Des dieux et des inutiles – conférence de Laurent Alexandre à Polytechnique

La République En Marche cautionne l’eugénisme numérique en conférence à Polytechnique – article Médiapart du 6 mars 2019

mise à jour 23 novembre 2020

Amélie de Montchalin députée LREM de l’Essone introduit la conférence transhumaniste de Laurent Alexandre à Polytechnique dans le cadre des « Tables rondes du plateau de Saclay » du 14 au 18 janvier 2019 en tant que marraine de cet événement.  Trois grandes écoles de la République, Polytechnique, CentraleSupelec et Normale Sup, conviaient leurs étudiants pour « une semaine de réflexion sur l’homme augmenté » en organisant trois conférences et débats sur le thème du transhumanisme.

Amélie de Montchalin  a été recrutée en tant que consultante en stratégie par The Boston Consulting Group (BCG), un cabinet multinational, implanté à Paris pour des activités en science des données et intelligence artificielle appliquées à l’industrie, la finance et la santé.

Amélie de Montchalin est mariée à Guillaume de Lombard de Montchalin Directeur du bureau parisien du Boston Consulting Group depuis 2009. Son mari Guillaume a donc recruté sa femme, mais, concomitamment, Boston Consulting Group a ouvert en 2016 sur le plateau de Saclay, donc sur le lieu même de cette conférence, le territoire républicain d’Amélie de Montchalin, une usine-école pour l’industrie du futur, l’industrie dite 4.0 –cf article l’Usine Nouvelle 27/07/2018

Le centre du propos de Laurent Alexandre est le suivant : de notre chemin vers 2050, émergera une classe d’humains inutiles, la classe des gilets jaunes, une classe de personnes qui ne seront pas ou plus employables.

« cette affaire des gilets jaunes, nous en avons pour cent ans »« J’adore les gilets jaunes, ajoute-t’il, mais je ne pense pas que ce sont les gilets jaunes qui vont gérer la complexité du monde qui vient, […] le monde complexe de demain ne peut être géré que par des intellectuels. »

Au cours de cette conférence, il cite mais déforme les travaux de l’historien israélien Yuval Noah Harari dont il reprend  l’expression  » des dieux et des inutiles ».

Alexandre entérine froidement l’utilisation généralisée et inévitable des algorithmes pour façonner une nouvelle intelligence dite artificielle au profit d’une classe supérieure, alors que Harari nous alerte en écrivant que « plus que du chômage de masse, nous devrions nous inquiéter du glissement de l’autorité des hommes aux algorithmes, lequel risque de détruire le peu de foi qui subsiste dans le récit libéral et d’ouvrir la voie à l’essor de dictatures digitales ». ( « 21 leçons pour le 21ème siècle » – Y. N. Harari – p.61 ).

Harari présente là un risque qu’il faut prendre au sérieux, mais qui n’est aucunement une fatalité. Harari signale qu’il y a urgence pour le genre humain à garder le contrôle, et que s’impose une remise en cause des méthodes classiques et datées, devenues doctrines, par lesquelles nos sociétés se sont construites, en particulier le capitalisme.

Harari distingue le capitalisme du libéralisme, ce que ne fait pas Laurent Alexandre. Harari distingue aussi le libéralisme du libéralisme économique. Le capitalisme apparaît entre le 13ème et 14ème siècle en Europe occidentale entre la République de Venise et Bruges en Flandres. Ce sont les premières places marchandes où apparaissent les obligations pour financer les expéditions terrestres vers le marché oriental ou l’armement de flottes destinées au commerce maritime. Le moteur du capitalisme, comme le décrit Harari, est l’espoir d’un futur meilleur.

Dans une Angleterre en crise d’autorité religieuse, John Locke propose avec sa « Lettre sur la Tolérance » en 1667 et « Sur la différence entre pouvoir ecclésiastique et pouvoir civil » en 1674, une société où la conscience de l’homme, qui « connait l’état de nature », est libérée du sceau féodal et divin.

Dans notre modernité, depuis la République de 1789 et le développement des sciences et de la médecine, l’état de nature devient « l’égalité biologique ». C’est la conscience des Lumières qui fit émerger l’égalité biologique en donnant la même valeur à toutes les vies humaines : riche, noble, paysan, bourgeois, ouvrier, homme, femme. L’égalité biologique doit s’articuler avec l’égalité sociale grâce au « contrat social ».

