Transhumanisme – poème

Pour clore ce cycle de plusieurs jours sur le transhumanisme,

j’ai cueilli aujourd’hui ce poème sur le blog intégratif

 

Au cœur de la Matière, l’indicible.
Que pensez-vous faire aves vos nanopuces
Et vos neurones mécaniques…
Dépasser l’Homme ? La belle affaire,
A peine avez-vous conscience de l’univers
Et de sa singularité.
Pour sûr vos consciences se voilent d’artifices
Pour ne pas délaisser l’ego et ses caprices.
Consciences subverties par les mécanismes
De leurs esprits étriqués, arrogance de l’inachevé.
Excès et perversions témoignent de vos frustrations.

Au cœur de la Matière, la Vie,
Qui en vos songes porte la mort.
Attachés à l’apparence, à l’éphémère,
Sans racine au-delà du temps.
Que pensez-vous faire de votre éternité d’esclave,
Attachés à un mirage de mauvais goût
Dans la soupe des illusions ?
Ebulliton terrestre, chaudron au bord de l’implosion.
Contre poison de l’éternel change les perspectives.
Au cœur de la Matière, l’altérité porte au-delà du manifesté.

Malgré vos outils délétères et vos intellects primaires,
L’Originel rayonne en chacun, soleil unvisible de nos Vies.
La synchronicité de l’Etre semble certes au-delà de vos horizons.
Vous seriez surpris si vous écoutiez au-delà du son
Les silences de l’improvisation.
La Création respire en nos poumons, chante en nos cellules
Et ouvre sur l’infini les portes de la perception.
Un choix, une décision quotidienne à l’unisson
De nos Joies les plus pures, de nos tristesses les plus sincères,
De cet élan qui anime nos pas à travers le grand mime…
Créer pour être, être pour créer au cœur de la Matière.

ML (2015)

 

Lueurs. A l’affût de l’ange

le Monde des Religions – Christian Bobin

Ecrivain et poète. Il a récemment publié L’Homme-joie (L’Iconoclaste) et La Grande vie (Gallimard, 2014).

Les vaches dans les prés sont les dernières à rester éclairées. Leur peau lunaire résiste à l’ombre. Par la vitre du train, je vois les Gitans. La vision de leur feu – un buisson ardent – dure une seconde. Une seconde suffit pour que l’ange mette ses yeux dans nos yeux. La noblesse nomade fait ricocher le ciel sur les dents en or. Les caravanes de bois léger tiennent l’éternel captif. Le train s’enfonce dans la nuit. Les vaches rendent les armes, leur innocence bue par le noir. Le feu gitan a bondi dans mon esprit. Il concurrence les étoiles. Un feu dans la campagne : si cela semble de peu d’intérêt, c’est que nos yeux sont mal éduqués. Ou trop. Les fous, les enfants et tous ceux qui sont jetés vivants dans la fournaise du réel savent que la vision du simple, seule, nous sauve. Les mourants aussi le savent, qui pourraient nous apprendre la splendeur d’un verre d’eau que le soleil fracasse. Nous avons assisté à l’avènement d’un monde moderne. À peine apparu, déjà mort-né, il semble indifférent à tout. Il n’aime ni les livres, ni les âmes qui y sont à tout instant menacées de mort. Un feu hante la nuit des âmes. Le décrire est le travail que je m’invente : j’attends des heures qu’un ange arrive, s’assoie à ma place. Et parfois personne ne vient. Je regarde le tremble avec un peu d’envie : je n’écris pas une page sans ratures et lui, des rotatives de son feuillage, fait sortir à chaque seconde mille poèmes impeccables. Le balayeur municipal, avec la gravité d’un méditant, manœuvrait lentement une grande pince au-dessus du caniveau, n’attrapait que les papiers, laissait les feuilles mortes à leur extase de momies. Son visage était tendu vers la perfection. Son soin le protégeait du monde. Il avait deux ailes fluorescentes vertes et jaunes. Les anges ont parfois de drôles de vêtements. Ce que j’appelle une vision, pour un moderne, n’est rien – un peu d’air entre deux battements de cils. Les modernes ont fait de la technique la source jalouse des miracles. J’ai vu une pie sautiller entre des pierres infernalement brillantes. J’ai admiré les ciseaux de ses ailes – deux coups de crayon sur l’air. C’était à Limoges. J’étais mort, je crois. La vision de cette enfant céleste m’a ressuscité. Ce n’était pas la première fois qu’un oiseau me sauvait la vie. Depuis le berceau, mes yeux appellent au secours – et les réponses arrivent. Pour avoir tenu une pivoine entre mes mains, je sais exactement combien pèse le vide rayonnant. Les moineaux, quand ils vont sur terre, procèdent par bonds. Ils dessinent dans l’air de minuscules monts Fuji. Gardez vos miracles, je garde mes riens.

 

« Partir » – un poème d’Alain Gourhant

blog intégratif d’Alain Gourhant

Partir

Ce poème m’est venu
comme la conclusion nécessaire d’un voyage
effectué récemment en Thaïlande ;

tant que je ne l’avais pas écrit,
je ne pouvais passer à autre chose.

