Le Progrès ? Point final.

Contenu

Introduction. 1

I –Le progrès : un fait, une valeur, une religion. 2

II – Le progrès, ou les promesses non tenues. 4

III-Le totalitarisme, enfant du progrès ?. 6

IV – L’épuisement du progrès, ou la fin des finalités. 9

V – Progressisme, réaction et décadence. 10

VI – Le progrès, ou le second Occident. 11

VII – La destruction philosophique du progrès. 12

VIII – Aux sources du progrès, un cavalier français et une mystique espagnole. 14

IX  De l’effacement du progrès à celui de l’utopie. 14

X – L’au-delà du progressisme. 16

Conclusion. 18

 

Introduction

A l’entrée dans le XX ième siècle on croyait au progrès : l’avenir ne pouvait être que meilleurs que le passé. La longue guerre 1914-1989 qui ne pouvait s’achever que par la défaite du dernier des 3 monstres, communisme, fascisme et nazisme était encore devant.

Telle une pieuve, le progressisme a depuis investi tous les domaines de l’activité humaine.

Loin de s’énoncer comme la radieuse évidence de jadis, qui rassemblait dans la même croyance Victor Hugo et Aragon, Jules Ferry et Karl Marx, le concept de progrès, aujourd’hui, ne se prononce plus que dans une ambiance crépusculaire.

Le progrès est la plupart du temps subi comme une fatalité (effets économiques et écologiques du progrès technique).

Jean Grenier s’est exclamé d’un très bon mot : « le XIX ième siècle est donc une vaste conspiration en faveur de l’idée de progrès ».

Le progrès était la clé laïque, de double origine, scientifique et philosophique, du royaume.

La politique fut touchée et le mouvement initié par Auguste Comte s’accomplit dans la théorie marxiste du matérialisme historique.

La question du progrès, son assomption, son règne et sa décadence longe la chute de la finalité théologique dans la finalité humaine ( qui marque la naissance du progrès au XVII ième siècle.

Deux structures connexes de gouvernement – aux formes inédites- s’imposent en conséquence du déclin du progrès : la doxocratie  ( doxa = pensée dominante d’un moment) et le biopouvoir.(pouvoir qui s’exerce sur la vie des corps et des populations)

I –Le progrès : un fait, une valeur, une religion

Il existe, dit Pierre-André Taguieff, des « restes «  du progrès. On voit se multiplier « des avancées technologiques » dont on voit bien qu’elles n’ont pas de sens et qui sont postérieures à la mort du progrès. Dieu puis le progrès subissent le même destin.

Tandis que la religion se fonde sur Dieu en décomposition, la science-technologie ne peut plus se légitimer que des résidus de la décomposition du progrès et la politique des résidus du progressisme.

Le progrès est d’abord un fait : l’accumulation des connaissances et des innovations techniques se ramasse en une transformation quantitative et qualitative du monde.

Le progrès est une valeur  assez récente: Dans la République de Platon, la cité idéale ne s’ouvre sur aucun avenir différent de la perfection atteinte.

Jean-Jacques Rousseau pourtant philosophe des Lumières voit dans le progrès un principe de corruption, une contre-valeur plutôt qu’une valeur. Le progrès fausse l’homme, il le tord et le change en un être faux : « on ne demande plus à un homme s’il a de la probité mais s’il a des talents » (Discours sur les sciences et les arts –Pléiade t.III, 1964, p25)

La valeur attribue un caractère de mieux à tout progrès. Tout progrès (amélioration) s’inscrit dans le progrès. Le progrès est une valeur pour deux raisons : il est supposé apporter un mieux et il désigne l’absolu. A juste titre le progrès est supposé améliorer l’existence mais cette amélioration empirique est redevable de nuances : Jean-Pierre Dupuy, inspiré en cela par Ivan Illitch insiste sur les effets délétères des transports et de la vitesse automobile. Il note l’étonnante aliénation de l’homme industriel aux transports. Le progressisme fait l’hypothèse que le progrès des sciences et des techniques amène le progrès politique et le progrès anthropologique.

Le bien est bien parce qu’il est le bien. On ne remonte pas au-dessus d’une valeur. Le progrès est une valeur au sens où il juge et norme à la fois.

Peu à peu, à partir de Francis Bacon (1561-1626) le progrès est devenu la valeur cardinale des modernes , le souverain bien. Le Progrès, avec un « P » majuscule, est devenu dans l’histoire moderne un analogue du Bien. Le progrès décide par exemple, que la société d’ordres n’est pas un bien et inversement que le couple démocratie/droits de l’homme est, lui, un bien, même le plus souhaitable dans l’état social. Aux yeux de nos contemporains, ce couple n’a pas à être justifié.

Le progrès est également une idéologie au sens structurant, il façonne une âme collective, un consensus. Les « miracles » quotidiens de la médecine finirent par être plus convaincant que ceux de Lourdes. Le progrès est organisé comme pouvoir spirituel. Le progrès est aussi une idéologie au sens critique celui de Marx et Engels. Marx et Engels omettent de dire que le progrès est une idéologie au même titre que la religion.

Le progrès est aussi le cœur d’une religion. Pierre-André Taguieff fait ressortir la nature religieuse du progrès qui est à la fois religion de la Science et religion de l’avenir. C’est Antoine-Augustin Cournot qui a été le premier à inscrire le progrès comme  religion. La syntaxe « religion du progrès « se trouve déjà chez Auguste Comte qui évoque dans son système de politique positive, la religion de l’amour et la religion du progrès.

Au nom du progrès, le sacrifice est permanent (sacrifice de la paysannerie en France où des millions de vie ont été gâchées dans la misère ouvrière et qui permit au progrès  de s’effectuer), sacrifices d’individus (guerres, essais thérapeutiques, accidents du travail, accidents de la route), sacrifice de paysages naturels et urbains, de cultures indigènes, sacrifice de la stabilité climatologique). Le cantique du versant politique de la religion progressiste, l’Internationale, l’entonne : « du passé faisons table rase… » . Libéraux et révolutionnaires, communistes, participaient du même rite, le progrès. Dans la religion politique du progrès, le bonheur collectif se substitue à la destinée post-mortem de l’âme individuelle. Le progressisme est une religion politique, une croyance collective, l’espérance d’un avenir meilleur. Plus qu’une réalité, le progrès est une idée, un mythe, une foi.

