Aux Origines de la Décroissance

Le mot « décroissance » en matière économique apparait sous la plume d’André Gorz (utilisant le pseudonyme de Michel Bousquet) dans un article paru dans le Nouvel Observateur no 397 du 19 juin 1972 : « L’équilibre global, dont la non-croissance – voire la décroissance – de la production matérielle est une condition, cet équilibre est-il compatible avec la survie du système. » Il est repris au cours des années 1970.

La décroissance est un concept à la fois politique, économique et social, né dans les années 1970 et selon lequel la croissance économique apporte davantage de nuisances que de bienfaits à l’humanité.

Selon les acteurs du mouvement de la décroissance, le processus d’industrialisation a trois conséquences négatives : des dysfonctionnements de l’économie (chômage de masse, précaritéetc.), l’aliénation au travail (stressharcèlement moral, multiplication des accidentsetc.) et la pollution, responsable de la détérioration des écosystèmes et de la disparition de milliers d’espèces animales. L’action de l’homme sur la planète a fait entrer celle-ci dans ce que certains scientifiques considèrent comme une nouvelle époque géologique, appelée l’Anthropocène (qui aurait succédé à l’Holocène), et cette action menacerait l’espèce humaine elle-même. L’objectif de la décroissance est de cesser de faire de la croissance un objectif.

Ne se référant à aucun courant doctrinal mais partant d’un axiome de base (« On ne peut plus croître dans un monde fini »), les « décroissants » (ou « objecteurs de croissance », même si certains considèrent ces deux dénominations comme différentes) se prononcent pour une éthique de la simplicité volontaire. Concrètement, ils invitent à réviser les indicateurs économiques de richesse, en premier lieu le PIB, et à repenser la place du travail dans la vie (pour éviter qu’il ne soit aliénant) et celle de l’économie (de sorte à réduire les dépenses énergétiques et ainsi l’empreinte écologique). Leur critique s’inscrit dans la continuité de celle du productivisme, amorcée durant les années 1930 et qui dépasse celle du capitalisme et celle de la société de consommation, menée pendant les années 1960.

 

 

 

sur écosociété

Cinquante penseurs

SOUS LA DIRECTION DE CÉDRIC BIAGINI( éditions l’Echappée), DAVID MURRAY ( éditeur Ecosociété), PIERRE THIESSET (éditeur du Pas de côté)| HORS SÉRIE | 320 PAGES

La civilisation industrielle ne s’est pas imposée sans résistances. De grands esprits critiques se sont toujours levés contre la mise à l’écart des artisans et des paysans, contre la destruction de l’environnement et le bouleversement des modes de vie, contre l’emprise du marché et des machines sur les individus. La contestation de l’idéologie du Progrès menée aujourd’hui par le courant de la décroissance se réclame de cette longue filiation.

Parmi ces illustres devanciers, les 50 penseurs présentés ici – dont les œuvres très diverses se déploient sur les deux derniers siècles – ont de quoi alimenter les réflexions actuelles de toutes celles et de tous ceux qui aspirent à une société centrée sur l’humain, et non plus soumise à la mégamachine. Leurs pensées, profondes, intemporelles et clairvoyantes, exposées dans ce livre de manière simple et didactique, remettent radicalement en cause le culte de la croissance, l’esprit de calcul, la foi dans les technologies, l’aliénation par la marchandise… Elles en appellent à une sagesse immémoriale : il n’y a de richesse que la vie.

Au menu : Edward Abbey, Günther Anders, Hannah Arendt, Georges Bernanos, Murray Bookchin, Albert Camus, Edward Carpenter, Cornelius Castoriadis, Bernard Charbonneau, Jean Chesneaux, Gilbert Keith Chesterton, Barry Commoner, Ananda K. Coomaraswamy, Guy Debord, Lanza del Vasto, Jacques Ellul, Pierre Fournier, Michel Freitag, Gandhi, Patrick Geddes, Nicholas Georgescu-Roegen, Jean Giono, Paul Goodman, André Gorz, Alexandre Grothendieck, Michel Henry, Aldous Huxley, Ivan Illich, Robert Jaulin, William Stanley Jevons, Leopold Kohr, Gustav Landauer, Christopher Lasch, Ned Ludd, Dwight Macdonald, Herbert Marcuse, William Morris, Lewis Mumford, George Orwell, François Partant, Pier Paolo Pasolini, John Cowper Powys, Majid Rahnema, John Ruskin, Ernst F. Schumacher, Jaime Semprun, Rabindranath Tagore, Henry David Thoreau, Léon Tolstoï et Simone Weil.

Avec les contributions de Jacques Allaire, Aurélien Bernier, Cédric Biagini, Nathalie Calmé, Philippe Caumières, Daniel Cérézuelle, Patrick Chastenet, Vincent Cheynet, Bertrand Cochard, Sébastien Cortès, Laurent Fournier, Guillaume Gamblin, Françoise Gollain, Renaud Garcia, Michel Granger, Alain Gras, Jacques Grinevald, Philippe Gruca, Charles Jacquier, François Jarrige, Jacques Julien, Max Leroy, Anatole Lucet, Jean-Marc Luquet, Patrick Marcolini, Eric Martin, Bertrand Méheust, Jean-Claude Michéa, David Murray, Thierry Paquot, Céline Pessis, Jean Robert, Frédéric Rognon, Édouard Schaelchli, François Schneider, Annick Stevens, Mohammed Taleb, Pierre Thiesset et Patrick Vassort.

voir les avis de la Presse

 

 

 

Aux origines de la décroissance : Cinquante penseurs  – 9 mars 2017

 
( avertissement : La présentation qui suit des 50 auteurs est essentiellement faite sur la base de ressources Wikipédia et complétées par quelques  informations du livre collectif dont les rédacteurs sont indiqués en italique)

Edward Abbey ( 1927-1989) 

( par Sebastian Cortès, libraire à Quilombo)

 

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Edward Abbey

écrivain et essayiste américain, doublé d’un militant écologiste radical. Ses œuvres les plus connues sont le roman Le Gang de la clef à molette, qui inspira la création de l’organisation environnementale Earth First!, et son essai Désert solitaire. L’écrivain américain Larry McMurtry le considère comme « le Thoreau de l’Ouest américain ».

Dans le recueil de textes Un fou ordinaire, Edward Abbey se définit comme « un vrai « conservateur sauvage et utopiste, aux yeux écarquillés, au cœur sanglant » […] qui a désormais compris qu’un système social radicalement industriel, totalement urbanisé et élégamment informatisé n’est pas apte à accueillir dignement la vie humaine» Il dénonce la démesure industrielle pour ses effets destructeurs sur un territoire qu’il entend préserver, à l’instar des héros de son roman Le Gang de la clé à molette, dont le mot d’ordre est : « Garder ça comme c’était ».

En contrepoint, il consacre de fréquentes descriptions à la nature sous ses différents aspects — faune, flore, relief ou climat — ou au mode de vie des Anasazis, anciens occupants des gorges du Colorado. Avec son attirance pour les grands espaces, qu’il partage avec les écrivains de l‘école du Montana, ces thèmes ont souvent conduit à le rattacher au genre du nature writing. Le spectacle des éléments naturels et de la vie, en opposition à la médiocrité des « Costumes », constitue pour lui un appel à la simplicité, à l’humilité et à la solitude, pour une exploration qui est en même temps une introspection, où « un homme ne peut trouver ou demander meilleure compagnie que la sienne ».

Activiste, Edward Abbey récuse néanmoins la violence contre les personnes, à propos de laquelle il a conclu dès son mémoire de master qu’aucun penseur anarchiste n’avait jamais pu en justifier l’usage.

Edward Abbey suscite des controverses dues à son obsession contre la surpopulation, l’immigration clandestine, son rapport aux femmes, sa défense des armes à feu ( membre de la NRA).