 

 

Partir-barques

 

 

 

 

Partir

un jour s’envoler sans prévenir
à bord d’un grand oiseau de métal
toutes ailes déployées

quitter sans regret ces trains de banlieues délabrées
transportant gémissants leurs blocs de solitude
sous le regard idiot des façades blêmes
murs sans fin taggés de colères et de haines

Délivrer son corps endolori par le froid hivernal
de ces villes emmurées de rancoeur

disparaître loin là-bas sans laisser de trace
en laissant derrière soi  la coque des habitudes

laisser dans un grand soupir de soulagement
le tarmac de béton des aéroports glacés

 

Partir

s’enivrer soudain du lait transparent de l’azur
s’enfoncer toujours plus loin dans le velours des nuages
les oreillers duveteux de l’innocence

arriver quelque part loin là-bas aux antipodes
ouvrir  la porte d’une passerelle légère
enjamber avec aisance le bastingage

se retrouver sans prévenir sous la caresse du soleil
réveillé par des geysers de lumières chaudes

être surpris émerveillé par le frémissement de l’instant
une joie nouvelle capable d’étreindre enfin le réel
une joie sans écran, sans mensonge, sans virtuel.

 

Partir

se diriger d’un pas sûr vers les plages de sable fin
retrouver le balancement sublime de la vague
les parfums d’algues et de coquillages rares
le baiser furtif du sable sur sa peau

retrouver l’insouciance
l’insouciance des jours sans lendemain
le présent éternel étalant sa beauté à la parade

face au bleu indécent de la mer
contempler paresseusement le Vide qui flotte sur l’horizon

dans un halo de vapeur
s’enfoncer plus profond encore
dans l’étreinte du sable.

 

Partir

emprunter ces barques qui vous attendent patiemment sur la plage
ces barques de bois précieux amoureusement sculptées
s’en aller visiter curieux cet espace plénier
là-bas de l’autre côté de l’horizon brumeux

parfois se retrouver piégé dans des culs de sac trop fréquentés
au milieu des foules en pagaille affalées sur le sable
promiscuité écoeurante des peaux dénudées
asphyxie des baumes et des crèmes lyophilisées
les corps flasques qui sommeillent en tas.

 

Partir

dans les temples en ruines parmi les décombres
retrouver le sourire des grands bouddhas immobiles
veillant éternellement dans leur nirvana

laisser les feuilles d’or tomber en tourbillonnant
au dessus d’un puits profond
dans le geste du lâcher-prise

méditer longuement à l’ombre d’un bouddha décapité
sur l’impermanence versatile des choses

revenir en taxi sur l’autoroute des désirs sans limite
le chauffeur est un bouddha ne sachant que sourire
s’endormir au ronflement assourdissant des moteurs
bercé par l’illusion d’avoir acheté sa part de bonheur.

 

Partir

à la fin du voyage : une mégapole vénéneuse
chaudron de fièvre humaine survoltée
partout en vrac sur le marché les objets étalés de la convoitise

des flashs de photos cruels crépitent dans la nuit
misère à fleur de peau obscènes tatouages érotiques
courir son dû de vie toujours plus vite
dans la spirale hypnotique des fumées mortelles

les gratte-ciels oscillent dangereusement de démesure
dans le ciel les feux de l’artifice explosent sans raison
des armées d’hommes affairés jubilent en futile célébration

acheter acheter toujours plus pour jeter dans les décharges
disparaître dans les cendres de l’obsolescence programmée
le monde partout pareil conscience obstinément muette d’opacité.

 

Partir

reprendre le grand oiseau aux ailes d’acier
impatient de répandre dans l’azur sa mortelle fumée

à l’horizon une dernière fois
saluer cette rencontre du Ciel et de la Mer
en transparence l’hologramme d’un bouddha
clin d’oeil furtif d’éternité

plus loin la misère sans remède sans espoir
ces déserts de poussières peuplés de taudis
la terre méthodiquement dépecée de sa sève

rêver d’un voyage sur place en expansion
dissolution patiente de toute forme

imperceptible souffle
le cosmos dans la nuit
replié sur lui-même.

 

Partir

sans partir

dans le chaos du monde
choisir sans regret le chemin du voyage
afin de réveiller ce voyage essentiel à l’intérieur de soi-même

parcourir encore et encore ce chantier inachevé de terre
afin d’établir la conscience en sa demeure

s’engouffrer dans le vacarme hystérique des mégapoles
pour s’ancrer dans le silence tout au fond à l’intérieur

ciseler patiemment le poème
et que les mots deviennent des phonèmes
pour mettre en musique la conscience chancelante

dans le Vide plénier de la lumière
unir inlassablement ce monde duel

recevoir réconcilié
la multitude colorée des formes
en leur sublime vacuité

leur abrupt mystère.

 

Gate gate paragate,
parasamgate bodhi svaha

va, va, va plus loin,
va toujours plus loin, au delà,
vers l’Autre Rive de l’Eveil.

Soutra du Coeur
(de la Perfection de la Grande Sagesse :
Maha Prajnaparamita Hrdaya Sûtra))