Emergence d’un mode de production postcapitaliste

soumis  par Renaud Schira le lun, 2014-04-07 08:46
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http://usbek-et-rica.fr/michel-bauwens-un-mode-de-production-postcapital…

Date:
07/04/2014

 

 

 

Dans le cadre du nouveau numéro d’Usbek & Rica, consacré à l’avenir du capitalisme, nous avons interviewé Michel Bauwens. Théoricien belge du modèle peer-to-peer, créateur de la Fondation P2P, il travaille aujourd’hui avec le gouvernement équatorien pour mettre en place une politique de transition vers ce qu’il appelle une« social knowledge society ». Depuis Quito, il a pris le temps de nous répondre par Skype.

 

Le peer-to-peer est-il un modèle anticapitaliste ? Peut-il constituer un système global alternatif ?

 

Michel Bauwens : Je préfère parler de postcapitalisme plutôt que d’anticapitalisme. L’un des problèmes de la pensée de gauche classique, c’est l’idée que le pouvoir se prend soit par les réformes, soit par la révolution. Une vision très « top-down » finalement. Or, si on regarde de plus près l’histoire des changements de systèmes – par exemple le passage de l’empire romain au féodalisme, puis du féodalisme au capitalisme – ça ne se passe jamais comme ça. C’est à l’intérieur du système en déclin que fleurit le renouveau, les poches de semence du nouveau modèle. Quand l’expansion romaine a cessé, les esclaves ont commencé à manquer. Les propriétaires ont dû trouver des alternatives. Les serfs du système féodal ne sont donc pas apparus grâce à une révolution politique : le servage a émergé au sein même du système finissant.

 

Et vous pensez que nous sommes aujourd’hui dans la même situation ? Que le capitalisme est à l’agonie ?

 

Je crois que nous assistons à l’émergence d’un mode de production postcapitaliste, qu’on appelle, selon les usages, « production entre pairs » ou « économie contributive ». Pour le moment, l’économie contributive profite surtout aux acteurs de l’ancien système : des sociétés capitalistes qui s’adaptent au nouveau monde, comme IBM avec le logiciel libre. Mais le cœur de l’économie du commun, ce n’est pas le capitalisme. Les développeurs ne produisent pas du code pour le vendre : ils produisent de la valeur d’usage, ils créent une sphère de valeur immatérielle. Et pour y parvenir, il suffit d’avoir un cerveau et un accès au réseau.

 

La croissance ne peut pas perdurer indéfiniment

 

Airbnb est souvent présenté comme la plus belle réussite de l’économie collaborative. Mais c’est aujourd’hui une entreprise énorme, valorisée à plusieurs milliards de dollars. Le capitalisme n’a-t-il pas vocation à avaler tous les acteurs de la nouvelle économie ?

L’évolution d’Airbnb n’est pas inéluctable. On peut faire du commun de façon capitaliste ou postcapitaliste ; c’est un choix. Aujourd’hui, je distingue quatre modèles bien distincts. Il y a, tout d’abord, le modèle de Facebook et Airbnb : le peer-to-peer est alors centralisé pour le profit. Le design, les données et la marchandisation sont totalement contrôlés par l’entreprise propriétaire. Sur ces plates-formes, la demande peut s’organiser, mais pas l’offre. À mon avis, c’est une forme d’hyperexploitation. Deuxième modèle, celui du bitcoin : un contrôle distribué avec une logique de profit. La valeur de la monnaie ne peut qu’augmenter. On est dans du peer-to-peer entre ordinateurs, sans les humains, sans vision égalitaire. Troisième modèle, celui de la résilience locale, sur lequel se développent la plupart des projets de monnaie complémentaire et d’agriculture urbaine. Très intéressant. Et enfin, le modèle de Wikispeed, qui a mis au point un prototype de voiture à haute efficience énergétique en ayant recours à une approche logicielle de la construction. La structure refuse de se financer par le capital-risque pour garder son indépendance et le contrôle de son travail. Surtout, elle est portée par une vision globale : l’idée n’est pas de fabriquer une voiture pour le marché américain mais pour le monde entier.

 

 

 

En quoi l’économie du commun s’oppose-t-elle à la logique capitaliste ?