Harari révèle que les connaissances amènent aujourd’hui les biologistes à considérer la vie humaine (et la vie en général) comme « un assemblage d’algorithmes organiques façonnés par la sélection naturelle » pour lesquels, finalement, le support organique ou inorganique importe peu ( « Homo Deus, une brève histoire du futur » – Y. N. Harari – p.343 ). Ce constat est le fruit du développement des sciences du 17ème siècle jusqu’à nos jours, un développement rationnel analytique, validé par les résultats spectaculaires des prédictions qui permettent tant de soigner une angine que de modifier un gène pour un maïs résistant à la pyrale et tolérant aux herbicides.

La vie biologique réduite à une somme d’algorithmes est baptisée « dataïsme » : l’accumulation et le traitement massif de la donnée (data en latin) alimentent les algorithmes et supplantent l’homo sapiens dans la maîtrise de la connaissance. L’homme « algorithme » devient transposable sur des supports inorganiques grâce aux biotechnologies, il devient « l’homme augmenté », un homme aux capacités physiologiques décuplées par la puissance du numérique.

Mais, signale Harari, la biologie et les sciences en général ne se sont jamais préoccupées de la conscience. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrit l’humaniste François Rabelais dans « Pantagruel » en 1532. C’était un credo politique et la question de la conscience est restée à ce jour une question politique, car nul ne peut témoigner de l’existence de l’âme… ni par la science, ni par les biotechnologies, ni par le numérique.

Aujourd’hui, ignorant la nature de la conscience, le capitalisme et sa classe dirigeante transfèrent le pouvoir aux algorithmes numériques pour créer l’intelligence artificielle qu’ils mettent en compétition, sur le terrain économique et social, avec l’intelligence humaine. Le numérique est une aubaine pour le capitalisme car, quelque soit la science, le numérique va plus vite, il est plus fiable et permet plus de profits.

Mais quel est le réel niveau d’intelligence de l’intelligence artificielle ? Est-ce que singer l’homme suffit à être intelligent ?

Le transhumanisme est le mouvement qui revendique l’adoption du nouveau mariage de l’intelligence artificielle aux biotechnologies. Il excelle à développer les sciences et les technologies numériques pour lutter contre la mort, la souffrance, la maladie, mais aussi le handicap physique ou mental et finalement à dessiner les contours d’un humain prétendument parfait. Et si le transhumanisme propose des conclusions politiques et philosophiques, il n’associe pas, au dessein de l’humanité, l’ensemble des cultures et des civilisations, l’ensemble des savoirs, l’ensemble des humains et des (autres) volontés politiques.

La posture du transhumanisme qui donne tous pouvoirs aux technologies numériques est prompte à produire un eugénisme bien plus féroce que celui des empereurs ou dictateurs de ces trois derniers millénaires. Le transhumanisme ouvre les portes de Gattaca. Ce nouvel eugénisme forge la sélection par la technologie, il est le moyen pour une nouvelle classe d’humains de s’arroger le pouvoir, de diriger le monde et de supplanter Homo Sapiens en lui faisant subir « ce que ce dernier à fait subir à tous les autres animaux » ( « Homo Deus, une brève histoire du futur » – Y. N. Harari – p.424 ).

Malgré la mesure et la bienveillance d’Harari, Laurent Alexandre, sur le ton du millénariste, se lance dans une conjecture sans considérer la question de la nature de l’humanité. Il affirme un monde futur empreint d’intelligences artificielles où le « capitalisme cognitif », troisième du nom après le capitalisme vénitien et le capitalisme industriel, poursuit, sans questionnement, son hégémonie féroce. Pour Alexandre, le capitalisme décomplexé des grandes puissances internationales s’empare des technologies numériques et des biotechnologies au bénéfice exclusif d’une classe qualifiée de supérieure par son intelligence. Pour Alexandre, l’Europe, déjà à la traîne, ne devrait plus tergiverser sur les questions de la morale, elle devrait se mêler à cette compétition transhumaniste et technologique. Alexandre accomplit ce que craint Harari.

Alors le conférencier, en cette tribune Polytechnique, grossit son trait en qualifiant le « camp des inutiles », le camp des gens à l’intelligence limitée voire absente, en « camp des gilets jaunes ».

Laurent Alexandre, chirurgien urologue, est co-fondateur de l’indispensable start-up Doctissimo, une start-up qui surfe sur l’émergence du juteux marché de l’auto-médication.

 

La thèse d’Alexandre rebondit sur l’émergence de l’intelligence artificielle, qui, selon lui, est la seule intelligence capable de gérer la complexité du monde : seule une élite hautement intellectuelle serait capable de gérer, de créer et de faire progresser l’humanité dans un monde farci d’intelligences artificielles.