Il dénonce la déshumanisation. Ses livres sont une ode à la simplicité, à l’humilité, à la solitude, à la marche. Il met en pratique un certain refus de parvenir.

Günther Anders (1902-1992)

(par Philippe Gruca qui écrit une thèse de philosophie sur Günther Anders)

Günther Anders (né Günther Siegmund Stern) est un penseur, journaliste et essayiste allemand puis autrichien.

Ancien élève de Husserl et Heidegger et premier époux de Hannah Arendt, il est connu pour être un critique de la technologie important et un auteur pionnier du mouvement antinucléaire. Le principal sujet de ses écrits est la destruction de l’humanité.

Anders obtient son doctorat en 1924 sous la direction d’Edmund Husserl, et étudie ensuite durant les années 1920 avec le philosophe Martin Heidegger. Il participe à ses séminaires avec Hans Jonas et Hannah Arendt, avec qui il est marié de 1929 à 1937.

Nous, fils d’Eichmann reprend les textes qu’il a publiés sous la forme de lettres ouvertes adressées au fils du haut fonctionnaire du Troisième Reich et officier SS Adolf Eichmann. Anders voit dans l’entreprise d’extermination nazie, non un accident historique, mais le produit d’une modernité marquée d’une part par le décalage entre ce que l’homme est capable de faire et ce qu’il est capable de penser, et de l’autre par la division du travail qui, poussée à l’extrême, tend à transformer les hommes et le monde lui-même en machines.

Dans Hiroshima est partout, ce sont ses échanges avec Claude Eatherly, le pilote qui a donné le signal d’une météorologie favorable pour le premier bombardement atomique, qui nourrissent une réflexion sur l’incapacité de la conscience humaine à se placer à la hauteur de la puissance conférée par la technique. Il introduit ainsi le terme « surliminal » pour désigner, par opposition à « subliminal », ce qui est trop grand pour être perçu : quand il est question de 200 000 morts, il devient impossible à quiconque de ressentir de la douleur.

Son œuvre est traversée par l’idée d’un « décalage prométhéen », introduit par l’époque industrielle, entre nos facultés de fabrication et d’imagination. Cette situation fait de nous ce qu’il appelle des « utopistes inversés » qui, au lieu de se représenter un monde qu’ils ne peuvent encore produire, en produisent un qu’ils ne peuvent plus se représenter.

L’Obsolescence de l’homme illustre ce thème. Sa première partie, « Sur la honte prométhéenne », dresse le tableau d’une humanité humiliée face à la qualité de sa production technique. La deuxième, « Le monde comme matrice et comme fantôme : Considérations philosophiques sur la radio et la télévision », examine la transformation de notre rapport au monde sous l’effet de ces médias. Dans la troisième, dont le titre « Être sans temps » parodie celui de l’Être et Temps de Martin Heidegger, Anders analyse la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett comme peinture réussie d’un état de désœuvrement généralisé, propre à l’homme moderne. La quatrième partie, « Sur la bombe et les causes de notre aveuglement face à l’apocalypse », clôt l’ouvrage sur la perspective d’un monde ou « le « laboratoire » devient coextensif au globe ».

Son entretien intitulé Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? explicite le sens de cette devise inspirée d’une formule de Goethe déjà reprise par Nietzsche : il ne s’agit pas de faire du désespoir, aussi lucidement fondé qu’il soit, une source d’auto-apitoiement, mais plutôt d’affirmer qu’il n’enlève rien à l’urgence de l’exhortation et de l’action.

L’exagération méthodique de Günther Anders semble tout d’abord s’inscrire dans un rapport problématique à la notion traditionnelle de vérité. Qui plus est, Anders ne motive pas sa démarche critique par des raisons métaphysiques, logiques, ou même épistémologiques ou linguistiques. Avant toute chose, l’exagération correspond pour lui à une intention politique.

La chose, le monde auquel s’intéresse Anders n’est pas celui de la théorie de la connaissance traditionnelle, n’est pas le monde de la nature, ou celui des outils artisanaux. C’est celui de l’« immense accumulation de marchandises » (Marx).

Pour Anders il existe un décalage prométhéen entre cette faculté de produire, qui s’exprime de nos jours plus que jamais, et notre faculté de nous représenter vraiment ( c’est à dire dans leur totalité et jusque dans leurs conséquences) les produits de notre production.

Hannah Arendt (1906-1975)

(par Annick Stevens spécialiste d’Aristote, fondatrice Université populaire à Marseille)

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Hannah Arendt, née Johanna Arendt à Hanovre le  et morte le  à New York, est une politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine, connue pour ses travaux sur l’activité politique, le totalitarisme, la modernité et la philosophie de l’histoire.

Elle soulignait toutefois que sa vocation n’était pas la philosophie mais la théorie politique (« Mein Beruf ist politische Theorie »). C’est pourquoi elle se disait « politologue » (« political scientist ») plutôt que philosophe. Son refus de la philosophie est notamment évoqué dans Condition de l’homme moderne où elle considère que « la majeure partie de la philosophie politique depuis Platon s’interpréterait aisément comme une série d’essais en vue de découvrir les fondements théoriques et les moyens pratiques d’une évasion définitive de la politique “.

Ses ouvrages sur le phénomène totalitaire sont étudiés dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupe une place importante dans la réflexion contemporaine. Ses livres les plus célèbres sont Les Origines du totalitarisme (1951), Condition de l’homme moderne (1958) et La Crise de la culture (1961).

L’ouvrage dans lequel elle développe principalement ses interrogations ( rapport entre événements et mode d’être des objets, de l’esprit humain, de l’histoire) est The Human Condition publié en 1958 et traduit en français sous le titre Condition de l’homme moderne . Elle ne renvoie pas à une nature ou une essence de l’humanité mais à tout ce qui conditionne son existence.

Reprenant la division ancienne entre vita activa et vita contemplativa Arendt distingue au sein de la première trois sphères : travail, oeuvre et action. L’homme moderne a laissé envahir le travail envahir la majeure partie de sa vie…alors que la société va délivrer l’homme des chaînes du travail faisant une société de travailleurs sans travail c ‘est à dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire. 

L’oeuvre se distingue de l’objet de consommation en ce qu’elle vise une permanence qui s’étend au delà de la mortalité. Elle caractérise l’artisan maître de son ouvrage. La fabrication d’oeuvres a été détruite au début du XIX siècle par la production industrielle de masse. Même l’oeuvre d’art cesse d’être une oeuvre lorsque sa valeur marchande remplace son évaluation par les critères de l’art.

Quant à l’action c’est l’activité qui met en rapport les êtres humains, elle est par excellence l’activité politique. 

A l’époque moderne, la sphère publique s’est profondément transformée en mettant au centre  le processus vital qui relevait jusque là de la sphère privée. La fusion de ces  deux sphères est absorbée par celle du social et entraîne une course aveugle de processus massifs de production.

Les analyses de Hannah Arendt suggèrent que la meilleure manière de lutter contre l’hégémonie uniformisante et déshumanisante de l’activité humaine est de réinventer des oeuvres et actions où les individus à la fois singuliers et égaux révèlent leur liberté par des ambitions infiniment plus élevées que le confort matériel.

Georges Bernanos (1888-1948)

( par Jacques Allaire, artiste qui a mis en scène un spectacle consacré à Bernanos)

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Georges Bernanos est un écrivain français, né le  dans le 9e arrondissement de Paris et mort le à Neuilly-sur-Seine.

Georges Bernanos passe sa jeunesse à Fressin, en Artois, et cette région du Nord constituera le décor de la plupart de ses romans. Il participe à la Première Guerre mondiale et y est plusieurs fois blessé, puis mène une vie matérielle difficile et instable en s’essayant à la littérature. Il obtient le succès avec ses romans Sous le soleil de Satan, en 1926, et Journal d’un curé de campagne, en 1936.

