Aux racines de la critique des sciences

cf GEMASS

Une du n°11 de Survivre et Vivre (printemps 1972)

Pour comprendre ce que le terme recouvre aujourd’hui et comment il a été forgé progressivement, il est néanmoins possible d’associer cette critique d’abord à un refus de considérer la science et la technique comme des activités supérieures à d’autres…

Contre la neutralité et l’objectivité qui permettent habituellement de les qualifier, la critique des sciences et des techniques propose de les concevoir sous l’angle du pouvoir.

Cette définition minimale de la critique des sciences permet ensuite d’entrevoir trois formes à travers lesquelles elle s’est manifestée.

Historiquement, la première forme de critique des sciences renvoie à des réactions face au scientisme et au positivisme.

Au-delà de l’idée que le développement scientifique et technique ne conduira pas nécessairement à une vie meilleure, la critique de la science est avant tout une pensée sur la science, c’est-à-dire une façon de concevoir la science et le rôle qu’elle joue au sein de nos sociétés, ou le rôle qu’on lui fait jouer.

Cette forme est donc liée aussi aux études sur les sciences (histoire, sociologie, philosophie) et aux cadres qu’elles fournissent pour déconstruire une image idéalisée de la science.

Les mobilisations des scientifiques − chercheurs, enseignants, techniciens − relèvent d’une forme distincte de critique des sciences.

Cette forme se distingue de la précédente en ce qu’elle repose essentiellement sur des dénonciations internes et des prises de position au sein de la sphère scientifique. La mise en cause d’une représentation de la science comme une activité neutre et supérieure à d’autres est produite par l’écart entre cette représentation communément admise et la réalité dans le monde de la recherche.

La troisième et dernière forme à travers laquelle se manifeste la critique des sciences est l’engagement de scientifiques qui, individuellement, ont revendiqué le statut de « critique de sciences ». Cette revendication est apparue dans les années 1980 en France, après les deux autres formes de critiques.

HISTOIRE DES SCIENCES ET SOCIALISME :
L’APPLICATION DU MATÉRIALISME DIALECTIQUE

Le premier moment qui permet de comprendre ce que signifie aujourd’hui le terme de « critique des sciences » renvoie au début du XXème siècle, à travers les débats qui animent l’histoire des sciences et des techniques en Angleterre. Au sein d’un groupe, le Visible College ( livre) puis The Social Relations of Science,-texte intégal(en)- on trouve en effet la volonté de se détacher de la vision d’une science « pure », au profit d’une lecture du développement historique reposant sur le matérialisme dialectique. Il s’agit ainsi d’envisager le développement scientifique et technique non plus comme une marche nécessaire vers un progrès, mais de rapporter ce développement à l’état de la structure sociale et économique.

Deux points apparaissent importants ici :

 – l’intervention de l’État dans la gestion de la recherche scientifique

et

  • le progrès scientifique n’est pas vu comme relevant du Progrès de la Raison.
LES MOUVEMENTS DE CRITIQUE DES SCIENCES :
LE RÔLE DES SCIENCES DANS LE CHANGEMENT SOCIAL

Alors que les mouvements étudiants se développent sur les campus à la fin des années 1960 et au début des années 1970, des mouvements de critique de sciences voient également le jour, rassemblant de jeunes chercheurs, enseignants, techniciens et secrétaires.

En se distinguant ainsi des grands physiciens engagés après la Seconde Guerre mondiale qui maintenaient que la science est neutre, ces acteurs entendent dénoncer le rôle qu’elle joue dans le complexe « militaro-industriel ».

En France, dans plusieurs revues militantes notamment − Impascience,(créée par JM Levy Leblond 7 n° de 1975 à 1977)cf collection complète ici) Labo-Contestation ( 1970-73 -8 n°)Survivre et Vivre (cf icic)(19 n° de 1970 à 1975)Le module enragé de Paris VII ( 8 n°-1975), certains groupes dénoncent les hiérarchies dans les laboratoires, alors que d’autres commencent à développer une réflexion sur l’environnement.

Les inspirations théoriques de ces mouvements sont très diverses, allant d’Herbert Marcuse à Ivan Illich, en passant par Jacques Lacan.

Un dernier point doit être pris en compte, qui relève encore une fois de l’histoire des sciences. La publication de La structure des révolutions scientifiques de Thomas Kuhn, à peu près au même moment que ces mouvements, constitue un tournant pour différentes disciplines, comme la sociologie des sciences et l’histoire des sciences.

L’INSTITUTIONNALISATION DE LA CRITIQUE DE LA SCIENCE

En France, les mouvements de critique des sciences déclinent à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Outre les conversions de certains aux sciences humaines et sociales, d’autres vont contribuer à développer une vulgarisation scientifique ou à développer une certaine version de la culture scientifique comme Jean-Marc Lévy-Leblond qui est alors le représentant le plus connu de ces mouvements.

Les années 1980 et la décennie suivante sont marquées par la montée, en France, d’associations qui vont proposer des contre-expertises et l’émergence de la figure de « lanceur d’alerte ».

Les critiques de la science actuellement se trouvent confrontées à l’institutionnalisation de la participation aux choix scientifiques et technologique.

Les dispositifs mis en place pour recueillir l’opinion de citoyens concernant des développements scientifiques ou technologiques − Organismes génétiquement modifiés (OGM), changement climatiquenanotechnologies, etc. −

Pour en savoir plus…
Texte remanié de « Petit panorama de la critique des sciences des années 1970 », Céline Pessis, Survivre et Vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, Éditions L’Échappée, 2014, p. 343-360.

Survivre et vivre : Critique de la science, naissance de l’écologie  – 13 février 2014

Dans l’après 68, Survivre et Vivre, le mouvement de scientifiques critiques rassemblés autour du grand mathématicien Alexandre Grothendieck, dénonce la militarisation de la recherche et l’orientation mortifère du développement technoscientifique. Rapidement devenus les fers de lance d’une fronde antiscientiste, ces « objecteurs de recherche » sont des acteurs de premier plan dans l’émergence du mouvement écologique français. Aux côtés de Pierre Fournier, ils participent à l’essor du mouvement antinucléaire. Lié aux objecteurs de conscience, à des mouvements hygiénistes et naturistes, à des agrobiologistes et des naturalistes, Survivre et Vivre prône la subversion culturelle et essaime en une vingtaine de groupes locaux. Proche de Robert Jaulin, Serge Moscovici et Bernard Charbonneau, il s’affirme comme le « laboratoire idéologique de la révolution écologique ». Ce livre présente les principaux textes de la revue Survivre et Vivre. Editée par le mouvement de 1970 à 1975, elle fut la première revue d’écologie politique influente. Des contributions d’anciens membres de Survivre et Vivre mettent en perspective cette expérience collective et ses cheminements d’hier à aujourd’hui. Textes à l’appui, ce livre offre aussi un panorama plus large de la critique des sciences des années 1970. A l’heure du capitalisme vert, il invite ainsi à renouer avec les racines critiques de l’écologie politique et à s’abreuver à sa joyeuse radicalité.

Jean-Marc Lévy Leblond

cf les livres de Jean-Marc Lévy Leblond

cf revue Alliage 

cf collection Science ouverte -Seuil

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