Le conférencier est autoritaire, l’élite intellectuelle, « c’est vous, étudiants dans cette salle qui managerez ce monde » ( ne lisez pas « mangerez ce monde »). Étudiants de cette grande école Polytechnique, c’est vous qui serez sauvés… « Les inutiles sont des gilets jaunes » avec lesquels « il faudra en finir d’une manière ou d’une autre ».

C’est dit.

Là, il a gagné l’auditoire. 

pour lire l’intégralité de l’article sur Médiapart 

 

pour écouter l’intégralité de la conférence :

 

mise à jour du 23/11/2020

Un nouvel article, beaucoup plus complet et relatif à cette conférence, a été publié le 19 novembre 2020 sous le titre : A-ton le droit de créer Homo Deus ?

6 réflexions sur « Des dieux et des inutiles – conférence de Laurent Alexandre à Polytechnique »

  1. Cette vidéo ne m’étonne pas, nous sommes dans les derniers temps. Laurent Alexandre est dans la lignée directe du new age dont il adopte les termes : « vous êtes des dieux », vous (nous) allez (allons) vers « l’âge d’or » : il remet même les pendules à l’heure en appelant les « gilets jaunes » qu’il prétend adorer par ailleurs des « inutiles », des êtres substituables. Cet âge d’or n’est pas prévu pour tout le monde, comme son site Doctissimo pourrait le laisser croire ! Le new age ou Nouvel Age dans lesquels s’inscrivent aussi le yoga, la méditation transcendantale, la soumission aux esprits, croyance en la réincarnation, est aussi appelé la « Conspiration du Verseau » l’ère du Verseau vouée à remplacer celle du Poissons, soit le judéo-christianisme. La bible dit : Actes 4:11Jésus est La pierre rejetée par vous qui bâtissez, Et qui est devenue la principale de l’angle. 12Il n’y a de salut en aucun autre; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. », Jésus dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, nul ne vient au Père que par Moi ». Toutes ces fausses doctrines qu’Hitler partageait aussi sont le prélude à l’Antichrist, le Gouvernant Mondial (dit l' »impie ») et qui précède le retour de Jésus-Christ. Ces gens ne savent peut-être pas qu’ils servent Lucifer (Satan) , nous sommes dans les derniers temps et devons tous nous repentir et nous tourner vers Christ.

  2. Je publie aujourd’hui ces deux commentaires et y apporte une courte réponse d’attente. Selon ceux-ci cet article ferait dire à Laurent Alexandre le contraire de ce qu’il a voulu dire. C’est à la fois pour le moins fâcheux et pourrait même relever de la manipulation intellectuelle.
    Voyons ces deux points :
    Pour répondre au premier j’ai décidé d’une reprise, pas à pas, de cette conférence si riche de Laurent Alexandre. De cette analyse, je publierai un nouvel article. Je garderai la dichotomie des Dieux et des inutiles. Mais selon l’un des commentaires et contrairement à ce que dit l’article, Laurent Alexandre demande en fait aux Dieux de sauver les inutiles… ce qui est « beau », humain et donc sans doute permet à notre vieux réflexe égalitaire de voir dans ce transhumanisme de « gauche » opposé à celui de Musk par exemple, la poursuite d’un avenir brillant pour notre philosophie des Lumières. Je n’en suis pas si sûr mais attendons un examen plus complet du sujet.
    Quant à l’affirmation de « manipulation » je ne sais à quel niveau de l’article elle s’adresse, manipulation par rapport à l’article de Mediapart, manipulation de cet article par rapport aux propos du conférencier ou extrait vidéo non conforme à l’esprit de la conférence ? Je ne peux répondre ici qu’à mon niveau de créateur de cet article en exposant son origine qui figure pourtant dans l’article de même que celui-ci fournit toutes les sources complètes d’où il est tiré.
    Celui-ci a pour source un article plus long écrit par David Affagard sur Médiapart où on peut lire que l’auteur qui y dispose d’un blog est aussi ingénieur. Mais fait-il à ce titre partie des Dieux auxquels s’adresse Laurent Alexandre ou seulement des ingéneurs « cambouis » comme les surnomment en classe prépa et sur le ton de la caricature – accepté par notre République -les futurs Dieux ? Nul ne sait.
    Donc, à ce, niveau je ne pense pas avoir manipulé les propos de David Affagard.