Dans ses œuvres, Georges Bernanos explore le combat spirituel du Bien et du Mal.

Ce n’est qu’après le succès de Sous le soleil de Satan que Bernanos peut se consacrer entièrement à la littérature. En moins de vingt ans, il écrit l’essentiel d’une œuvre romanesque où s’expriment ses hantises : les péchés de l’humanité, la puissance du mal et le secours de la grâce.

Avec l’avènement de l’ère atomique et la crise générale de la civilisation, la France semble avoir perdu sa place en même temps que son rôle vis-à-vis de l’humanisme chrétien. Il voyage en Europe pour y faire une série de conférences dans lesquelles il alerte ses auditeurs, et ses lecteurs, sur les dangers du monde de l’après-Yalta, l’inconséquence de l’homme face aux progrès techniques effrénés qu’il ne pourra maîtriser, et les perversions du capitalisme industriel (voir La Liberté pour quoi faire ? et La France contre les robots, 1947).

Dans La France contre les robots Bernanos écrit un essai de combat contre ce qu’il nomme “les imbéciles ” , combat contre les humiliations des puissants, contre la civilisation des machines, de la technique, contre un monde érigé en système et dont la course éffrénée à la production, à la consommation, à l’argent, met en péril l’homme et la vie spirituelle. Voilà ce qu’on y lit :

Quand la société impose à l’homme des sacrifices supérieurs aux services qu’elle lui rend, on a le droit de dire qu’elle cesse d’être humaine, qu’elle n’est plus faite pour l’homme mais contre l’homme. Dans ces conditions, s’il arrive qu’elle maintienne, ce ne peut-être qu’aux dépens des citoyens ou de leur liberté.” 

Antonin Artaud parlant de Bernanos dans une lettre disait de lui qu’il était “son frère en désolation” . Bernanos compte parmi les auteurs les plus importants du XXsiècle à l’égal d’un Dostoïevski ou d’un Tolstoï et c’est un philosophe de première grandeur.

Pourtant ces Ecrits de combat –  : Essais et écrits de combat (T1) et Essais et écrits de combat (T2) demeurent mal connus pour ne pas dire inconnus.

Dans un monde pisse-froid, où le moyen le dispute au médiocre, où les idéologies s’éteignent comme de trop vieilles étoiles, où la technique et la technologie usurpent la place de la pensée, l’amour de l’autre …dans ce champ de ruines aux apparences de luxe, on peut encore entendre, si l’on veut bien y prêter attention, cette voix, celle d’un homme en colère contre une civilisation d’imbéciles en ce qu’elle  se détourne de sa propre humanité au bénéfice d’un prétendu confort.

Ce que nous dit Bernanos c’est que la technique c’est substitué à la pensée et libéralisme à la liberté. L’avoir à remplacé l’être . Bernanos, contrairement au reproche qui lui a été souvent fait d’être passéiste est d’une modernité révoltante : il ne s’agit pas de faire machine arrière mais de changer de direction dans la marche en avant.

On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.”

Murray Bookchin (1921-2006)

(par Renaud Garcia, enseignant de philosophie qui a publié un essai inspiré de Lasch)

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Murray Bookchin (14 janvier 1921 – 30 juillet 2006) est un militant et essayiste écologiste libertaire américain. Il est considéré aux États-Unis comme l’un des penseurs marquants de la Nouvelle Gauche (New Left)

Il est le fondateur de l’écologie sociale, école de pensée qui propose une nouvelle vision politique et philosophique du rapport entre l’être humain et son environnement, ainsi qu’une nouvelle organisation sociale par la mise en œuvre du municipalisme libertaire.

Dans les années 1950, Murray Bookchin reprit des études et rompit avec le trotskisme pour s’orienter vers l’anarchisme.

À partir des années 1970, établi dans le Vermont, il continua d’enseigner tout en développant des projets personnels ; il participa à la création d’un café-restaurant autogéré, milita dans le mouvement antinucléaire et fonda l’Institut pour l’écologie sociale, qui devait devenir au cours de la décennie suivante un haut lieu de l’écologie radicale.

Se plaçant dans l’optique d’une révolution structurelle, inscrite dans le temps long, et d’une action politique centrée sur la ville, renouant notamment avec l’inspiration de la Commune de Paris, il élabora un modèle, le municipalisme libertaire, où des communes libres, se gouvernant selon les principes de la démocratie directe, s’associent dans une confédération communale, destinée à terme à se substituer aux États-nations (The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship, 1986. Puis il rompit formellement avec l’anarchisme dans son ensemble, s’affirmant simplement communaliste(« The Communalist Project », 2002).

Selon Murray Bookchin, la séparation de l’esprit humain d’avec la nature est un processus parallèle à la constitution des sociétés hiérarchisées, et ces deux dimensions de nos modes de socialisation imprègnent profondément les mentalités. Pour s’en dégager, il faut étudier les communautés « organiques » et concevoir de nouveaux modes de socialisation inspirés des pratiques anciennes d’entraide, en vue de réconcilier l’humanité avec la nature et de la réinscrire dans le processus naturel de l’évolution. Est en effet postulée une nature humaine : l’homme est la nature prenant conscience d’elle-même ; l’humanité représente l’émergence dans l’évolution, à un niveau jamais atteint auparavant, de la rationalité, de la réflexivité et de l’aide mutuelle.

Albert Camus (1913-1960)

(par Patrick Marcolini, conservateur de bibliothèque. Auteur de “le mouvement situationniste)

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Albert Camus, né le  à Mondovi (aujourd’hui Dréan), près de Bône (aujourd’hui Annaba), en Algérie, et mort accidentellement le  à Villeblevin, dans l’Yonne en France1, est un écrivain, philosophe, romancier, dramaturge, journaliste, essayiste et nouvelliste français. Il est aussi journaliste militant engagé dans la Résistance française et, proche des courants libertaires2,3,4, dans les combats moraux de l’après-guerre.

En marge des courants philosophiques, Camus est d’abord témoin de son temps, intransigeant, refusant toute compromission. Il n’a cessé de lutter contre toutes les idéologies et les abstractions qui détournent de l’humain. Il est ainsi amené à s’opposer à l’existentialisme et au marxisme, et à se brouiller avec Sartre et d’anciens amis. En ce sens, il incarne une des plus hautes consciences morales du xxe siècle — l’humanisme de ses écrits ayant été forgé dans l’expérience des pires moments de l’histoire. Sa critique du totalitarisme soviétique lui vaut les anathèmes des communistes et sa rupture avec Jean-Paul Sartre.

« Je ne crois pas en Dieu, disait-il, c’est vrai. Mais je ne suis pas athée pour autant. Je serais même d’accord avec Benjamin Constant pour trouver à l’irréligion quelque chose de vulgaire et de… oui, d’usé » (Albert Camus, Le Monde, 1956).

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde”. Dans cette phrase est concentrée la puissance d’un conflit, d’une confrontation qui sous-tend et emporte l’œuvre de Camus. Deux forces s’opposent : l’appel humain à connaître sa raison d’être et l’absence de réponse du milieu où il se trouve, l’homme vivant dans un monde dont il ne comprend pas le sens, dont il ignore tout, jusqu’à sa raison d’être.

L’homme absurde n’accepte pas de perspectives divines, il veut des réponses humaines.

Une manière de donner du sens serait d’accepter les religions et les dieux. Or ces derniers n’ont pas d’emprise sur l’homme absurde. L’homme absurde se sent innocent, il ne veut faire que ce qu’il comprend et « pour un esprit absurde, la raison est vaine et il n’y a rien au-delà de la raison –

Comme le rappelle Camus c’est bien le christianisme qui invente le concept d’une progression temporelle linéaire ascendante et orientée vers un but… il diagnostique un christianisme larvé dans le marxisme… toute la pensée antique a été brisée au profit de l’histoire, par le christianisme d’abord. … Plus largement, c’est l’esprit de modernité qui est en rupture avec le monde antique… Comme l’illustre la tragédie antique l’être humain succombe à l’hybris.