 

Le grand problème du capitalisme, c’est que la croissance ne peut pas perdurer indéfiniment. D’un côté, il tente de rendre abondant ce qui est rare, à savoir les ressources de la planète. Et de l’autre, il tente de créer de la rareté artificielle, en privatisant la culture et la connaissance. À l’inverse, le peer-to-peer est une dynamique sociale qui permet aux individus de s’organiser entre eux pour créer de la valeur en commun. Quand on conçoit un produit pour le marché, on est dans une logique de rareté, donc dans l’obsolescence programmée. En revanche, si c’est une communauté qui conçoit le produit, on va naturellement vers la durabilité. Tout l’enjeu est donc de mettre en place une économie basée sur la demande, et non plus sur l’offre. Nous avons besoin de produire collectivement, de travailler en fonction des besoins, de développer un mode de production à la demande.On pourrait, par exemple, mettre en place un réseau mondial de microfabriques. Chacun pourrait alors télécharger les plans de sa voiture, puis fabriquer et assembler ses différents composants grâce aux machines 3D. Internet permet de s’auto-organiser à très bas prix, de relocaliser la production et de partager la connaissance – et cela à très grande échelle.

 

L’engouement pour l’imprimante 3D en est la preuve…

 

Absolument. Les imprimantes 3D, ça existe depuis une bonne trentaine d’années. Mais pendant tout ce temps, elles n’étaient utilisées que par certaines industries de pointe. Et comme par hasard, une fois que les brevets ont expiré, l’innovation a explosé… Je suis convaincu qu’il faut relocaliser la production et globaliser la connaissance. Là encore, le parallèle avec les dernières heures de l’empire romain est saisissant. Quand l’expansion de l’Empire s’est arrêtée, la production a été relocalisée, concentrée sur des domaines agricoles de taille plus modeste. L’Église a été au cœur de ce basculement, les moines faisaient alors office de classe technique. Ils étaient un peu les hackers de l’époque, une sorte d’open design community qui voyageait et expérimentait différentes techniques de culture.

 

En Occident, il n’y a plus que 17% des gens qui travaillent dans la production matérielle.

 

Que manque-t-il à l’économie du commun pour devenir un modèle dominant ?

 

La priorité, aujourd’hui, c’est de développer la convergence entre le mode de production open source et les acteurs de l’économie sociale et solidaire, deux univers qui se connaissent mal, voire qui s’ignorent. Aujourd’hui, l’économie sociale et solidaire s’inscrit encore dans la compétition du marché : le premier réflexe d’un jeune qui veut se lancer, c’est toujours de monter une start-up. Or, mettre en place des entreprises à statut coopératif, comme les Scop, pourrait justement permettre de créer des biens communs pour tous. Aujourd’hui, un codeur peut collaborer à des projets communs, mais il ne peut pas vivre de cette contribution. Il est donc obligé de vendre son travail dans le marché classique. Il faut lui permettre de créer sa propre entité, une coopérative de logiciel libre par exemple. Il y aurait alors convergence entre les deux modèles et cela permettrait de solutionner la question de la rétribution sociale. Le problème, c’est que c’est un processus très « bottom-up », donc plutôt lent. Mais les lignes bougent. Je travaille en ce moment avec le gouvernement équatorien, qui veut lancer une politique de transition vers une « social knowledge economy ». C’est la première fois qu’un gouvernement national décide de promouvoir ces pratiques. Derrière, ça peut aller très vite. Vous savez, en 2010, il n’y avait qu’un seul centre de coworking à Barcelone. Et deux ans plus tard, on en comptait une cinquantaine…

 

Les moines étaient un peu les hackers de l’époque

 

La civilisation du partage naissante est essentiellement portée par la « classe créative ». Comment en faire un vrai mouvement populaire ?

 

À la fin du Moyen Âge, l’économie reposait sur le savoir-faire des artisans, des ouvriers qualifiés, des guildes. Les travailleurs étaient à la fois des penseurs et des makers. Mais le capitalisme a brisé ce modèle. Depuis, les ouvriers suivent les ordres, la classe managériale dirige, la machine étend son empire, et le vieux modèle du salariat est toujours en vigueur. Avec la production entre pairs, on revient à un modèle dans lequel les travailleurs pensent et les penseurs travaillent. C’est une forme de travail beaucoup plus enrichissante pour la majorité de la population. Alors c’est vrai, pour le moment, ça concerne essentiellement les travailleurs de la connaissance. Mais vous savez, aujourd’hui, en Occident, il n’y a plus que 17% des gens qui travaillent dans la production matérielle. Tout le reste, c’est le tertiaire, les services, le care. Et le changement va venir de ces groupes sociaux.