Les sciences et les techniques continuent leurs avancées mais déconnectées désormais du mythe du progrès.

Le progressisme est une religion qui affirme une foi dans l’avenir, dans la science, dans l’homme, dans l’humanité, dans la valeur infinie de chaque homme. C’est une religion qui se dénie et s’ignore comme telle.

L’idée de progrès est une idée moderne : il est la création intellectuelle signant l’entrée dans la modernité. –Pierre Taguieff. Dans l’oeuvre de Descartes, particulièrement dans le Discours de la Méthode, on voit la transcendance-progrès supplanter la transcendance –Dieu. C’est la nuit de Noël du progrès. Descartes dans le dernier paragraphe des Passions de l’âme, rappelle le pourquoi du vivre humain : « pour goûter de la douceur de cette vie ». Descartes instaure le bien terrestre de l’humanité en finalité. Le dogme central est optimiste, c’est la tonalité dominante du progressisme. Face à l’optimisme de l’être de Leibnitz ( tout est pour le mieux dès aujourd’ hui) s’oppose un optimisme du devenir chez Marx. Le progressisme donne sa foi au devenir, au temps, à l’histoire.

Le progrès est lié à l’éclosion et la promotion du moi. L’ego et le progrès forment les deux piliers de la modernité. A partir du XVII ième siècle, le Discours de la Méthode, le moi devient un soleil : le moi-sujet-souverain moderne n’est plus le moi-sujet de Dieu : «  la souveraineté du sujet dans les Temps modernes. » de Heidegger. Le moi est le nouvel Atlas portant Dieu sur ses épaules. Le progrès n’est pas seulement l’accumulation quantitative et qualitative des sciences, le développement technique, il est aussi l’assomption du moi, le passage de la minorité à la majorité. (Qu’est-ce que les Lumières ? – E Kant -1784)

 

 

 

II – Le progrès, ou les promesses non tenues

Avec Saint-Simon, les savants se vêtent de l’aura des prêtres d’autrefois. L’histoire humaine est continue et selon sa formule c’est « la route du bonheur » (Textes choisis, Editions sociales,1969, p 85). « L’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous, il est au-dedans, il est dans la perfection de l’ordre social » (Textes choisis Ed. sociales, 1969, p99)

Le progrès était une promesse d’un bonheur collectif. Le progrès, sous toutes ses facettes, est en échec sur un triple plan : le monde, la société, l’homme.

Des noms philosophiques peuvent répondre à ce triple échec :

échec anthropologique : Marcuse, Brague,

échec écologique : Jonas,

échec politique : Voeglin.

Le progrès s’est accompagné d’une brutalisation de l’homme et des sociétés européennes au XXième siècle. Les idéologies progressistes ont participé de cette brutalité, l’exaltant. La philosophie, pour une part du moins, est devenue brutale : langage de la résolution chez Heidegger et de la violence chez Sorel et de nombreux marxistes et par exemple Lukacs. Usine à dogmes chez Schmitt, Gramsci, Althusser. Assassinats de gauche : Hans Martin Schleyer ou Aldo Moro auxquels font échos  les assassinats fascistes de Rathenau et Matteoti.

Echec anthropologique : l’homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse et l’homo sovieticus d’Alexandre Zinoviev sont des figures qui expriment à plein ce double échec anthropologique du progrès. Il reste aujourd’hui une synthèse des deux : l’homme dépneumatisé, notion sur laquelle nous reviendrons plus loin.

Dans l’homme unidimensionnel Herbert Marcuse, avant Cornelius Castoriadis, trace l’encéphalogramme déprimant de la décadence de l’imagination à l’époque contemporaine en pointant les dispositifs sociaux nouveaux en cause dans cette décadence. L’idéologie du progrès technique a eu des effets désastreux sur l’imagination. « Quand le progrès technique s’est emparé de l’imagination, il a investi les images de sa propre logique et de sa propre vérité ; il a réduit la libre faculté de l’esprit. »

Le système planétaire de l’industrie du divertissement et de l’information, dans lequel le spectacle sportif occupe la place prépondérante, bref la fabrique mondialisée du vide, l’industrie planétaire de l’hébétude est l’instrument de cet arraisonnement.

La psyché moderne (le moi de « l’ère du vide » diagnostiquée  par Gilles Lipovetsky) est un produit de décomposition, la décomposition de l’ego moderne apparu avec Descartes. Cette psyché moderne de masse sert d’aliment à la transformation des démocraties en doxocraties issues du progrès qui fonctionnent pour fonctionner sans fin transcendante : « c’est mon choix…parce que moi je »

Désastre anthropologique : l’homme dont l’imagination a été mécanisée par les industries du spectacle, autrement dit qui n’est plus capable d’imaginer est bien le dernier homme, « l’hypercontemporain » produit de la décomposition du progrès.  Son existence incarne le « bougisme «  décortiqué par Pierre-André Taguieff. « Se bouger la tête », « se bouger le corps » sont devenus des fins en soi. Le mouvement constitue non la fin mais le tendeur de notre existence d’où le stress, mode anthologique d’être dans le monde occidental.

C’est au-delà de l’humanisme que le dernier homme fait son apparition. Cet homme contemporain, celui du XXI ième siècle, est un objet technique, fabriqué par des technologies de somafactures (fabrique du corps) et de psychofacture (fabrique de l’âme : transformation de l’âme en un mental).

Le progrès était lié à la perfectibilité  (Rousseau, Kant, Condorcet). Il bute contre un fait anthropologique qui s’est épanoui après la seconde guerre : » l’homme unidimensionnel ».

La promesse de perfectibilité liée aux aurores du progressisme est un cuisant échec. L’homme contemporain n’est en rien plus parfait que celui de Kant ou Rousseau. Cette perfectibilité n’a pas été ruinée seulement par les innombrables crimes dont l’homme s’est rendu coupable au XXième siècle mais aussi par la servitude volontaire qui accompagna les totalitarismes et l’appauvrissement spirituel de l’homme dans les sociétés contemporaines.