Edward Carpenter ( 1844-1929)

(par Pierre  Thiessé, journaliste à la Décroissance )

Description de cette image, également commentée ci-après

Edward Carpenter, né le  à Hove et mort le  à Guildford, est un poète et philosophe anglais, militant socialiste libertaire et pour les droits des homosexuels.

Il participa à la naissance du socialisme britannique aux côtés de Henry Hyndman, puis à la fondation de la Fabian Society puis du Labour Party.

“La Guerre mondiale, bulletin pacifiste introduit une série texte d’Edward Carpenter en 1916-1917. ” On ne peut s’empêcher de constater que les combattants de toutes les nations ne sont guère que les pions et les jetons d’une partie qui se joue au bénéfice, ou au prétendu bénéfice, de certaines classes, et que l’opinion publique est le courant puissant qui fait tourner le moulin , qu’on dirige à volonté par le canal de la presse, tandis que l’argent est la puissance secrète qui commande toute la situation.”

Ce penseur a connu un rayonnement indéniable à la fin du XIXet progressivement oublié depuis sa mort en 1929. Ce promeneur solitaire s’évade dans les forêts, les collines et aime contempler la mer, observer le travail des paysans, ressentir les éléments. Il rejoint les ordres en 1870 qu’il quitte vite critiquant l’Eglise et le monde académique. L’héritage de ses parents lui permet de construire une maisonnette avec des amis. Il devient le “Thoreau britannique “. Il dit avoir toujours oeuvré pour le socialisme et pour l’idéal anarchiste. Il donne des conférences, finance des journaux, devient une figure du socialisme britannique. L’idéal que défend l’auteur dans ses ouvrages est celui d’une société sans gouvernement où les communautés s’auto-administrent où la le petite production diversifiée et localisée viserait la satisfaction de besoins limités.Il montre que le développement de la “civilisation” s’est accompagné d’une désagragation des relations humaines.

Cet anti-moderne atypique déboulonne une autre idole du culte du progrès : la science. Il l’accuse de tout quantifier, de tout découper, de tout morceler, de tout réduire à des abstractions. Plaidant pour la rusticité, il défend les métiers manuels, l’artisanat et la paysannerie contre la mécanisation. L’oeuvre de Carpenter est une philosophie éminemment pratique, une pensée en action.

Deux livres traduits : 

Une maladie nommée civilisation, sa cause et son remède 

La civilisation, ses causes ses remèdes 

Cornelius Castoriadis ( 1922-1997)

( par Philippe Caumières, agrégé et docteur en philosophie, auteur de plusieurs livres sur Castoriadis)

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Cornelius Castoriadis (en grec moderne : Κορνήλιος Καστοριάδης), né le  à Istanbul et mort le  à Paris, est un philosophe, économiste et psychanalyste grec, fondateur avec Claude Lefort du groupe Socialisme ou barbarie.

S’inspirant de penseurs de l’Antiquité grecque (HésiodeAnaximandre, etc.), Cornelius Castoriadis conçoit le monde (l’Être, la totalité de ce qui est) non pas uniquement comme un cosmos – c’est-à-dire un monde entièrement ordonné, « déterminé de part en part » –, mais aussi comme chaos, estimant ainsi qu’il existe une dimension chaotique de l’Être, inéliminable, qui nous empêche de parvenir à le saisir comme un ordre cosmologique strictement logicisable ou mathématisable. Ce chaos, qu’il désigne la plupart du temps par l’expression « Chaos/Abîme/Sans-Fond », n’est pas une dimension distincte du cosmos, mais plutôt « l’Envers » de toutes choses, « l’Envers de tout Endroit », et correspond « littéralement à la temporalité », qu’il faut ici comprendre comme rapportée à l’altération et à la « création/destruction » des êtres (de manière analogue, quoique non-assimilable, à la « durée » de Bergson). Ainsi, il définit ce Chaos/Abîme/Sans-Fond comme « ce qui est derrière ou en dessous de tout existant concret, et c’est en même temps la puissance créatrice – vis formandi dirait-on en latin – qui fait surgir des formes, des êtres organisés.

Pour ce qui concerne l’individu contemporain, Castoriadis diagnostique l’émergence d’un « nouveau type anthropologique d’individus, […] défini par l’avidité, la frustration, le conformisme généralisé », ajoutant que « cela est matérialisé dans des structures lourdes : la course folle et potentiellement létale d’une techno-science autonomisée, l’onanisme consommationniste, télévisuel et publicitaire, l’atomisation de la société, la rapide obsolescence technique et « morale » de tous les « produits », des « richesses » qui, croissant sans cesse, fondent entre les doigts. » L’individu que génèrent les sociétés capitalistes modernes est donc largement considéré par Castoriadis comme hétéronome. De manière générale, il tendrait à être « perpétuellement distrait, zappant d’une « jouissance » à l’autre, sans mémoire et sans projet, prêt à répondre à toute sollicitation d’une machine économique qui de plus en plus détruit la biosphère de la planète pour produire des illusions appelées marchandises. » Il résume régulièrement ces différents aspects sous le concept de « privatisation des individus », désignant par là le repli de ceux-ci sur la sphère privée, se désinvestissant massivement des sphères publiques où s’élaborent les liens et projets sociaux.

les carrefours du labyrinthe -tome 1-

les carrefours du labyrinthe -tome 2-domaine de l’homme 

les carrefours du labyrinthe -tome 3- le monde morcelé

les carrefours du labyrinthe -tome 4 – la montée de l’insignificiance 

les carrefours du labyrinthe -tome 5- fait et à faire 

Le problème que Castoriadis a très tôt perçu, tient à ce qu’il nomme “l’éclipse du projet d’autonomie” qui laisse libre cours à un développement aveugle imposé par un ordre économique et techno-scientifique se donnant pour nécessaire. ” la nature, la valeur, l’orientation le mode de production et les produits de ce savoir lui paraissent au-dessus de toute discussion, dogmes qui ne diffèrent en rien quant à la solidité des dogmes religieux qui régnaient naguère.”

Il y a urgence pour les sociétés occidentales à reprendre le “contrôle radical de la technologie et de la production” car il existe “une  limite externe contre laquelle le déchaînement actuel de la technique  et de l’économie va se cogner tôt ou tard”.

 

Bernard Charbonneau (1910 – 1996)

(par Daniel Cérézuelle, philosophe et sociologue spécialiste de Bernard Charbonneau)

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Bernard Charbonneau, né le  à Bordeaux et mort le  à Saint-Palais, est un penseur français, auteur d’une vingtaine de livres et de nombreux articles, parus notamment dans La Gueule ouverteFoi et vieLa République des Pyrénées et Combat Nature.

Toute son œuvre est marquée par l’idée que « le lien qui attache l’individu à la société est tellement puissant que, même dans la soi-disant “société des individus”, ces derniers sont si peu capables de prendre leurs distances avec les entraînements collectifs que, spontanément, ils consentent à l’anéantissement de ce à quoi ils tiennent le plus : la liberté. »

Durant les années 1930, il dénonce ce qu’il considère être la dictature de l’économie et du développement et s’impose comme pionnier de l’écologie politique. Se méfiant toutefois de l’écologie partidaire, il propose de concevoir une forme d’organisation de la société, radicalement différente des idéologies du xxe siècle, solidement ancrée sur l’expérience personnelle. En cela, il affirme sa dette intellectuelle envers le personnalisme. De même, il voit dans le progrès technique la source de toujours plus d’organisation, donc de plus de conformisme, donc de moins de liberté. Ses travaux le rapprochent de Jacques Ellul, dont il est l’ami intime durant six décennies.

