Les vies de Jésus


LE MONDE CULTURE ET IDEES | ar Nicolas Weill

 

Dès le Ier siècle, les historiens commencent à évoquer la vie du Christ.

 

Même à l’heure où les églises se vident, Jésus reste une figure familière, voire intime, y compris pour les non-croyants. Il est aussi une icône à laquelle plasticiens ou publicitaires adorent encore s’attaquer, parfois au grand dam des fidèles. Pourtant, si l’image du Christ se modifie en profondeur, c’est moins à coups de polémiques, de films sanglants ou d’affiches déchirées que par le lent travail de la science historique.

Il y a près de trois siècles que la vie de Jésus est passée au crible de la « méthode historico-critique » : érudits, philologues et archéologues cherchent à replacer les textes saints dans leur contexte, à les dater, à revoir leur composition. Mais il aura fallu attendre la sombre année 1943 pour que Pie XII, par l’Encyclique Divino afflante spiritu (sous l’inspiration de l’Esprit Saint), autorise les catholiques à recourir aux acquis des études bibliques. Comme toute révolution théologique, ce tournant aura mis du temps à produire ses effets. Nul doute pourtant qu’aujourd’hui, les figures de l’Ancien comme du Nouveau Testament, en ont été profondément transformées.

SON EXISTENCE « HISTORIQUEMENT CERTAINE »

Un certain consensus règne parmi les spécialistes pour estimer« historiquement certaine » l’existence de Jésus. Bien plus que celle d’autres fondateurs ou réformateurs religieux. Toutefois, la vie et la mort du Christ ont laissé bien peu de traces, hors les Evangiles. Du reste, leur rédaction – celui de Marc étant désormais considéré comme le plus ancien – ne commence qu’aux alentours de l’an 70 de notre ère, soit une quarantaine d’années après la crucifixion. Dès le premier siècle, deux historiens de l’Antiquité évoquent toutefois brièvement la vie du Christ : le Juif hellénisant Flavius Josèphe et le Romain Tacite, l’un en parlant de la lapidation de Jacques, le frère de Jésus, l’autre à propos des persécutions des premiers chrétiens par Néron.

Pour Thomas Römer, spécialiste de la Bible, « les Evangiles sont postérieurs aux écrits de Paul (qui datent des années 50). Ils donc sont rédigés par des gens qui appartiennent à la deuxième ou troisième génération de chrétiens, entre 70 et 100. On peut certes reconstruire après-coup le processus et postuler l’existence des Logia ou de la Source Q” [un recueil des paroles de Jésus qui aurait circulé oralement], mais personne n’en a encore établi concrètement l’existence. » Cependant, ajoute ce professeur au Collège de France, auteur de L’Invention de Dieu(Seuil, 348 p., 21 euros) et de La Bible quelles histoires ! (Bayard, 294 p., 19,90 euros) « une littérature comme celle de l’ Evangile ne s’invente pas non plus à partir de rien ».

La plus récente synthèse de ce qu’un croyant peut assumer d’histoire a été fournie par le pape Benoît XVI, alias Joseph Ratzinger. Savant et théologien à la fois, le pontife rend hommage, dans Jésus de Nazareth (Flammarion, 2007), à « l’interprétation historico-critique » quand elle « cherche à retrouver le sens initial, précis des mots tels qu’on les entendait sur place et en leur temps » (pour ce qui est du Christ, dans la Galilée et la Judée du Ier siècle). Mais, ajoute-t-il, « toute parole d’homme d’un certain poids recèle d’emblée beaucoup plus que ce qui a pu parvenir à la conscience de l’auteur ». Bref, la dimension historique n’épuise pas, selon lui, le personnage de Jésus.

LE JÉSUS DE L’HISTOIRE

Hans Küng, le remuant théologien suisse, catholique critique de la hiérarchie et auteur lui-même d’un Jésus qui vient de paraître au Seuil, juge sévèrement l’entreprise de Joseph Ratzinger : « Tout en reconnaissant du bout des lèvres son acceptation de la méthode historico-critique », Benoît XVI-Joseph Ratzinger « laisse de côté tous les résultats gênants pour la dogmatique catholique » ou les contourne, objecte-t-il. Pour Hans Küng, c’est justement le Jésus de l’histoire qui interpelle les hommes, et c’est à travers lui que s’appréhende le message spécifique du christianisme. La question de savoir ce qu’on peut connaître de Jésus est donc urgente.

Si, du point de vue des théologiens, c’est en réimplantant Jésus dans son terreau judéen qu’on en prend la mesure, la compréhension des tensions entre les partis et les sectes qui déchiraient la Judée de ce temps devient essentielle. On en obtient, quitte à faire grincer les dents des intégristes, un Jésus bien plus « juif » que par le passé. Ce Jésus en phase avec l’Ancien Testament, rompt avec une certaine théologie libérale, surtout protestante, illustrée par l’Allemand Adolf von Harnack (1851-1930), qui jugeait nécessaire d’arracher le Christ aux sources juives. De leur côté, les penseurs proches du nazisme rêveront d’un « Christ aryen »…

Plus généralement, pour Antoine Guggenheim, prêtre et directeur du pôle de recherche au Collège des Bernardins, « le catholicisme était malade d’une christologie abstraite et dogmatique autant qu’intemporelle. Pour en faire entendre la voix, il faut revenir à une christologie d’en bas, c’est-à-dire attentive à la connaissance des sources juives. Une connaissance de Jésus ne doit pas être une connaissance de Jésus par les Grecs ». Dès lors, certains mettent l’accent sur le fait que Jésus n’a pas cherché à inventer une nouvelle foi, dont l’apôtre Paul serait le véritable initiateur. Le premier à émettre cette idée a été le philosophe allemand Hermann Samuel Reimarus (1694-1768). Selon lui, les disciples de Jésus avaient mis en scène sa résurrection en subtilisant son corps, alors que Jésus lui-même, tout en contestant certaines options du judaïsme de l’époque, n’avait jamais prétendu inventer une religion.