L’ethnologie également – Lévi Strauss, Pierre Clastres, Marshall Sahlins– a contribué à ruiné cette thèse de la perfectibilité : les « sociétés primitives » ne sont pas en retard sur les sociétés historiques, elles sont une autre matière d’exercer l’humanité. Hors de cette hiérarchie, l’idée de progrès perd toute consistance.

Ce nouvel homme est l’homme dépneumatisé. Eric Voeglin a conçu l’homme comme étant l’être pneumatique. Par pneuma on peut entendre : esprit, respiration, lien au divin.

Deux sources, jamais dépassées, manifestent aux yeux de Voeglin « la découverte de l’homme « : la raison grecque et la révélation d’Israël. L’esprit de l’homme unit l’intelligence rationnelle et l’intelligence pneumatique.

«  Dans la mesure où l’homme participe au divin, c’est-à-dire dans la mesure où il peut en faire l’expérience, l’homme est théomorphe, selon l’expression grecque, ou encore il est image Dei, image de Dieu dans la sphère pneumatique. »

L’homme dépneumatisé est l’homme-tension. Pour exemple de cet évidement, se présente à nous la production sociale à grande échelle de ce type d’individu  ( par le biais des médias, le sport, la publicité , le show business, la télé-réalité) que Tony Anatrella appelle les « adulescents ». Les analyses d’Anatrella, comme celle de Marcuse ou celles de Castoriadis sur la « montée de l’insignifiance » mettent en évidence le vide de l’homme contemporain.

A côté de Marcuse et Castoriadis c’est Karel Kosic qui décrit bien la situation faite à l’homme contemporain, le déshomme : « avec l’accroissement rapide de la consommation et du niveau de vie, s’accroît et se répand un fléau auquel le temps présent est également impuissant, comme le fut le Moyen Âge avec la disette et le choléra, le fléau de l’ère de la globalisation : le vide. »

L’histoire du progrès est celle du déchaînement de la volonté. Ce déchaînement tourne au bout de trois siècle à son énervement.

Une remarque de Voeglin nous installe sur la voie en citant une phrase de Novalis : «  le monde doit être comme je veux ». Dans cette phrase dit Voeglin on trouve déjà tout le problème Hitler, le problème de la dédivinisation et de la déshumanisation.

« La dédivinisation entraîne toujours une déshumanisation». Eric Voeglin dans son livre Hitler et les Allemands ne cesse d’attirer l’attention sur ce point : l’homme moderne est atteint de pneumopathologie. Il a perdu le sens de l’expérience pneumatique : l’existence par la volonté remplace l’existence sous Dieu.

Nous pouvons maintenant extrapoler et aller plus loin que Voeglin en modifiant quelque peu les termes : c’est le déchaînement moderne de la volonté qui finira par s’abîmer en énervement, libido existentielle. Ceci signifie que la volonté a attiré à elle le libre arbitre qui jusque—là (par exemple chez Saint Thomas d’Aquin) était demeuré collé au bon sens de l’entendement.

 

III-Le totalitarisme, enfant du progrès ?

Qu’est-il arrivé au XXième siècle –disons 1914-1989 ? C’est le surgissement d’un type nouveau de régime, inouï, l’intuition qu’un despotisme innommable ou qu’une barbarie au nom de la science allait poindre à l’horizon. La formule du totalitarisme est apparue, sous des aspects divers dans les années 1920 sous la plume de philosophes : Carl Schmitt, Giovanni Gentile, Ernst Jünger avant de devenir à partir des années 1950, avec Hannah Arendt et Raymond Aron d’abord, Herbert Marcuse, Cornelius Castoriadis et Claude Lefort ensuite, un objet approché de façon critique.

Il convient d’abord de parler de la typologie des régimes politiques.

Pour Kant, la démocratie est nécessairement un despotisme parce qu’elle forme un pouvoir exécutif où tous décident au sujet d’un seul. (Vers la Paix perpétuelle -1795-)

Le despotisme, toujours selon Kant, est « la volonté publique maniée par le chef de l’état comme si c’était sa volonté privée ». Le despotisme est la tendance de ramener le public au privé.

Le totalitarisme est la tendance inverse. Il n’y a plus de sphère privée. Le public règne sans partage. Le totalitarisme se fonde sur l’absence de toute transcendance. Le corps social devenant totalitaire (la Race, la Nation, la Classe) s’y impose comme la seule référence et deviennent Dieu.  Un ersatz de transcendance prend la place de Dieu et engendre des monstres. La défaite de la transcendance figure la condition historico-idéologique sine qua non pour qu’un totalitarisme puisse germer. La révolution permanente de Trotsky est tout comme la mobilisation totale d’Ernst Jünger une utopie totalitaire.

Dans les régimes traditionnels, par exemple les monarchies de droit divin, l’Un devant lequel le pouvoir est responsable se situe en dehors aussi bien du corps social que du souverain. Joseph de Maistre n’a pas manqué d’insister sur la nécessaire soumission de la monarchie de droit divin au pape ce qui évite tout totalitarisme, tout despotisme.

Pas de transcendance : pour Claude Lefort le totalitarisme stalinien se signalait par « la consubstantialité de l’Etat et de la société civile. » et par l’encadrement et auto-encadrement des masses allant jusqu’à l’autocontrôle des détenus au cœur de certains bagnes.

Ce qui s’avère difficile à penser (et mis en évidence par l’Ecole de Francfort) c’est que les totalitarismes sont tous issus des suites au sens narratif et non causal,  de la démocratie, de la révolution démocratique et des Lumières. Mais on ne peut pas déduire directement le totalitarisme des Lumières ou de la Révolution française mais on doit y apercevoir les données nouvelles qui rendent possible cette apparition. Malgré leur intérêt, les analyses de François Furet qui voyait dans la passion révolutionnaire apparue en France le fils rouge conduisant aux totalitarismes ne sont pas exactes. (cf. cas de la France, de l’Angleterre, et des Etats-Unis)

Mais les réactionnaires comme de Maistre ou les républicains progressistes comme Michelet peuvent s’accorder sur cette remarque : les Lumières et la Révolution française sont le point de basculement de l’histoire du monde.

Enzo Traverso le note : « le totalitarisme est un avatar pervers de l’âge démocratique ». Il surgit quand la société est ramenée à un seul principe abstrait : la Nation, l’Etat, la Race, la Classe.