 

Le virage numérique n’a-t-il pas renforcé le capitalisme ? Google, Facebook ou Amazon sont des entreprises hypercapitalistes sur bien des aspects…

 

Google a une position parasitaire par rapport à l’échange de la connaissance. Ils facilitent l’échange et, dans le même temps, ils l’exploitent. Car qui produit la valeur Google ? C’est nous… Il faut bien distinguer la valeur d’usage et la valeur d’échange. En termes de valeur d’usage, on peut dire qu’on est satisfaits de Google. En termes de valeur d’échange, par contre, c’est 100% des revenus pour la plate-forme et 0% pour ceux sans lesquels elle ne pourrait exister. On est dans une forme d’hypercapitalisme qui ne paye plus les créateurs de valeur. Ce n’est pas un modèle économique et social viable.

 

Le chercheur américain Jaron Lanier suggère d’instaurer un système de micropaiement pour rémunérer les internautes. Qu’en pensez-vous ?

 

98% des gens qui produisent des vidéos sur YouTube ne le font pas pour gagner de l’argent. Si on introduit sur ce type de plates-formes un système de rémunération, on reviendra à une forme de capitalisme classique et à la protection de la propriété intellectuelle. Et Internet ressemblera alors à la télévision… Bref, le micropaiement réintroduirait la propriété intellectuelle à un niveau pire qu’avant. Je préfère le modèle du logiciel libre.

 

 

Source:
Usbek-et-rica.fr

Des physiciens observent les premiers instants de l’Univers

Le Monde, sciences

Des physiciens américains sont parvenus à observer la trace des tout premiers instants du Big Bang, atteignant un des « objectifs les plus importants de la cosmologie aujourd’hui » selon les termes de John Kovac, professeur à Harvard et responsable de l’équipe à l’origine de cette découverte, annoncée lundi 17 mars.

La survenue du Big Bang, qui a marqué la naissance de l’Univers il y a 13,8 milliards d’années, s’est accompagnée de l’émission d’ondes gravitationnelles primordiales. C’est l’empreinte que ces ondes ont laissée sur le rayonnement fossile (lequel baigne le cosmos) que sont parvenus à détecter les scientifiques.

DES ONDULATIONS PRÉVUES PAR LA RELATIVITÉ

Ces ondulations de l’espace-temps, qui avaient été prévues par la théorie de la relativité d’Albert Einstein, sont la preuve de l’expansion extrêmement rapide de l’Univers dans les premières fractions de seconde de son existence, un phénomène appelé inflation cosmique.

Pour le physicien théoricien Avi Loeb, de l’université Harvard, cette avancée « apporte un nouvel éclairage sur certaines des questions les plus fondamentales. A savoir : pourquoi nous existons et comment a commencé l’Univers. Non seulement ces résultats sont la preuve irréfutable de l’inflation cosmique mais ils nous informent aussi du moment de cette expansion rapide de l’Univers et de la puissance de ce phénomène. »

L’observation de tels rayonnements a été réalisée par le télescope Bicep 2. Depuis l’Antarctique, il a scruté le fond diffus cosmologique, le rayonnement faible hérité du Big Bang. Les scientifiques sont parvenus à étudier de minuscules fluctuations dans ce rayonnement, comme autant d’indices sur la petite enfance de l’Univers.

Lire aussi : L’enfance de l’Univers dévoilée

UNE DÉCOUVERTE DIGNE DU NOBEL

Ces données permettent également de confirmer « la relation profonde entre la mécanique quantique et la théorie de la relativité générale ». Pour Tom LeCompte, un physicien au CERN et au Laboratoire national Argonne près de Chicago, qui n’a pas participé à ces travaux, cette percée « est la plus grande annonce en physique depuis des années », qui « peut potentiellement donner le prix Nobel » à leurs auteurs, a-t-il expliqué à l’AFP.