    Reste maintenant à voir l’origine de la vidéo de moins de 7mn. Celle-ci a été choisie sur Youtube en raison du contenu réduit des propos de Laurent Alexandre qui correspond mieux pour ce motif à l’esprit d’un simple article . Y at-il dans le choix de « NOP » qui la publie le 12/02/19 une volonté voire un montage qui trahirait la pensée du conférencier ? Je ne saurais le dire mais à priori ne le pense pas et seul l’article que je présenterai fera le point sur ce sujet de manipulation ou du moins d’interprétation fausse due à un reprise partielle.
    Il reste qu’à ce jour on devrait pouvoir s’entendre sur le partage fait par Laurent Alexandre entre une élite scientifique chargée de guider notre société voire d’améliorer scientifiquement les « gilets jaunes » et la masse des autres qui deviennent de plus en plus inutiles. Il est vrai que Laurent Alexandre chantre du transhumanisme français s’oppose en cela au transhumanisme américain d’un Elon Musk, d’un Jeff Besos ou d’autres encore qui voient dans ce mouvement le départ vers d’autres futurs des seuls humains augmentés laissant à tous les autres le soin de se débrouiller…

    Il n’empêche qu’ils appartiennent tous au même courant issu de la Silicon Valley qui, dans le prolongement des Lumières et s’appuyant toujours comme elles sur l’unique raison qui doit guider le monde, voient un futur qui doit façonner l’humain de demain, l’homme augmenté … au nom de l’humanisme ! Je ne sais si ça relève de la manipulation ou de la magie mais déjà Chris dans son commentaire semble déjà en partie convaincue : enfin de ce côté de l’Atlantique de courageux transhumanistes vont mettre leurs talents d’ingénieurs et chercheurs à augmenter les capacités des êtres qui ne peuvent pas comprendre ni suivre au service de ces derniers. On entrevoit un nouveau paradis artificiel fait de neurobiologie, de génome modifié, d’enfants fabriqués et de cerveaux évacués sur le cloud et bien d’autres choses pour être dans le meilleur des mondes.

    Je m’élève, pauvre humain vieillissant, convaincu de ne pas être un surdoué scientifique, contre ce monde vers lequel nous semblons nous diriger rapidement dans une concurrence éffrénée faite d’une élite scientfique et technique de plus en plus nombreuse donc globalement plus performante. Je soutiens qu’il faut à contre-courant s’engager vers le transrationnel et non le transhumain pur produit du rationnel. Cette orientation nous entraîne vers un surhomme, spirituel où l’Amour, voire la compassion devraient être les boussoles. Ce surhomme regarde vers Dieu sans perdre la raison mais celle-ci n’est qu’un outil que la conscience doit surveiller … Nous aurons sans doute les deux de plus en plus éloignés l’un de l’autre, de plus en plus en opposition. Peut-être peut-on imaginer un mutant , une nouvelle chimère qui naisse de leur rencontre ? N’allons nous pas vers le robot sentimental, sensible, émotif alors pourquoi pas spirituel. Mais il lui manquera l’âme et cela je ne pense pas qu’on puisse la créer.
    Il faut se réunir humains, autour du monopole du coeur et quitter celui de la raison sans abandonner cette dernière bien sûr. La conférence de Laurent Alexandre si riche sur le futur du monde technologique de la raison est si pauvre sur le futur de l’homme de coeur, de l’homme de conscience, du devenir de notre planète. Voilà où nous a emmené la religion de la Raison. Ite Missa est !

  3. Bonjour,
    Je ne suis pas pour le transhumanisme, mais votre article n’est pas correct, face à ce scientifique, l’extrait que vous mettez en vidéo n’est qu’une partie de çà démonstration, j’ai regardé celle ci intégralement, l’extrait que vous utilisez, va a l’encontre du discours du Docteur, il fait une démonstration face aux élevés de ce qu’il ne faut pas faire, et il dit en fin de discours qui faut soutenir les personnes qui ont une intelligence moins développée, et qu’il ne méprise pas les gilets jaunes, et il invite les étudiants à ne pas les mépriser.
    cordialement
    chris

  4. Je me demande pourquoi avoir sorti les paroles de Laurent Alexandre de leur contexte pour leur faire dire le contraire de ce qu’il a dit. Il est intéressant d’écouter cette conférence en entier, voici le lien :
    https://www.pauljorion.com/blog/2019/02/14/je-ne-vais-pas-dire-ce-que-jen-pense/
    au moins entre la 20ème et la 59ème minute.
    Cette manipulation me questionne sur la crédibilité du reste. Dois-je vérifier toutes les infos que vous donnez pour avoir une juste information ?

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