La plupart du temps le totalitarisme s’est accompagné d’une foi dans la science et dans la technique héritée des Lumières ainsi que d’une confiance absolue dans la rationalité. Cette confiance était naguère commune à Turgot, Condorcet, Compte qui pensaient qu’il fallait approfondir à l’infini les sciences et les techniques pour assurer le progrès humain. A l’exception remarquable de lucidité de Nietzsche cette emprise euphorico-optimiste s’est étendue à l’ensemble des esprits. Chacun des totalitarismes a dénaturé la connaissance scientifique en idéologie criminelle : au biologisme nazi correspond l’investissement idéologique de la science par le marxisme dont l’affaire Lyssenko est le point d’orgue. Karl Marx et Friedrich Engels dessinent les traits d’’un socialisme scientifique mais si le scientisme des totalitarismes communistes s’enracine directement dans les Lumières celui du nazisme est mêlé d’une forte dose d’irrationalisme. Sur la base d’une interprétation outrée du Darwinisme en contradiction avec les propos explicites de Darwin, le nazisme essaie d’édifier un état de nature où est sanctifié le plus fort pour la survie de l’homme.

Le fondement philosophique de la politique moderne se trouve dans la théorie du contrat partagée de façon différente par Hobbes, Locke et Rousseau. L’horizon du nazisme était de détruire cette construction artificielle pour établir par la normalisation de la violence un impitoyable état de nature. De fait, le totalitarisme est lié à la décomposition des anciennes sociétés d’ordre et l’écroulement révolutionnaire préparé par la philosophie des Lumières ouvre la porte au fantasme politique d’une société indivise sans castes ni classes. Le totalitarisme ne peut germer que sur le fond de la participation de la population à la souveraineté politique.

Il faut savoir distinguer entre les concepts suivants trop souvent confondus : peuple, masse, foule, société, nation. La masse est ce qui reste quand le peuple, mécanisme politique fabriqué est détruit et la foule encadrée. Les totalitarismes mettent les masses au travail ou au sport.

Plusieurs données apparaissent pour interpréter la survenue du totalitarisme. La sécularisation, c’est-à-dire la double thématique chrétienne de la vie céleste et du nouvel homme apparaît comme une des plus décisives. La foi dans le progrès remplace la foi dans la Providence.

Alors que chez Saint Paul le nouvel homme surgit de la foi en Christ, l’homme nouveau devient une nécessité appelée à exister dans l’immanence, dans la vie mondaine. Un renversement s’est produit dès la fin du XIX ième siècle sur fond d’effacement du christianisme. Le « Travailleur » de Jünger est une des figures de cet homme nouveau, thème sans lequel le totalitarisme ne se serait jamais produit. Ainsi la sécularisation est une des racines du totalitarisme. L’axe de rotation de la sécularisation est la pensée de Joachim de Flore qui fut selon Eic Voeglin  la révolution gnostique. En deçà même des Lumières, le totalitarisme est lié à cette révolution gnostique. (La nouvelle science du politique -1952- Eric Voeglin)

La pensée du péché originel protégeait contre le totalitarisme, le fanatisme constructiviste de l’homme nouveau. Le propre de l’ère moderne, c’est le culte de l’infini, de l’ouverture, du non-clôturé, du sans-limites. C’est la grande idée de Marx et Engels. Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra voulait fabriquer un homme nouveau, le surhomme,  non limité par le péché originel, un homme aux possibilités ouvertes à l’ infini. Ce besoin persiste sous la forme dégradée de la théorie du genre. Le refus militant de la finitude est le point de basculement de l’histoire européenne.

Le totalitarisme est –il une régression de la civilisation ?  Eric Voeglin estimait que le totalitarisme était l’accomplissement même du progressisme européen. C’est une pointe monstrueuse de la modernité et non pas un retour régressif à la barbarie. Le totalitarisme est essentiellement tourné vers le futur. La société sans classe et le Reich millénaire nazi, ces mythes totalitaires aux effets criminels, peuplés par les hommes nouveaux, sont les produits de cette rotation typiquement moderne. Au moins autant que dans le passé, c’est dans l’avenir que le totalitarisme plonge ses racines.

 

 

 

IV – L’épuisement du progrès, ou la fin des finalités

La fin du progrès traduit une définalisation généralisée de l’humain et du monde. Ce sont toutes les activités humaines qui s’exercent désormais pour rien. La vie sans but n’est pas la même chose que la vie sans télos. L’utilitarisme de bas étage propagé par le monde de l’industrie et de la consommation s’est appliqué à délégitimer la notion de valeur.

Pour Aristote puis les scolastiques il y avait un télos de la nature qui migra à partir de Descartes à Claude Bernard vers l’histoire avec le matérialime historique.  Du fait du progrès des techniques, de la communication, les milliards d’êtres humains sont transformés en masses consuméristes encadrées par la publicité, le spectacle sportif et drogués à l’euphorisant généré par cette publicité.

On peut envisager deux manières d’envisager le progrès : comme le sens général de l’histoire  – Auguste Comte – ou comme une amélioration interminable et indéfinie de tous les aspects de l’existence humaine. Le positivisme et le socialisme et les mouvements idéologiques à débouchés totalitaires relèvent de la première conception tandis que le libéralisme relève de la seconde. A la fin du progréssisme survient le rien qui n’est pas rien mais l’insignifiant, le règne du simulacre (théorie de Jean Baudrillard) du vide ( théorie Karel Kosic), de l’inconsistant, comme il est anthopologiquement dégonflé ( l’homme unidimensionnel, l’homme dépneumatisé, l’homme sous tension, le déshomme). Au-delà du progrès est-ce le nihilisme, l’an-archie (thèse développée par Reiner Schürmann). « Le vide pénétre tout… » se lamente Kosic.

 

V – Progressisme, réaction et décadence

Le concept nietzschéen de généalogie paralyse celui régnant sous  Auguste Comte de positivisme alors génral au XIX ième siècle. La généalogie est une machine de guerre contre le progrès bien plus subtile que celle de la décadence présente par exemple chez Gobineau.

La croyance au progrès va de pair avec la quasi sanctification de l’histoire.