« Pepe » Mujica, le président anormal

LE MONDE | 05.05.2014

Pepe Mujica devant sa maison

 

 

Longtemps, il s’est couché de bonne heure en écoutant les fourmis lui parler à l’oreille. Parfois, il discutait avec une ou plusieurs grenouilles. Avec les rats, il partageait son quignon de pain. José « Pepe » Mujica est le survivant d’un monde qu’il a lui-même rayé de la carte. Emprisonné treize ans dans les geôles de la dictature militaire en Uruguay (1973-1985), torturé et enfermé deux ans au fond d’un puits, cet ancien dirigeant des Tupamaros, la principale guérilla urbaine du pays, a tourné la page et œuvré pas à pas au retour de la démocratie.

Une ascension issue des ténèbres qui s’est conclue en novembre 2009 par son élection à la présidence, avec 53 % des voix. « Enfermé, j’ai failli devenir fou, dit-il. Aujourd’hui, je suis prisonnier de ma liberté de penser et de décider. Je la cultive et lutte pour elle. Je peux me tromper, même énormément, mais l’une de mes rares vertus est de dire ce que je pense. »

Singulier personnage. Le voir ainsi, à 78 ans, calé sur sa chaise en bois, entouré de livres et de silences, une paire de sandales aux pieds et un buste du Che Guevara en miroir, José Mujica renvoie l’image d’un Diogène latino, un patriarche bienveillant, un dernier homme, indigné évidemment. Un des rares à avoir connu le néant.

« LE MEILLEUR LEADER AU MONDE »

Lui se définit comme un « humble paysan » recevant dans sa petite ferme plantée au milieu de la campagne, à une demi-heure de la capitale Montevideo. Il parle de lui et de son Uruguay natal à la première personne du pluriel : « Nous sommes une voix républicaine pour le monde. »Comprendre un possible futur, un chemin à suivre pour le bien commun, aussi modeste soit-il, avec la politique comme éthique et l’honnêteté comme viatique. « Je relis Platon pour chercher des clefs de compréhension, car rien n’est absolument nouveau. » Une manière très personnelle de rappeler sa célèbre mise en garde prononcée à l’assemblée générale de l’ONU en septembre 2013 : « La politique, mère éternelle du devenir humain, est restée limitée à l’économie et aux lois du marché. »

Pour la presse internationale, il est l’« homme politique le plus incroyable »,« le dirigeant qui fait rêver » ou simplement « le meilleur leader au monde », comme vient de l’affirmer la revue britannique Monocle. On évoque parfois son nom pour le prochain Nobel. Mujica est aussi considéré comme « le président le plus pauvre de la planète », parce qu’il verse 87 % de ses revenus à des organismes de logements sociaux. Une formule que lui-même ne goûte guère : « Ma définition de la pauvreté est celle de Sénèque : pauvres sont ceux qui ont besoin de beaucoup, car rien ne peut les satisfaire. »

Pas étonnant qu’il ait éveillé une « Mujicamania », faisant même oublier à certains de ses adversaires son passé de guérillero au sein d’un groupe ayant séquestré des individus et attaqué des banques. Il faut d’ailleurs chercher parmi ces anciens combattants de l’ombre et leurs proches pour entendre des critiques acerbes contre leur ancien compagnon de route, incapable de lever l’imprescriptibilité des crimes des tortionnaires commis sous la dictature.

Qu’importe, le magazine nord-américain Foreign Policy l’a inclus dans sa liste des cent intellectuels les plus importants pour redéfinir l’agenda de la gauche dans le monde. « À la mort du président vénézuélien Hugo Chavez,écrit le bimensuel, beaucoup ont cru que le mouvement croissant de la gauche en Amérique latine allait mourir avec son populisme à chemise verte. Mais les initiatives et les choix controversés de Mujica ont provoqué de nouveaux débats, créant une alternative possible entre l’antiaméricanisme radical d’un Chavez et le profond conservatisme social latino-américain. »

« NOUS AVONS UN ESPRIT NOVATEUR »

Il faut voir Mujica en campagne. À aucun moment de la présidentielle, il n’a émis l’idée d’interrompre son programme au nom d’une conciliation ou d’un éventuel désir de « gouvernabilité ». Pas une seule fois il n’a cédé au moindre discours destiné à séduire l’électorat de l’opposition, comme le souligne l’hebdomadaire brésilien Carta Capital. « Même pendant les sommets avec les grands de ce monde, nous confie-il, les leaders me disent que j’ai raison. Mais rien ne se passe. C’est pour cela que je répète toujours la même chose. Il faut insister, tenter de convaincre. » Et d’ajouter, avec un léger sourire : « J’ai le courage agressif de dire les choses. Cela est mal vu dans le monde actuel où les gens dissimulent et maquillent leurs propos. C’est peut-être cela qui attire l’attention sur moi. »

José Mujica, dans sa propriété aux environs de Montevideo, le 25 octobre 2009.