Entre 1940 et 1947, Charbonneau conçoit l’essentiel de son œuvre, rédigeant « un énorme livre intitulé Par la force des choses, dont le contenu anticipe celui de la vingtaine d’ouvrages qu’il a publiés par la suite ». Il analyse « les contradictions du monde contemporain à partir de l’anticipation du risque de quelque chose de pire que le totalitarisme politique : une totalisation sociale, rendue inévitable par l’accélération du progrès technique »« C’est en s’appuyant sur l’analyse des évolutions sociales et politiques dont il a été le témoin dans les années trente et quarante qu’il a pu identifier les problèmes de société qui, aujourd’hui, nous semblent cruciaux : il met en effet en exergue les problèmes et questions de la technocratisation de la vie sociale et politique, de la nature, ainsi que ceux des propagandes et des médias, de la transformation de la culture en industrie du spectacle et en consommation, de la liquidation de l’agriculture paysanne, etc. »Souvent communiquer sa pensée comme un tout, Charbonneau essaye de la communiquer en détail. Il détache donc des morceaux de Par la force des choses pour en faire L’État et Je fus. Aucun éditeur n’en voulant, il ne peut les diffuser que sous forme ronéotée à un cercle très restreint de lecteurs (ces deux livres ne seront finalement publiés que quarante et cinquante ans plus tard). Quant à l’analyse de la société industrielle, entreprise dès avant-guerre, elle est reprise et développée sous le titre Pan se meurt, mais Charbonneau devra attendre vingt ans avant que les éditions Gallimard ne publient cet ouvrage sous le titre Le Jardin de Babylone. Les analyses du caractère désorganisateur du progrès techno-scientifique et industriel devront attendre 1973 pour être éditées sous le titre Le Système et le chaos. Enfin, les réflexions sur les contradictions de la conception libérale de la liberté ne seront publiées qu’en 2002, sous le titre Prométhée réenchaîné.

Charbonneau défend l’idée d’un contrôle social de l’innovation qui doit être appliqué non seulement à la technique mais aussi à la recherche  scientifique. Ceci suppose un ralentissement de l’innovation car l’examen des effets de telle ou telle technique précède sa mise en service alors que c’est toujours le contraire qui se produit et on est mis devant le fait accompli.

Nous sommes des révolutionnaires malgré nous 

Bernard Charbonneau sur Foi et Vie

cf Bernard Charbonneau & Jacques Ellul – deux libertaires gascons unis par une pensée commune

Jean Chesneaux ( 1922-2007)

par Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, dirige la revue l’Esprit des villes)

Jean Chesneaux ( – ) est un historien spécialiste de l’Asie orientale, notamment du Viêt Nam et de la Chine où il séjourne pour la première fois en 1948, et militant politique et associatif.

Membre du PCF jusqu’en 1969À la mort de Mao Zedong, en 1976, il admet être « dans une impasse intellectuelle après tant d’années d’identification à un projet maoïste dont j’ai un peu trop longtemps rechigné à admettre le naufrage »

Il soutient aussi bien les mouvements dissidents tchèques que polonais, le combat uzaine litté

 

Dans les années 1980, il publie deux ouvrages sur la « modernité » (De la modernité en 1983 puis Modernité-Monde en 1989), qui l’amènent à s’intéresser aux évolutions de la technique. Il collabore également à la revue Terminal 19/84, qui étudie l’informatisation de la société.

Il soutiendra aussi bien le mouvement dissident tchèque que polonais ( Solidarnosc), le mouvement des Lip et celui des paysans du Larzac ou encore celui des kanaks. Il militera à Attac, aux cercles Condorcet, à Greenpeace qu’il préside 1998 à 2002, à Amnesty International etc…

Animant le groupe de travail “écologie et société ” d’Attac  il déclarera dans un séminaire le 24 mars 2007 : “Pour la première fois dans leur histoire multimillénaire, les sociétés humaines sont menacées dans leur existence physique, et cela du fait même de leur activisme économique et technique inconsidéré…”

Rares sont les intellectuels comme Chesneaux qui reconnaissent leurs égarements et s’autocritiquent.

Gilbert Keith Chesterton ( 1874 – 1936)

( par Patrick Marcolini, conservateur bibliothèque)

Description de cette image, également commentée ci-après

G. K. Chesterton, de son nom complet Gilbert Keith Chesterton KC*SG (Londres,  – Beaconsfield, ) est l’un des plus importants écrivains anglais du début du xxe siècle. Son œuvre est extrêmement variée : il a été journaliste, poète, biographe, apologiste du christianisme.

Il est particulièrement renommé pour ses œuvres apologétiques et même ses adversaires ont reconnu l’importance de textes comme Orthodoxie ou L’Homme éternel. En tant que penseur politique, il dénigre également progressistes et conservateurs : « Le monde s’est divisé entre Conservateurs et Progressistes. L’affaire des Progressistes est de continuer à commettre des erreurs. L’affaire des Conservateurs est d’éviter que les erreurs ne soient corrigées. »

Chesterton parlait souvent de lui-même comme d’un chrétien « orthodoxe » ; il se convertit au catholicisme. George Bernard Shaw, son « adversaire et ami », dit de lui dans Time : « C’était un homme d’un génie colossal »

Chesterton a écrit environ 80 livres, plusieurs centaines de poèmes, quelque 200 nouvelles, 4 000 articles et plusieurs pièces de théâtre. Il fut chroniqueur pour le Daily News, l’Illustrated London News et pour son propre journal, le G. K.’s Weekly. Il écrivit également des articles pour l’Encyclopædia Britannica, comme l’article « Charles Dickens » et des parties de l’article « Humour » dans la 14e édition (1929). Son personnage le plus connu est le Père Brown, prêtre détective, qui n’apparaît que dans des nouvelles.

Il fut un chrétien convaincu bien avant sa conversion au catholicisme, et la thématique chrétienne apparaît tout au long de son œuvre.

Ses engagements l’amenèrent à se rapprocher du “socialisme de guilde ” anglo-saxon ( un socialisme anarchisant qui voulait reconstituer l’artisanat et les confréries du Moyen-Âge. Il anima pendant quelques années un mouvement “distributiste” qui visait à distribuer  largement la propriété privée dans la population. Chesterton faisait l’apologie des petites fermes et petits commerces de proximité contre l’agriculture à grande échelle et les grands magasins. Le capitalisme lui paraissait une hérésie car c’est un système basé sur la division du travail qui est à moitié dément.

Chesterton était convaincu qu’il n’y a pas un seul problème dont la solution ne se trouve dans les trésor d’expérience et d’ingéniosité accumulés par nos ancêtres.

le monde comme il ne va pas  (1924) : Avec ce truculent pamphlet, Chesterton déchire la voie de faux-semblant, de sottise, de snobisme, qui recouvre la société anglaise.

plaidoyer pour une propriété anticapitaliste (1926/2009)Première traduction d’un livre de 1926, récemment réédité aux Etats-Unis, sur les idées politiques et économiques de Gilbert Keith Chesterton : le « distributisme » qui dépasse capitalisme et socialisme, et une critique originale de la technique. Il s’agit du premier texte politique traduit en français du grand écrivain anglais, aujourd’hui redécouvert.

orthodoxie : Histoire d’une âme, “autobiographie débraillée”, cet essai inclassable n’a d’autre prédécesseur que son livre-frère, Hérétiques, paru trois ans plus tôt. Découvert par Paul Claudel, qui en traduisit l’un des chapitres, célébré par Charles Péguy, Orthodoxie est un livre touffu, foisonnant d’images et d’idées, dans lequel Chesterton expose la vigueur de sa foi à coups de paradoxes et de fantaisies. Car le christianisme excentrique de Chesterton est une quête qui conduit à l’émerveillement de l’enfance, c’est-à-dire au royaume des fées. Dénonçant l’injustice capitaliste, les thèses matérialistes et déterministes (à commencer par la théorie de l’évolution), Chesterton leur oppose une faculté irréductible de l’homme, qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer: son rire et sa joie.