Au XIX ième siècle, des antiprogressistes répliquèrent à la doxa progressiste : Joseph de Maistre, Donaso Cortès, Louis de Bonald en sont les trois figures les plus intéressantes de ce courant réactionnaire de progressistes à l’envers. Arthur de Gobineau représente les décadentistes courant beaucoup plus sombre et radical que les réactionnaires. «  Le pire est pour demain » clament-ils avec Gobineau, auteur dont la sinistre réputation bien injustifiée provient de l’Essai sur l’Inégalité des races humaines. Progrès ne s’oppose pas à régression ni à réaction mais à décadence. Pour le décadentiste la perte est destin alors que le réactionnaire pense que l’on peut restaurer le passé. Pour Gobineau ce que le monde moderne appelle progrès il l’appelle décadence. Il faut distinguer le décadentisme classique du décadentisme moderne. Dans le décadentisme classique, pensée souveraine d’Ancien régime, il y était question de la pathologie cyclique des régimes politiques. Il était donc circulaire alors que le décadentisme moderne est linéaire.

Pierre Teilhard de Chardin fut le dernier à vouloir intégrer les incompatibles dans une synthèse grandiose : le progrès, la science, l’histoire, la finalité, la téléologie et la foi chrétienne. Dans le Phénomène humain il développe de la « foi du progrès ». Selon Teilhard de Chardin l’univers est doué d’un sens. Le Christ est intrinsèque à l’évolution. L’univers est une « flèche montante ». (Le Phénomène humain -1955- P. Teilhard de Chardin). P. Teilhard de Chardin tente une synthèse du progrès historique et de l’évolution biologique. Pout Teilhard, le Christ et le progrès sont, en l’homme, la même chose.

Pour Proudhon, le progrès est l’assomption, la société réelle. Pour Proudhon, « le système social dans sa vérité… ne peut nous être révélé qu’à la fin des temps, il ne sera connu qu’au dernier mortel. » (Justice et liberté -1962-)  Pour son contemporain Pierre Leroux, le christianisme est un prophète du progrès. Le progrès est vu comme la réalisation extra-religieuse de la promesse religieuse initiale. Le progrès réalise la religion. « La terre, je le répète, est promise à la justice et à la liberté. » martèle Leroux.

Karl Löwith remarque à quel point la thématique du progrès « procède de l’interprétation théologique de l’histoire comme advenir du salut s’accomplissant dans le futur ». Le progrès, dans cette optique, réalise la religion.

 

VI – Le progrès, ou le second Occident

La question du progrès est connexe à la question de l’histoire. Progrès et histoire sont inventés en même temps, à l’aurore de la modernité. Ils sont entrés en fusion chez Kant, continuent chez Hegel et Comte puis chez Marx. La pensée théologique traditionnelle (dans les Evangiles et chez saint Augustin) était anti-historique. Les générations chrétiennes attendent le retour du Messie C’est au moment  où s’impose l’évolution que grandit l’idée de progrès et une finalité dans l’histoire. Sous la pression des sciences la finalité délaisse la nature et se transforme en progressisme : «  L’idée moderne de progrès est ambivalente : elle est chrétienne en son origine et antichrétienne en sa tendance » précise Karl Löwith. La croyance selon laquelle la vie sociale, politique et culturelle bref historique, de l’homme est orientée par une fin est contemporaine de l’abandon de l’idée selon laquelle une finalité est à l’œuvre dans la nature, dans la vie.

Qui dit progrès dit aussi culte du nouveau – néophilie– Parallèlement à Taguieff, Kosik s’est inquiété de cette irruption permanente du nouveau. Au temps d’extrémité que sont les nôtres, le culte du nouveau se change en un vertige : le nouveau rend plus heureux et donc le progrès dévalorise le passé. Il faut noter que Jean-Jacques Rousseau, pourtant philosophe des Lumières, tenait les hommes de l’Antiquité pour meilleurs que ceux d’aujourd’hui.

La théologie considérait que l’homme était toujours le même. Le combat des Lumières contre cette théologie a ouvert la boîte de Pandore du Prométhéisme. L’homme peut sous la forme de « l’homme nouveau » engendré par « l’eugénisme libéral « pointé par Jürgen Habermas devenir création. L’homme est l’œuvre, non de Dieu mais de la nature dont il s’agit depuis Descartes de « nous rendre comme maîtres et possesseurs ».

Fabrique politique de l’homme nouveau : marxisme, fascisme, nazisme.

Fabrique biologique de l’homme nouveau : tentative et tentations eugénistes.

Fabrique libérale de l’homme nouveau : le déshomme évoqué dans un chapitre précédent.

Sur socle de l’effondrement de la théologie, l’homme est devenu une matière plastique que l’on peut modeler : l’homme peut sortir des mains de l’homme, l’homme peut fabriquer l’homme nouveau. Rousseau crée la notion de perfectibilté. Cette notion sera conservée par Kant. Elle sert de fondement à toute l’anthropologie progressiste. Les notions d’incomplétude et de destin s’entre-appellent : l’homme a un  destin qui est de remplir cette incomplétude. Kant trace le parcours : véritable progrès dont l’âme est la perfectibilité : « la nature a besoin d’une lignée peut-être interminable de générations où chacun transmet à la suivante ses lumières, pour amener enfin dans notre espèce les germes naturels jusqu’au degré de développement pleinement conforme à ses desseins. » (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique -1784- La Philosophie de l’histoire –paris, Aubier -1947-) : L’homme fait toujours mieux et est toujours meilleur, supérieur à hier et inférieur à demain. Cette perfectibilité est anti-chrétienne.

Cette croyance au progrès s’accompagne de surdéterminations morales.  Les progressistes se pensent moralement supérieurs aux réactionnaires et décadentistes. Le bien est l’œuvre du temps ce qui est aux antipodes de Platon pour qui le bien est ailleurs, éternel et étranger au temps, et opposé au christianisme, à l’exception notable de Teilhard de Chardin christianisme  pour qui la nature humaine est statique et corrompue par le péché originel.

Le progrès a été la grande croyance structurante de l’Occident moderne. Nous parlons du second Occident celui de l’universalisme mercantile et technologique alors que le premier était chrétien. (Saint Thomas d’Aquin et l’Eglise comme corps mystique du Christ qui culmina entre le XI et XVI ième siècle puis s’écroula au XVII ième siècle. La crise du christianisme comme cœur de la civilisation occidentale a lieu au XVI ième siècle (Montaigne parmi d’autres en est un symptôme).