Deux ans après son investiture, Mujica dépénalise l’avortement jusqu’au troisième mois de grossesse. Même avec d’importantes restrictions, la loi est unique en Amérique du Sud. Moins d’un an plus tard, il fait adopter le mariage gay, rappelant à l’occasion que son pays avait légalisé le divorce dès 1913. « Oui, nous avons un esprit novateur, profondément ancré dans notre histoire, insiste-t-il. Nous sommes une terre d’immigrants, de persécutés et d’anarchistes du monde entier. Cela a donné le pays le plus laïque d’Amérique latine, avec une séparation nette entre l’Eglise et l’Etat. Moi-même je suis président et ne crois pas en Dieu. » Des paroles inaudibles dans n’importe quel pays voisin. Ce qui ne l’a pas empêché d’être reçu en juin 2013 par le pape François, qu’il a qualifié de « personnage admirable ».

Le point culminant survient le 20 juin 2012. Ce jour-là, le gouvernement annonce dans une conférence de presse consacrée à « la sécurité publique et au bien-être commun » que l’Etat prendra en charge la production et la vente du cannabis, légalisé et régulé. La mesure est d’une telle avant-garde en comparaison des expériences menées dans les Etats nord-américains du Colorado et de Washington, aux Pays-Bas et en Espagne que l’assistance croit d’abord à un effet d’annonce, peut-être même à une blague. Porté à bout de bras par Mujica, le texte est adopté par le Sénat en décembre 2013 et entre en vigueur ce 6 mai 2014.

Lire : Cannabis : révolution en herbe en Uruguay

Avant la fin de l’année, le temps que l’herbe pousse et que le marché se mette en place, l’amateur uruguayen, majeur et enregistré auprès des autorités, pourra acheter en pharmacie jusqu’à 40 grammes de marijuana par mois, à un dollar le gramme, produit et commercialisé sous contrôle de l’Etat. Il autorise également le consommateur à cultiver son herbe dans une coopérative de quartier ou chez lui, dans la limite de six plants par foyer. Mujica, c’est peut-être ça. Un homme qui dit n’avoir jamais fumé de joint et qui sait que 62 % de ses concitoyens sont contre la légalisation du cannabis mais qui n’hésite pas à mettre en place la première production étatique de marijuana de la planète. Une mesure de sécurité publique, dit-il. Avec cette volonté de séparer les usagers des dealers, le cannabis des autres drogues.

« UN PEU COMME FRANÇOIS MITTERRAND »  

Le narcotrafic prend des proportions alarmantes en Amérique latine mais épargne encore l’Uruguay, qui affiche un taux de consommation plutôt faible. Qu’importe. « Nous avons ici un dicton, entre paysans, répond le président. Quand tu vois la barbe de ton voisin en feu, tu plonges la tienne dans l’eau. » Le voilà qui sourit. « Cette loi est un essai, elle ne signifie pas que nous avons la solution définitive. Mais nos voisins devront jeter un œil sur notre petit pays qui pourrait constituer le parfait laboratoire pour cette expérience. » Il recule sur sa chaise. « Ma seule certitude est que la politique de lutte contre la drogue mise en œuvre depuis des décennies est un échec fracassant. Je suis content d’avoir donné un coup de pied dans la fourmilière ! »

Ses proches reconnaissent que le sujet ne l’intéressait pas il y a encore quelques années. Mais s’empressent d’ajouter que Mujica n’a eu de cesse de lire et de travailler sur le sujet, seul le plus souvent, avant de prendre sa décision, en accord avec à peine quelques membres de son gouvernement. « Il n’y a qu’une personnalité comme lui pour s’engager sur une telle décision impopulaire », affirme le jeune député Sebastian Sabini, l’un des auteurs de la loi. « Mujica est désormais une figure historique et n’a pas peur, un peu comme François Mitterrand avec l’abolition de la peine de mort », avance le politologue Adolfo Garce, rappelant également cette pointe de culture transgressive propre aux tupamaros, « toujours un peu obsédés par cette envie d’épater le bourgeois ». Ne vient-il pas de proposer d’accueillir en Uruguay, à la demande de Barack Obama, cinq prisonniers de Guantanamo ?

