à propos de transdisciplinarité et de transrationalité

 article de Michel Cazenave -philosophe-: AU DELÀ DE LA MODERNITÉ : UNE AUTRE FAÇON DE PENSER sur http://ciret-transdisciplinarity.org
Blog « Le Monde des Religions » – Avril 2014

Basarab Nicolescu a fait sa carrière en France comme physicien des quanta au CNRS et à Paris-Orsay, en même temps qu’il était un excellent connaisseur de l’œuvre de Jakob Boehme, et qu’il se réclamait ouvertement de Daumal et de son « Grand Jeu ». Il manifestait de la sorte un esprit qui, naturellement, jetait des passerelles entre des disciplines réputées étrangères les unes aux autres, et l’on ne peut du coup être étonné d’apprendre qu’il fut l’ « apôtre » de la transdisciplinarité – concept qui connaît aujourd’hui une faveur certaine dans beaucoup de pays.

Pourtant, il faut faire tout de suite attention, et savoir exactement ce que ce mot désigne. Il ne s’agit certes pas de ce que nous appelons de nos jours « l’interdisciplinarité » – autrement dit d’amener, sur un même sujet, les différents éclairages que nous procurent des disciplines diverses.

Mais bien, après avoir « épuisé » toutes les ressources de sa discipline propre, et après s’être ancré en elle, de la dépasser ou de la dialectiser à d’autres savoirs, sans pourtant jamais l’abandonner. Emmanuel Kant, voici plus de deux siècles, avait ainsi déjà montré que, poussée à son bout, la raison rencontrait ses propres apories et ses contradictions intrinsèques… Il ne s’agit donc pas, avec la transdisciplinarité, de nier les champs d’études particuliers, ni de détruire la raison, mais bien de les exercer souverainement, et de ne chercher au-delà que poussé par ce que saint Augustin dénommait déjà leur « embrasement ».

On comprendra facilement que, dans cette perspective, il ne s’agit en rien de plonger dans un « irrationnel » qui ne marquerait qu’une régression, mais d’accéder à un « transrationnel » qui recourt précisément à la notion de dépassement.

Le dernier livre de Basarab Nicolescu apporte bien des éléments de réflexion en examinant de très près les impasses de notre monde moderne et en tentant  de réconcilier ce que nous a apporté la science la plus en pointe avec notre vécu tout à l’intime, avec les avancements de l’art sous toutes ses formes et avec nos aspirations spirituelles – non qu’il s’agisse de céder aux sirènes d’un concordisme trop facile (nous ne le connaissons que si bien à notre époque de bouleversements !), mais de rechercher le « point de fuite »
– ce que Basarab Nicolescu, dans son vocabulaire, dénomme le « tiers caché » – (cf conférence René Barbier)- à partir duquel tout pourrait enfin se réunifier : nous nous trouvons ici devant l’usage de ce que, en logique et dans des termes savants, on appelle le tétralemme ; autrement dit, dépassant les enseignements d’Aristote et de son « tiers exclu », la façon d’accéder à ce que les hindous ont nommé le « neti…neti : une chose n’est ni elle-même ni une autre » – à condition de procéder à ce que maître Eckhart désignait comme « negatio negationum : la négation de toutes les négations » qui nous emmène jusqu’au bord de l’inconnu, de l’inconnaissable et de l’irreprésentable… (Mais en se souvenant bien de ce que chaque branche de cette opération logique s’applique à des niveaux de réalité différents.)

vers le blog “Conscience transrationnelle

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