Ce Christianisme qui motiva les Croisades, la constitution d’une Europe chrétienne, qui éleva les cathédrales et les monastères n’est plus l’universel.

Le deuxième Occident apparaît au XVIIième et se développe à partir du XVIIIième. C’est le deuxième principe structurant et universalisant de l’Occident. Ce second occident est aujourd’hui en crise avec cette idée-foi du progrès. La mondialisation actuelle ne suscite aucune foi, aucune adhésion.

VII – La destruction philosophique du progrès

L’espérance, vertu religieuse axée sur la non-historicité se change en espoir, (l’histoire avance, « le bonheur est une idée neuve en Europe » dit Saint-Just. C’est-à-dire que le bonheur est une idée que l’histoire peut réaliser. L’espérance est religieuse et l’espoir est historique et loge dans ce monde-ci.

Saint- Simon écrit que « l’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous ; il est au-devant, il est dans la perfection de l’ordre social. » Le progrès dispensateur du bonheur campe du côté de l’espoir.

Un paradoxe étrange surgit ; très communautaires, les sociétés d’avant la modernité, par exemple la société médiévale, étaient organisées pour assurer le salut de l’âme individuelle, tandis que très individualistes, d’un individualisme croissant qui inquiète Hegel, les sociétés modernes issues de la ruine de l’ancien monde, ont longtemps été organisées pour la poursuite du bonheur collectif.

Si l’on suit Peter Kemp (L’irremplaçable-1991- Paris Cerf 1997) l’optimisme était partagé au XIX ième siècle par les positivistes, Marx ou ses adversaires libéraux. On s’est aperçu que la technologie a fait apparaître des problèmes inédits qui se classent en deux ordres :

Problèmes éthiques (en particulier avec les biotechnologies mais déjà avec le nucléaire et problèmes écologiques (les ravages de la technologie mise au service de l’industrialisation). On a pu assister à l’effondrement de l’optimisme technologique (Kemp : l’irremplaçable). Selon Kemp, « la fabrication de la bombe remettait en question le dogme  selon lequel la science et la technique, sous la double conduite des scientifiques et des  techniciens allaient donner le jour à une société meilleure ».

C’est l’idéal d’Auguste Comte et Henri de Saint-Simon qui a été jeté à bas. Une autre cause de l’effondrement de la foi dans le progrès  se trouve dans la prise de conscience des limites de la croissance si ce n’est de ses dangers et de ses accidents. (Three Mile Island, Bhopal, Seveso, Tchernobyl, Fukushima). La production pour la production est une atéologie, elle n’est pas une fin et elle n’a aucune fin. Le catéchisme était le progrès pour le progrès il est devenu produire pour produire, la croissance pour la croissance. Le progrès est au service d’un magma constitué par l’agrégation de la croissance, de la production et de la consommation alors que chez Descartes il était au service de « la vraie vie », la bonne vie ».

Pour Hans Jonas, « ce que l’homme peut faire n’a pas son équivalent dans l’expérience passée ». Le prométhéisme a ouvert des perspectives insoupçonnables, avec des responsabilités inédites. Jonas met fin à l’avenir utopique, du moins philosophiquement. Il convient de substituer « une éthique de la conservation » à « l’éthique du progrès et du perfectionnement ».

Dans le productivisme contemporain il n’y a plus le télos éthique qui était celui du progrès et l’industrie est devenue thanatogène et il n’y a selon lui aucun espoir du côté de Marx encore plus fortement « l’exécuteur testamentaire de l’idéal de Bacon ».

La question « après le progrès ?» signifie « après le progrès comme valeur ?« La ruine définitive du socialisme a  dissipé cette illusion en contraignant à poser la question du progrès dans toute sa rigueur. La bonne anthropologie a été perçue par Marcuse. Elle se cristallise dans l’homme unidimensionnel. Le progrès au lieu d’élargir l’homme l’appauvrit, le rétrécit, le rabougrit. Les sciences elles-mêmes se déculturent, s’hyperspécialisent et versent, tout en demeurant très savantes, dans l’ignorance. (François Lurçat dans son livre De la science à l’ignorance insiste sur ce point). Le progrès technique est devenu un développement de l’ignorance qui se prend pour savoir. La science, comme l’homme, s’est incurvée vers une forme plus pauvre d’humanité. Ayant plus de connaissances que l’homme moyen des siècles passés, l’homme moyen contemporain n’en est pas pour autant plus riche, plus plein dans la mesure où il a perdu les croyances de nature cosmique.

La fin du progrès correspond à l’exclusion de la science et de l’histoire de l’espace « méta «  (le matérialisme historique était selon Lucien Sève « l’ensemble des principes fondateurs de la science de l’histoire ».)

Dans les sciences, la fin du progrès n’est pas la fin de l’accroissement  cumulatif des savoirs et des inventions. Pour Marcuse, en 1964 –l’homme unidimensionnel-, « l’opérationalisme, en théorie et en pratique, est devenue théorie et pratique de l’enfermement ».

Entre le XVII ième siècle et aujourd’hui trois stations marquent l’histoire de la religion du progrès.

Le progrès est d’abord valorisé en fonction d’une finalité extérieure ( le bien de l’humanité)puis le progrès devient lui-même sa propre fin, il est tenu pour le bien, il se substitue au bien, c’est l’autotéologie. Enfin il devient l’absence de fin : c’est l’atéologie.

Chez Platon et Aristote ainsi que chez les stoïciens, la science était le bien de l’âme. Les progrès dans le savoir étaient des progrès dans l’âme.

Le moi des modernes, le moi de Descartes (en premier lieu le cogito de Descartes) est le fondement scientifique du progrès. Ils sortent du même œuf.

 

VIII – Aux sources du progrès, un cavalier français et une mystique espagnole

En apparence tout oppose René Descartes, le père du rationalisme moderne, l’auteur d’un corpus philosophique dont les sciences modernes sont sorties et Térèse d’Avila, mystique du siècle d’or espagnol. Pourtant, tout lecteur attentif aux deux chefs d’œuvre de la littérature universelle que sont le livre de la vie de Thérèse, bref son autobiographie, et les Méditations Métaphysiques de Descartes – autobiographie d’une âme en quête de vérité-constate qu’il y a  d’étranges similitudes.