Dans le fond, Mujica se dit anarchiste, « mais j’ai mes contradictions », dit-il. Puis il lâche, d’un trait : « Je crois que la reconnaissance du mariage gay, l’avortement et la loi d’encadrement du cannabis sont des progrès. Mais ils le seront de manière définitive le jour où il y aura moins de distance entre les pauvres, les indigents et les plus riches. » Il se lève. Le téléphone fixe posé sur son petit bureau, tout comme le portable, n’ont pas sonné en deux heures. « On sait que je n’aime pas ça, donc les gens m’appellent peu », lâche-t-il avant de sortir à l’air libre.

À le voir debout, poser pour la photo à côté de sa chienne à qui il manque une patte et de ses deux Coccinelles Volkswagen bleues, garées derrière sa bicoque bordée de chrysanthèmes qu’il arrose chaque matin, on pense à cette phrase assassine du journaliste Graziano Pascale. Commentateur politique et opposant notoire, il a dit un jour que Mujica était « ce vieil oncle un peu fou que l’on a tous dans nos familles ». Un peu fou, peut-être, mais captivant et surtout seul de son espèce parmi les dirigeants de la planète. Il salue et dirige son regard vers sa chaise en bois, faisant mine de vouloir reprendre le cours de son étonnante histoire, entourée de livres et de silences. « Vous savez ce que c’est de vieillir ? Ne plus avoir envie de sortir de chez soi. »

La démocratie et la diversité peuvent remettre sur pied les systèmes alimentaires défaillants

vu sur srfood.org

[10 March 2014] GENÈVE – Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, a appelé aujourd’hui à une réforme des systèmes alimentaires mondiaux et à leur démocratisation, afin de garantir le droit de l’homme à une alimentation adéquate et de progresser vers l’éradication de la faim.

« L’éradication de la faim et de la malnutrition est un objectif réalisable. Il ne suffira cependant pas d’affiner la logique de nos systèmes alimentaires – elle doit au contraire être complètement inversée, » a souligné M. De Schutter lors de la présentation de son rapport final* au Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, au terme de son mandat de six ans en qualité de Rapporteur spécial.

L’expert a prévenu que les systèmes alimentaires actuels ne sont efficaces que du point de vue de l’optimalisation des profits de l’agro-industrie. « Il est urgent que l’environnement politique fournisse des visions alternatives et démocratiquement légitimées, que ce soit au niveau local, national ou international, » a-t-il déclaré.

« Des objectifs tels que la fourniture d’une alimentation diversifiée et culturellement acceptable aux communautés, le soutien aux petits exploitants, le maintien des ressources en sols et en eau, et l’amélioration de la sécurité alimentaire dans des zones particulièrement vulnérables ne doivent pas être sacrifiés au profit de la quête unidimensionnelle d’une plus grande production de nourriture. »

« Le plus grand déficit dans l’économie alimentaire est d’ordre démocratique. Si nous misions sur les connaissances des gens et si leurs besoins et préférences étaient mieux pris en compte dans l’élaboration de politiques alimentaires à tous niveaux, la transition vers des systèmes alimentaires durables s’en trouverait grandement facilitée, » a poursuivi M. De Schutter.

Systèmes alimentaires locaux

« La démocratie alimentaire doit être ascendante et partir des villages, des régions, des villes et des municipalités, » a poursuivi l’expert.

« La sécurité alimentaire doit se construire autour du renforcement des capacités des petits agriculteurs. Garantir leur accès à des ressources productives est essentiel à cet égard, » a-t-il encore ajouté, en lançant un appel à des investissements prioritaires dans des formes d’agriculture agroécologique qui contribuent à la réduction de la pauvreté.