JUDÉITÉ « RETROUVÉE »

Le dialogue judéo-chrétien qui accompagne Vatican II depuis les années 1960, tout comme les recherches sur Jésus ou sur le christianisme dues à des historiens juifs ou israéliens, vont dans le sens de cette judéité « retrouvée » de Jésus. Dans leurs prolongements les plus pointus et les plus controversés, certains avancent la thèse selon laquelle judaïsme et christianisme seraient bien plus proches qu’on ne le pensait et que chacun le prétendait.

La « séparation des voies » aurait été seulement consommée avec la christianisation de l’Empire romain, au IVe siècle. « Jésus ne combattait ni contre les Juifs ni contre le judaïsme, mais il polémiquait avec certains Juifs pour défendre ce qu’il pensait être la juste conception du judaïsme », écrit l’Américain Daniel Boyarin dans son Christ juif (Cerf, 2013). Plus question, en tout cas, pour Thomas Römer comme pour Antoine Guggenheim, d’étudier le « Nouveau Testament seul ».

Après l’exhumation spectaculaire, en 1947 à Qumran, près de la mer Morte, de manuscrits bibliques et autres, émanant d’une secte qui modelait sa vie selon une règle monacale avant l’heure, on a voulu faire de Jésus un Essénien (nom donné à ce groupe de marginaux). Aujourd’hui, la mode est plutôt à la réhabilitation du Pharisien, personnage pourtant bien malmené par les Evangiles, tenant d’un moralisme juif rigoureux, mais partisan de la résurrection.

RENOUVELER SON ACTUALITÉ

Un autre courant politique du Ier siècle, les zélotes en révolte contre Rome, attendait passionnément le messie rédempteur qui libérerait la Judée du joug des oppresseurs. Rares sont ceux qui, à l’instar du psychanalyste junguien Robert Eisler (1882-1949), ou de l’écrivain américain et musulman Reza Aslan (Le Zélote, les Arènes, 360 p., 22,90 €), ont fait de Jésus un zélote. Mais, sur ce point aussi, replacer Jésus dans son contexte historique contribue paradoxalement à renouveler son actualité.

C’est ce que montre l’usage de la figure de Jésus dans la « théologie de la libération », ce christianisme révolutionnaire, voire marxiste, né au début des années 1970 en Amérique latine autour de Leonardo Boff ou de dominicains comme Gustavo Gutierez ou Frei Betto. Un mouvement condamné en 1984 comme « erreur » (mais non comme hérésie) par Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la propagation de la foi sous le pontificat de Jean-Paul II.

Avec l’avènement du pape François, la théologie de la libération paraît pouvoir jouir, à l’intérieur de l’Eglise au moins, d’une tolérance retrouvée, comme au temps de Paul VI (1897-1978). Le philosophe marxiste franco-brésilien Michael Löwy en est un des meilleurs connaisseurs en France. Pour lui, « dans la théologie de la libération, la place de Jésus-Christlibérateur est centrale. Jésus apporte un message de libération, à la fois moral, éthique, religieux et politique. »

THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION

Une des idées-forces de la théologie de la libération, est qu’il faut « penser le Christ selon le monisme hébraïque ou biblique, ce qui veut dire que l’Ancien Testament ne conçoit pas le divin, l’humain, le séculier et le religieux comme des entités séparées. Cela a été perdu dans le christianisme à cause de l’influence grecque qui sépare l’esprit de la matière. »

Le Jésus en révolte a certes aussi une généalogie européenne, depuis Reimarus, en passant par l’idéologue du marxisme Karl Kautsky — dans Les Origines du christianisme, de 1908, Jésus est dépeint comme un réformateur social. Pourtant, la tradition anticléricale de la gauche française et l’étiolement du christianisme de gauche puissant dans les années 1950 (il est à l’origine du PSU ou de la CFDT) rendent quasi nul l’investissement actuel de Jésus à gauche.

En revanche, « en Amérique latine, toutes les forces de la gauche ont une composante chrétienne très importante, le Parti des travailleurs au Brésil, le Front sandiniste [au Nicaragua] et Chavez [au Venezuela] se réfèrent constamment au Christ », affirme M. Löwy. Cette christologie-là se concentre évidemment sur l’aspect humain de Jésus : « le Christ est le frère en souffrance des pauvres, des opprimés et des humiliés. Frei Betto met en avant le Christ prisonnier politique. Le message d’émancipation, c’est cela qui importe le plus dans la théologie de la libération : le pauvre prend son destin en main et n’est plus objet de charité, de compassion, etc. On se réfère au Christ, mais aussi à l’Exode des Hébreux, relu comme l’histoire d’un peuple qui se libère de l’esclavage », ajoute-t-il.

Ce « christianisme de la libération » a évolué pour aller à la rencontre du Christ noir (Black theology), de la part féminine de Jésus ou du Christ comme protecteur de la création dans une lecture écologique. « Dans l’époque que nous vivons, il y a un grand avenir pour le Jésus révolutionnaire, concède Antoine Guggenheim, mais cette révolution-là est culturelle et non fondamentalement politique, comme à l’époque du christianisme de gauche, ni non plus purement mystique comme au temps des piétistes ou des sulpiciens. » Même si cela peut paraître insolite dans la France de La Manif pour tous ou du « printemps français », on n’en aurait pas fini avec le « prolétaire de Nazareth »

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