Ces deux auteurs mettent en scène un refus du monde dans le but de trouver le réel. Ce refus reste provisoire chez Descartes alors qu’il s’avère définitif chez Thérèse. Descartes va se réconcilier avec le monde tandis que Thérèse va épouser l’Autre monde.

Tandis que chez Descartes le monde finira par se résorber dans le réel (tout dans l’univers s’opérant par figures et mouvements, autrement dit par géométrie) chez Thérèse, le réel, c’est-à-dire Dieu, demeure à jamais hors du monde.

Faire le néant du monde, faire le néant de la matière corporelle, revient chez nos deux penseurs à creuser toujours plus l’intériorité, à s’enfoncer toujours plus en elle.

L’un comme l’autre ont la hantise de la tromperie par le démon, par » le malin génie trompeur »dit Descartes.

 

 

IX  De l’effacement du progrès à celui de l’utopie

L’âge du progrès est aussi celui de l’utopie. Utopie est un mot apparu au début du XVI ième siècle sous la plume de Thomas More.

L’utopie est un système philosophique composant une cité idéale.

Cette définition permet de regrouper la République de Platon, les conceptions de Thomas More, de Thomaso Campanella, le communisme de Marx, les phalanstères de Fourier, le socialisme de Pierre Leroux, la pensée de Proudhon mais aussi la civitas dei de Saint-Augustin.

Les utopies sont des mondes produits par l’esprit. L’hybris, la démesure, s’y avère impossible. Dans l’utopie règne l’équilibre appelé « harmonie ». Certaines sont manifestement irréalisables quand d’autres peuvent, en droit, s’incarner.

L’utopie se signale par le chevauchement de la rationalité et de l’onirique. Le rêve trouvant son registre d’inscription dans la raison. Chez Leibnitz, l’œuvre est un immense rêve philosophique éveillé, tout entier déguisé en concepts, principes, démonstrations, d’une grande abstraction, pliés et repliés comme l’a bien vu Gilles Deleuze. L’onirique se déguise en rationnel-métaphysique quand deux siècles plus tard chez Marx il se déguise en rationnel-scientifique.

L’utopie reçut au cours des siècles des interprétations diverses. Dans la philosophie de Kant se forge la notion d’idéal régulateur, une idée nécessaire « qui prend ce maximum comme archétype et se règle sur lui ».

Lorsque cet idéal s’oriente vers l’avenir on parle d’utopie et lorsqu’elle s’oriente vers le passé on parle plutôt de paradis perdu. Platon a usé des deux aspects : Dans le livre V de la République il décrit la cité idéale alors que dans Timée il parle de l’Atlantide.

Le millénarisme n’est pas encore l’utopie au sens propre. Cette dernière est le versant rationnel du millénarisme.  Ernst Bloch a reconnu, contre l’orthodoxie marxiste, Karl Marx comme l’utopiste le plus accompli, celui qui a réussi à dépasser le caractère abstrait des utopies.

Tourné vers le passé, le regard utopique donne un anodin état de nature vu de façon paradisiaque par Jean-Jacques Rousseau ou bien chez Thomas Hobbes un état de guerre civile généralisée. Il a fallu la découverte des indigènes d’Amérique, les méditations en miroir à leur sujet chez Montaigne, pour que la pensée des origines de l’humanité mute d’un Eden biblique en son imaginaire couple d’Adam et d’Eve vers l’état de nature.

L’utopie peut être vue sous un autre angle : le mythe –moteur, le mythe qui met en mouvement les foules et les individus. Georges Sorel a ainsi exploité le mythe de la grève générale prolétarienne.

L’utopie était au sens politique attachée à deux idoles métaphysiques : le pouvoir causal de l’idée (dont la croyance remonte à Platon) et l’autonomie auto-commençante de la volonté. (dont Descartes est le théologien le plus accompli) et qui a permis l’économisme, l’expansion planétaire du capitalisme, les doctrines révolutionnaires et les révolutions (de 1789 à 1917). Chez les Modernes (à partir de Descartes) devenus ultérieurement les Contemporains, la volonté forme l’équivalent de ce que fut la foi : la volonté comme la foi déplace les montagnes. La volonté à la place de la foi : cette formule résume les rationalistes philosophiques modernes des XVII et XVIII ième siècles.

L’utopie a été depuis le XVII ième siècle été une manière de vivre avec un avenir. La naissance au XVIII ième siècle de l’histoire voit le basculement vers le futur : l’utopie migre du passé au futur.

L’utopie peut être comprise comme l’arrachement à un lieu et à un temps. La valeur de l’utopie est à chercher ailleurs que dans sa fonction de vouloir changer le monde en nous poussant à croire que le monde est un existant qui doit être amélioré par notre volonté.

L’utopie est une réalité intellectuelle, philosophique et politique ambigüe, avec une face constituée et une autre face irréductible à la première destinée à survivre à la fin des utopies  qui n’est que la mort de la première de  ces faces.  Nous rencontrons une face moribonde si ce n’est morte, celle de l’utopie comme système politique. L’esprit de l’utopie n’est rien d’autre que sa puissance.

L’intéressant dans l’utopie vogue ailleurs, c’est ce qui l’apparente à la poésie, qui laisse des traces. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules des traces font rêver » a écrit René Char.

Descartes, aux sources du rationalisme moderne a voulu constituer la connaissance du réel comme dénué de toute trace onirique en supposant que le rêve touche à la folie. La puissance de rêver est ce centre de l’ancien monde que Descartes s’applique à rejeter.

L’utopie, souvent sans s’en rendre compte comme chez Fourier, réveille la faculté humaine tétanisée par le monde moderne à laquelle Descartes appliqua la piqûre euthanasiante.

L’utopie est un passeur contrebandier permettant à ce qui est le plus perdu dans le monde de pratiquer le marronage. Il faut voir en elle l’expression typique de la modernité, par son scientisme, son fantasme d’une organisation rationnelle de la cité, (le goût de) l’organisationnel, de la technique administrative, l’application effrénée du mathématique au social, bref, tout ce qu’on appelle le progrès. L’essentiel est pourtant ailleurs, il est dans la résistance à la modernité que manifeste l’utopie, son refus de l’hybris, de l’illimitation, par le résidu du monde ancien qu’elle transporte, la puissance du rêve, bref par le contraire de ce même progrès.