M. De Schutter a incité les villes à prendre en charge la sécurité alimentaire. « D’ici 2050, plus de 6 milliards de personnes – c’est-à-dire plus de deux personnes sur trois – vivront en ville. Il est essentiel que ces villes identifient les difficultés logistiques et les points de tension de leurs chaînes d’approvisionnement alimentaire et qu’elles développent un ensemble de canaux d’approvisionnement en denrées alimentaires, conformes aux souhaits, aux besoins et aux idées de leurs habitants. »

« De nouvelles innovations sociales aux quatre coins du monde prouvent qu’il est possible de rétablir le lien entre les consommateurs urbains et les producteurs alimentaires locaux, tout en diminuant la pauvreté rurale et l’insécurité alimentaire, » a-t-il déclaré. « Il faut soutenir ces innovations. »

Stratégies nationales

L’expert a toutefois prévenu que ces initiatives locales ne pourront porter leurs fruits que si elles sont soutenues et complétées au niveau national.

« Les gouvernements ont un rôle important à jouer pour que les politiques soient cohérentes avec le droit à l’alimentation et pour que les actions soient organisées de manière efficace, mais il n’y a pas de panacée, » a-t-il dit.

Et M. De Schutter de remarquer que « dans certains cas, la priorité sera de promouvoir les circuits courts et les relations directes entre le producteur et le consommateur afin de renforcer la petite agriculture locale et de réduire la dépendance aux importations. Dans d’autres cas, la priorité sera plutôt de renforcer les coopératives afin de leur permettre de vendre à de gros acheteurs dans le cadre de l’agriculture contractuelle. »

La démocratisation de la prise de décision est essentielle, a-t-il souligné. « Les stratégies nationales fondées sur le droit à l’alimentation devraient être élaborées conjointement par les partenaires concernés, y compris les groupes les plus touchés par la faim et la malnutrition, et leur mise en oeuvre devrait faire l’objet d’un contrôle indépendant. »

Cohérence internationale

« Si les initiatives locales ne peuvent aboutir sans stratégie au plan national, l’action menée à l’échelle nationale doit, elle aussi, pouvoir se fonder sur un appui international pour porter ses fruits, » a ajouté le Rapporteur spécial.

M. De Schutter a souligné dans son rapport les efforts prometteurs du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) pour amener les gouvernements, la société civile, les institutions internationales et le secteur privé à relever ensemble les défis posés aux systèmes alimentaires. Il a noté que « le CSA reste le seul à faire entrer la participation et la démocratie dans l’arène de la gouvernance mondiale et à permettre de confronter les unes aux autres différentes visions de la sécurité alimentaire. »

« D’autres organes de gouvernance mondiale doivent s’aligner sur le cadre stratégique fourni par le CSA. L’OMC par exemple ne doit pas empêcher les pays en développement d’entreprendre des politiques de sécurité alimentaire ambitieuses et d’investir davantage le soutien aux petites exploitations agricoles », a-t-il dit.

Le Rapporteur spécial a souligné que les tentatives menées par les pays en développement pour améliorer leur sécurité alimentaire ne pourront aboutir que si elles vont de pair avec des réformes conduites dans le pays du Nord.

« Les pays riches doivent progressivement rompre avec les politiques agricoles tournées vers l’exportation et permettre au contraire aux petits agriculteurs des pays en développement d’approvisionner les marchés locaux, » a déclaré M. De Schutter. « Ils doivent également refréner leurs revendications grandissantes de terres agricoles mondiales en maîtrisant la demande en alimentation animale et en agrocarburants, et en réduisant les gaspillages alimentaires. »

Outre son rapport, l’expert a présenté un résumé des recommandations émises au cours de son mandat de Rapporteur spécial (2008-2014), lesquelles recouvrent des thèmes tels que la volatilité des prix alimentaires, le commerce et l’investissement dans l’agriculture, la réglementation de l’agro-industrie, les agrocarburants, l’aide alimentaire et la coopération au développement, la nutrition, la protection sociale, les droits des femmes, les études d’impact des accords de commerce et d’investissement sur les droits de l’homme, les stratégies nationales, les travailleurs agricoles, l’agriculture contractuelle, le soutien aux petits agriculteurs, l’agroécologie et le réinvestissement dans l’agriculture.

(*) Lire le rapport final du Rapporteur spécial.