Barry Commoner ( 1917-2012)

( par Aurélien Bernier, essayiste)

Barry Commoner, né le  à Brooklyn et mort le , est un biologiste américain. Il a notamment participé à l’élection présidentielle américaine en 1980 pour le Citizens Party (United States)

En 1980, il fonde le parti des citoyens pour l’aider à véhiculer son message écologiste.

Dans son livre « The Closing Circle » de 1971, Commoner a établi ses quatre lois de l’écologie, qui sont :

1 Chaque chose est connectée aux autres. Il y a une seule écosphère pour tous les organismes vivants et ce qui affecte l’un affecte tous les autres.

2. Chaque chose va quelque part. Il n’y a pas de déchets dans la nature, et il n’y a pas un ailleurs où l’on puisse jeter les choses.

3. La Nature sait. Le genre humain a développé la technologie pour améliorer la nature, mais un tel changement tend à être nocif pour le système.

4. Un repas gratuit, cela n’existe pas. Dans la nature, chaque côté de l’équation doit être en équilibre, pour chaque gain il y a un coût, et toutes les dettes seront payées.

Le 22 avril 1970 le sénateur Nelson coordonne la première” journée de la Terre“. A cette occasion dans un de ses  discours, B. Commoner affirme que la pollution de l’environnement est une conséquence accidentelle de l’augmentation de la population, de l’intensification de la production ou du progrès technologique. Dans “The closing circle “il va plus loin et montre que la recherche d’accroissement des profits des grandes firmes est à l’origine de l’escalade technologique et de l’exploitation des ressources.

Jusqu’à sa mort en 2012 ce biologiste continuera à lier les questions écologiques et sociales à dénoncer le scientisme et la domination des grandes puissances financières. L’un de ses derniers combats portera sur les organismes génétiquement modifiés.

Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ?

L’Encerclement. Problèmes de survie en milieux terrestres

Au-delà de son opposition aux essais nucléaires, Barry Commoner s’interroge sur le rôle de la communauté scientifique et sur les rapports entre la science et la société.

Ananda K. Coomaraswamy ( 1877-1947)

par Nathalie Calmé, auteur et journaliste collabore au Monde des religions  et Mohammed Taleb, philosophe algérien qui enseigne l’échopsychologie et travaille sur les interactions entre spiritualité, écologie, critique sociale et dialogue interculturel)

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Ananda Kentish Coomaraswamy (Ānanda Kentish Kumārasvāmī) est un historien de l’art et métaphysicien srilankaisreprésentatif de l’école pérennialiste, né le 22 août 1877 à Colombo et mort le 9 septembre 1947 à Needham (Massachusetts, États-Unis). Spécialiste de l’art indien et cingalais ainsi que de l’hindouisme et du bouddhisme

L’étude approfondie du symbolisme et de la métaphysique a conduit Ananda Coomaraswamy – en complément à sa connaissance pénétrante du patrimoine spirituel de l’Orient – à étudier de près les écrits de Platon, Plotin, saint Augustin, Thomas d’Aquin, Maître Eckhart et les autres mystiques rhénans, ainsi que bien d’autres philosophes, docteurs de l’Église, mystiques et métaphysiciens occidentaux.

Quand on lui demandait de se définir lui-même, il disait être « un métaphysicien », faisant par là référence à son intérêt pour la philosophia perennis. Il est considéré comme l’un des fondateurs du courant pérennialiste, au même titre que René Guénon et Frithjof Schuon.

Hindou par son père et Européen par sa mère, ses travaux démontrent qu’il avait naturellement intégré leurs deux modes de pensée. Il a défendu l’idée que le Vedânta et le platonisme relevaient l’un et l’autre d’une seule et même origine.

Coomaraswamy est incontestablement un des précurseurs de la décroissance et un critique radical de la mécanisation du monde et de ces mutilations qui affectent l’humain et la nature vivante. L’importance déterminante qu’il accorde à la spiritualité n’aboutit nullement à une fuite dans un “infini de pacotille”.  Pour lui, le monde doit être transformé, transfiguré dans une optique culturelle postindustrielle.

Toute sa vie il gardera une vive amitié intellectuelle pour William Morris. 

Guy Debord (1931-1994)

(par Patrck Marcolini, conservateur de bibliothèque)

 

Guy Debord, né le 28 décembre 1931 à Paris et mort le 30 novembre 1994 à Bellevue-la-Montagne (Haute-Loire), est un écrivain, théoricien, cinéaste, poète et révolutionnaire français. Il se considère avant tout comme un stratège. Debord a été l’un des fondateurs de l’Internationale lettriste de 1952 à 1957, puis de l’Internationale situationniste de 1957 à 1972, dont il a dirigé la revue française.

En 1959, Debord « rencontre le groupe d’intellectuels et d’ouvriers révolutionnaires Socialisme ou Barbarie 22. »

En 1960, Debord signe le Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans le cadre de la guerre d’Algérie.

Il continue sa création cinématographique, avec Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959) et Critique de la séparation (1961). Dans ces deux films, il fait un état des lieux de la vie aliénée, séparée par le quotidien marchand où chacun doit perdre sa vie pour rencontrer les autres dans le monde séparé de la marchandise.

Le mouvement s’accélère dans la critique, qui s’occupe de moins en moins de la mort de l’art, mais veut englober le projet de son dépassement avec celui d’une critique globale de la société. La nouveauté n’est pas la dénonciation du capitalisme ou de l’aliénation, mais bien la critique radicale tant dans la forme que dans le contenu du système marchand qui aliène les individus dans leur vie quotidienne. L’avenir n’est pas considéré comme situationniste, et c’est ce qui fonde la nouveauté de cette avant-garde. Les situationnistes considèrent, en ce début de ces années 1960, que les conditions pour une révolution sociale sont à nouveau favorables. L’IS fait ainsi un parallèle entre les actes criminels du xixe siècle, le luddisme, interprété selon la vision marxiste comme le premier stade, encore primitif, de la constitution du mouvement ouvrier et ceux, encore incompris, de son époque :

« De même que la première organisation du prolétariat classique a été précédée, à la fin du xviiie et au début du xixe siècle, d’une époque de gestes isolés, « criminels », visant à la destruction des machines de la production, qui éliminait les gens de leur travail, on assiste en ce moment à la première apparition d’une vague de vandalisme contre les « machines de la consommation », qui nous éliminent tout aussi sûrement de la vie.

C’est dans les écrits postérieurs à 1970 que les objecteurs de croissance trouveront de quoi nourrir leur réflexion . Dans un texte de 1971 La Planète malade  Debord constatait que les dégâts écologiques et sanitaires causés par le capitalisme sur-développé atteignent des proportions telles que la lutte contre les nuisances est tout aussi vitale que l’a été la lutte des prolétaires du XIXpour la possibilité de manger. Il voyait -déjà !- “un nouveau réformisme écologiste apte à “huiler la machine et ouvrir de nouvelles occasions de profit aux entreprises de pointe”.

Dans ses textes de 1970 et 1980, ses tirades contre le nucléaire, les ordinateurs, la désinformation médiatique et plus généralement ” le devenir-monde de la falsification” sous le règne du spectacle. Le portrait qu’il traçait des classes moyennes en 1978 est devenu celui de la majeure partie de nos contemporains. Dès 1962 dans un texte commentant l’avenir de la région parisienne il annonçait l’avénement d’une société de type nouveau reposant sur “le contrôle perfectionné sur tous les aspects de la vie des gens , réduits à une passivité maximum dans la production automatisée comme dans une consommation entièrement orientée selon les mécanismes du spectacle, par les possesseurs de ces mécanismes.”