 

X – L’au-delà du progressisme

Au-delà du progressisme qu’arrive-t-il ? Lorsque le progrès meurt interminablement d’être mort comment l’horizon se constitue-t-il ? La tournure actuelle de l’histoire consiste à achever la mutation du gouvernement des sociétés vers la biopolitique et le biopouvoir. Cela n’a été signalé nulle part, malgré le travail de Foucault et d’Agamben sur ces deux concepts.

L’époque que nous vivons se caractérise par la combinaison entre la doxocratie (le pouvoir de l’opinion par l’opinion) et le biopouvoir (pouvoir de faire vivre, pouvoir par la vie). Avant d’être pouvoir sur la vie le biopouvoir est pouvoir par la vie.

La doxocratie est le pouvoir des affaires privées. : les affaires privées de l’homme du commun. Le principal de ces contenus de l’existence privée ordinaire est la santé, qui, au fil  des dernières décennies du XXième siècle a fini par triompher de toutes les autres préoccupations publiques, en particulier l’âme et sa destinée, le peuple et son émancipation.

Le pouvoir, depuis ses origines anthropologiques, consiste essentiellement dans le pouvoir de faire mourir- c’est la leçon à retenir de Michel Foucault. C’était un thanatopouvoir. Le passage au biopouvoir s’accompagne d’un dessèchement de la politique au profit de la gestion mais de plus en plus au profit de la vie plutôt que l’économie. L’économique se trouve de plus en plus ordonné au biologique.

Il est faux de voir avec les marxistes le gouvernement géré les affaires des grandes entreprises, de la bourgeoisie, l’économisme comme adversaire.

On peut sans doute parler, à propos des régimes contemporains en Occident, de démocratie anti-politique. Définissons la doxocratie comme la prise de pouvoir par les préoccupations ordinaires et privées de l’homme quelconque. Cette promotion de la santé et de son dérivé, la sécurité, manifeste que ce sont les intérêts imaginaires privés qui ont pris la place de la politique. Le divertissement, producteur de l’homme unidimensionnel, du déshomme, prend toute sa dimension.

La dépolitisation est la substitution des préoccupations privées, intimes, corporelles, particulières à l’intérêt universel. La publicité reçoit la mission de rendre les hommes euphoriques. (aujourd’hui le bonheur est confondu avec l’euphorie)

Une double dépression dessine les contours de notre époque : l’effondrement des grands récits et l’effondrement de la politique. Au-delà de l’écroulement de la politique, la santé est le nom hypercontemporain de la mort de Dieu.

La biopolitique ne peut apparaître dans sa pleine efficacité qu’après que la foi progressiste se soit complétement effacée de l’horizon.

Une société régie par le biopouvoir est une société où théoriquement la mort n’existe pas, où n’existe que la vie.

Même quand il se proclame matérialiste, ce progressisme constitue à son insu une vision métaphysique, finaliste et transhistorique de l’homme.  L’optimisme anthropologique issus des Lumières, encore très puissant au XIX ième siècle, dans le marxisme, dans le positivisme, dans le républicanisme, dans toutes les formes de socialisme, s’est peu à peu délité dans la seconde moitié du XXième siècle.

Le progressisme s’est écaillé philosophiquement. Tenons la pensée de Freud pour un moment décisif dans le crépuscule du progressisme. En imposant le concept d’inconscient, Freud revient à une conception chrétienne de l’homme.  De l’inconscient surgissent sans cesse des tentations qu’il faut vaincre pour demeurer un homme civilisé. Dans l’inconscient freudien stationne l’irréductible part d’ombre. La part la plus belle de son œuvre s’oppose au progressisme.

Ce progressisme  anthropologique des Lumières a également été écaillé par les faits : les immenses progrès matériels accomplis depuis trois siècles n’ont fait qu’exaspérer la volonté de puissance de certains individus, Etats et peuples.

Force est de constater l’échec philosophique et historique du projet anthropologique progressiste, celui qui naquit au XVIII ième siècle dans ses deux versions : la version volontariste-humaniste liée à l’école du droit naturel (Rousseau, Condorcet, les républicains français, le socialisme) et dans sa version romantico-finaliste (Hegel, Marx).

Au total l’idée de progrès humain collectif dont le grain avait germé avec les Lumières est passé de vie à trépas. Ce que Foucault a pris pour la mort de l’homme n’était que la mort de l’homme progressiste, l’horizon de l’Occident. Il était un idéal à atteindre. Dans toutes les bouches progressistes il était « l’homme de demain » qui fut un mythe des années 1950-1960. Cet homme de demain serait fraternel, laïque, aussi instruit qu’un agrégé d’université, solidaire de tous les mouvements sociaux, politisé, méprisant pour les puissants et l’argent.

Finalement est survenu un homme unidimensionnel planétarisé par les nouvelles technologies, le nouvel homme habitant « l’ère du vide » que Robert Redeker appelle dans « la fabrique de l’homme nouveau » -2010- « Egobody », l’homme vidangé, vide, réduit à sa peau.

 

 

Conclusion

Le progrès est-il un concept dépassé ? Après le progrès qu’arrivera-t-il ?  On vit dans une sorte de corruption généralisée des fins et des valeurs liée à la perte de tous les repères  autres que productivistes/consuméristes ou opérationnels.

Sur le plan anthropologique on assiste à une mutation culturelle de l’homme, à l’émergence de « nouvelles figures de l’homme » qui a des effets politiques : privatisation doxocratique du champ public, articulée avec la consolidation du biopouvoir.

Le progrès était une illusion. Il était comme la plupart des religions dans leur aspect institutionnel un mensonge. La critique marxiste de la religion peut lui être appliquée. Le progrès et l’histoire comprise comme universelle (Kant) sont enfant du même berceau : les Lumières européennes. La fin du progrès c’est la fin de l’histoire universelle (pas de l’histoire).

Plus que l’opium des peuples le progrès a été l’opium de l’histoire. Il a été la drogue qui a fait rêver tout l’Occident à l’histoire qui était dans la durée la même chose que la nature dans l’espace, cet élément de l’existence dont les hommes pourraient devenir « comme maîtres et possesseurs ».