La société du spectacle 

La planète malade 

les 12 numéros de l’IS

Guy Debord et les situationnistes 

une histoire du mouvement situationniste ( 1952-1972) – vidéo)

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Jacques Ellul (1912-1994)

(par Patrick Chastenet , professeur de science politique à l’Université de Bordeaux , a publié une dizaine d’ouvrages sur Jacques Ellul)

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Jacques Ellul, né le  à Bordeaux et mort le  à Pessac, est un historien du droit, sociologue et théologien protestant libertaire français.

Professeur d’histoire du droit, surtout connu comme penseur de la technique et de l’aliénation au xxe siècle, il est l’auteur d’une soixantaine de livres (la plupart traduits à l’étranger, notamment aux États-Unis et en Corée du Sud) et de plusieurs centaines d’articles.

Auteur profondément original, atypique et inclassable, il a été qualifié d’« anarchiste chrétien » et se dit lui-même « très proche d’une des formes de l’anarchisme », mais rejette tout recours à la violence.

Dès son manifeste personnaliste rédigé en 1935 avec Bernard Charbonneau il voulait créer une contre-société à l’intérieur de la société globale. Ses membres qui devaient limiter au maximum leur participation à la société technicienne seraient guidés par une mentalité neuve inspirant un autre style de vie. Des communautés électives étaient appelées à remplacer les grandes communautés urbaines. L’autogestion et le fédéralisme permettraient de lutter contre le “gigantisme” et “l’universalisme c’est à dire l’american way of life. La technique servirait à limiter les tâches pénibles, répétitives et dangereuses, à réduire le temps de travail et non à poursuivre indéfiniment la course à la croissance.

En faisant du phénomène technicien le facteur central des sociétés modernes il démontre de façon magistrale que ce n’est pas la technique en soi qui menace la nature mais la technique moderne combinée à la puissance étatique. L’ennemi n’est pas l’objet technique mais la sacralisation des outils des techniciens. C’est l’éthique et le credo des sociétés techniciennes fondées sur le culte de la performance qu’il convient de refuser.

Conscient dès l’origine du caractère illusoire et dilatoire des politiques de protection de l’environnement il savait qu’il faudrait rompre radicalement avec la logique productiviste sur la quelle elles reposent.

Le bluff technologique 

Le système technicien

Pour qui pou quoi travaillons nous ?

Théologie et technique : pour une éthique de la non-puissance 

La technique ou l’enjeu du siècle 

Changer de révolution : l’inéluctable prolétariat

 

 

 

Pierre Fournier ( 1937-1973)

( par Laurent Fournier, fils de Pierre Fournier, architecte en Inde)

 

Pierre Fournier, né le  à Saint-Jean-de-Maurienne, mort le  au Perreux-sur-Marne, est un journaliste et dessinateur pamphlétaire français.

Pierre Fournier fut l’apôtre de ceux qui faisaient l’écologie. Le 28 avril 1969 il a changé de discours – passage reproduit dans le n°1 de novembre 1972 de la Gueule ouverte : …“l’homme est en train , à force d’exploitation technologique incontrôlée, de rendre la Terre inhabitable, non seulement pour lui mais pour toutes les formes de vie supérieures qui s’étaient jusqu’alors accommodées de sa présence….”

Y’en a plus pour longtemps

journal “la gueule ouverte ”  -1972 à 1980 ( fondé en novembre 1972 par Pierre Fournier ) (photos de couverture du n°1 au n°6)

 

 

Michel Freitag (1935-2009)

( par Eric Martin professeur de philosophie au Québec)

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Michel Freitag ( à La Chaux-de-Fonds (Suisse) –  à Montréal (Québec) au Canada) était un sociologue et philosophe québécois d’origine suisse.

L’animal est celui dont la présence sensible au monde s’organise à partir de l’instinct. Bien qu’il soit aussi à bien des égards un animal l’humain dépend de normes extérieures  objectivées dans des formes symboliques ou institutionnelles. ..L’histoire nous montre que l’idéal de la modernité des Lumières ou de l’idéalisme allemand  soit celui d’individus autonomes et rationnels a lamentablement échoué. ..

On peut résumer le passage à la postmodernité comme la suppression de toute dimension idéale. (fin des “grands récits” ) et l’enferment dans la logique des systèmes qui pensent et décident à notre place.  Le réel ne sert plus qu’à nourrir la logique virtuelle du système. Freitag cherche à montrer que quand bien même il serait durable le développement est incompatible avec les limites de la nature. Avant de transformer le monde selon la pensée de Marx il faut avant tout le conserver.

l’impasse de la globalisation 

l’abîme de la liberté : critique du libéralisme 

l’oubli de la société : pour une théorie critique de la postmodernité

 

 

 

Gandhi ( 1869-1948)

( par Guillaume Gamblin, rédacteur au journal le Silence)

Description de cette image, également commentée ci-après

Mohandas Karamchand Gandhi (en gujarati મોહનદાસ કરમચંદ ગાંધી) (mohandās karamcaṃd gāndhī), , né à Porbandar (Gujarat) le  et mort assassiné à Delhile , est un dirigeant politique, important guide spirituel de l’Inde et du mouvement pour l’indépendance de ce pays. Il est communément connu et appelé en Inde et dans le monde comme le Mahatma Gandhi (du sanskrit, mahatma : « grande âme »), voire simplement GandhiGandhiji ou Bapu (« père » dans plusieurs langues en Inde). « Mahatma » étant toutefois un titre qu’il refusa toute sa vie d’associer à sa personne.

Lorsqu’il est question de simplicité volontaire la figure emblématique de Gandhi revient souvent.

Pour Gandhi l’autonomie de l’Inde signifie plus globalement l’autonomisation des pratiques et de la vie entière et de la dépendance la plus faible possible à un gouvernement.” Aucun homme ne devrait avoir plus de terre qu’il n’en a besoin pour subsister dignement.” Il écrit en 1946 : “je dois me limiter au niveau de richesse du plus pauvre des pauvres”. C’est dans les villages que réside pour lui la clé d’une organisation sociale non violente. Chaque village formera “une république complète , indépendante de ses voisins pour ses propres besoins vitaux et néanmoins interdépendante pour de nombreux autres” .

Partant d’exigences plus sociales qu’écologiques “il est nécessaire d’aller vers la limitation et la simplicité adoptées volontairement. La multiplicité des désirs matériels ne sera pas le but de la vie , le but sera la restriction compatible avec le confort.

Patrick Geddes (1854-1932)

( par Thierry Paquot, philosophe de l’urbain)

Sir Patrick Geddes (né le  à Ballater, Aberdeenshire, Écosse et mort le  à Montpellier) est un biologiste et sociologue britannique, connu aussi comme un précurseur dans de nombreux domaines, notamment l’éducation, l’économie, l’urbanisme, la géographie, la muséographie et surtout l’écologie.

Toute sa vie durant et partout où il vivra, Geddes va développer des formes variées d’éducation populaire pluridisciplinaire, en diffusant avec enthousiasme des connaissances théoriques et pratiques débordant le strict cadre des spécialités académiques.

Musée, laboratoire, université, autant d’institutions que Geddes va également révolutionner en les synthétisant dans son Outlook tower, monument phare de la rénovation de l’Old Town d’Édimbourg, assez différent de l’attraction touristique qu’il est devenu. Telle qu’elle fut inaugurée en 1892 en plein centre historique, cette tour d’observation surmontée d’une camera oscura est considérée en effet comme le premier laboratoire de sociologie au monde, conçue à la fois comme modèle de préservation d’un édifice ancien et espace d’anticipation, conservatoire d’histoire locale et lieu ouvert où penser la ville et son environnement depuis une multiplicité des points de vue, optiques et thématiques.

Il est le premier à avoir mis en évidence la nécessité de préserver autour des villes des ceintures vertes à la fois maraîchères et d’agrément, notion qui va considérablement influencer le mouvement des cités-jardins fondé par Ebenezer Howard, préconisant entre autres de limiter la taille des villes afin de maintenir des échanges vivants entre la cité, les terres agricoles et les espaces naturels alentour. Pour approfondir l’analyse d’une civilisation complètement dépendante de l’extraction de la houille, c’est à Geddes que Lewis Mumford emprunte les termes d’“ère paléotechnique” et de “cité carbonifère”, parmi plusieurs autres concepts essentiels à l’instar de biorégionalisme, conurbation ou “néotechnique”, mais aussi “cosmodrame”, “biodrame”, “technodrame”, “polidrame” et “autodrame” qui, selon Geddes, « fournissent le scénario et le décor de l’existence humaine. »

« Par “paléotechnique”, Geddes entendait le gâchis de la révolution industrielle: l’exploitation effrénée des ressources naturelles et humaines, des paysages dévastés, des villes mégalopolitaines pleines d’usines, de bureaux et de taudis, des vies humaines jamais développées. Quant à la “néotechnique”, elle signifiait: énergies non polluantes et le besoin de réconcilier l’utile et le beau, l’agglomération urbaine et le paysage naturel ou lié à un labeur primaire. Par “biotechnique”, il entendait les moyens pour promouvoir une pensée vive et vivifiante, qui ouvrirait la porte à des existences plus épanouies. Et, enfin, la géotechnique devait être l’étude qui permettrait à l’être humain d’apprendre comment habiter pleinement la terre. »

Quant à l’architecture du paysage, Geddes est considéré comme le premier en Europe à l’avoir pratiquée en se définissant comme architecte de paysage, tandis que ces termes étaient utilisés aux États-Unis par la firme de Frederick Law Olmsted. Il concevait un parc urbain pratiquement comme une «cathédrale laïque pour la cité», un écosystème équilibré entre passé et présent qui laisse le futur ouvert, tout en permettant de développer le sens civique des habitants, à l’égal du musée ou de l’université.

Il organise une Home School pour ses trois enfants et ceux d’amis : l’apprentissage est la clé de toutes les activités dont la plus importante est le jardinage suivi de près par les excursions dans les environs. C’est le régime des 3 H (Heart, Hans, Head) qui l’emporte sur les 3 R (Reading, Writing, Arithmetic)

Au niveau des connaissances il recherche les processus, les transversalités et les interactions entre les éléments. C’est une écologie en actes à laquelle il invite chacun. Il est convaincu qu’il faut planter un arbre là où l’homme a dû en couper un. Patrick Geddes est un créatif qui appartient pleinement aux précurseurs de la décroissance.

L’évolution des villes  (1915)

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Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994)

( par Vincent Cheynet, confondateur journal la Décroissance)

Nicholas Georgescu-Roegen né Nicolae Georgescu (Constanța, Roumanie,  – Nashville, Tennessee,  ) est un mathématicien et économiste hétérodoxe américain d’origine roumaine dont les travaux ont servi d’inspiration au mouvement de la décroissance.

C’est surtout pour ses travaux dits bioéconomiques que Georgescu-Roegen est le plus connu. En 1971, en publiant The Entropy Law and the Economic Process, Georgescu-Roegen lance un pavé dans la mare en appelant à une réforme profonde de la science économique, jusqu’alors trop mécaniste, pour l’intégrer dans les enseignements de la physique thermodynamique et de la biologie évolutionniste.

« Le processus économique n’est qu’une extension de l’évolution biologique et, par conséquent, les problèmes les plus importants de l’économie doivent être envisagés sous cet angle »

 

Georgescu-Roegen extrapole au-delà de la thermodynamique, en suggérant un « quatrième principe » selon lequel la matière utilisable se dégrade elle aussi inéluctablement, tout comme le fait l’énergie. Le recyclage, la découverte de procédés de production sobres en énergie, ralentiront certes la pénurie, mais ne permettront pas pour autant de faire face dans l’état actuel des connaissance aux millénaires à venir.

 

Ce scepticisme a conduit les partisans de la décroissance à voir dans Georgescu-Roegen un pionnier fondamental. Georgescu-Roegen était en effet très critique envers la croissance et même les modes de production prétendant l’assurer. Il se montrait en particulier radical dans ses propositions d’adaptation démographique :

 

« L’humanité devrait progressivement réduire sa population à un niveau qui lui permettrait de pouvoir être nourrie par la seule agriculture biologique. Bien entendu, les nations qui connaissent aujourd’hui une forte croissance démographique auront un effort difficile à fournir pour obtenir le plus rapidement possible des résultats dans cette direction. »

C’est un des messages portés aussi par les Georgia Guidestones

Jacques Grinevald, universitaire, fut l’un des plus proches amis et collaborateurs  de Nicolas Georgescu -Roegen pendant une vingtaine d’années. C’est lui qui traduisit avec Ivo Rens son  livre la Décroissance.Entropie, écologie, économie

« Le processus économique n’est qu’une extension de l’évolution biologique et, par conséquent, les problèmes les plus importants de l’économie doivent être envisagés sous cet angle »

Georgescu-Roegen extrapole au-delà de la thermodynamique, en suggérant un « quatrième principe » selon lequel la matière utilisable se dégrade elle aussi inéluctablement, tout comme le fait l’énergie. Le recyclage, la découverte de procédés de production sobres en énergie, ralentiront certes la pénurie, mais ne permettront pas pour autant de faire face dans l’état actuel des connaissance aux millénaires à venir.

Ce scepticisme a conduit les partisans de la décroissance à voir dans Georgescu-Roegen un pionnier fondamental. Georgescu-Roegen était en effet très critique envers la croissance et même les modes de production prétendant l’assurer. Il se montrait en particulier radical dans ses propositions d’adaptation démographique :

« L’humanité devrait progressivement réduire sa population à un niveau qui lui permettrait de pouvoir être nourrie par la seule agriculture biologique. Bien entendu, les nations qui connaissent aujourd’hui une forte croissance démographique auront un effort difficile à fournir pour obtenir le plus rapidement possible des résultats dans cette direction. »

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Jean Giono ( 1895-1970)

( par Edouard Schalchili, professeur de lettres, poète, adepte du retour à la terre )

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Jean Giono, né le  à Manosque et mort le  dans la même ville, est un écrivain français.

Un grand nombre de ses ouvrages ont pour cadre le monde paysan provençal. Inspirée par son imagination et ses visions de la Grèce antique, son œuvre romanesque dépeint la condition de l’homme dans le monde, face aux questions morales et métaphysiques et possède une portée universelle.

Ami des écrivains Lucien JacquesAndré Gide et Jean Guéhenno, et des peintres Eugène MartelGeorges Gimel et Serge Fiorio, qui est son cousin issu de germain, il reste néanmoins en marge de tous les courants littéraires de son temps.

L’œuvre de Jean Giono mêle un humanisme naturel à une révolte violente contre la société du xxe siècle, traversée par le totalitarisme et rongée par la médiocrité. Elle se divise en deux parties : les premiers livres sont écrits d’une façon très lyrique (ces œuvres sont souvent dites de « première manière ») et leur style est très différent des œuvres tardives plus élaborées et plus narratives, telles que les Chroniques romanesques et le Cycle du Hussard (œuvres dites de « seconde manière »). La nature est d’une certaine façon le personnage principal des premiers livres, tandis que l’Homme est celui des seconds.

Soldat durant la Première Guerre mondiale, Jean Giono n’aborde objectivement cette période de sa vie que dans Refus d’obéissance, c’est-à-dire bien après ses premières publications. L’influence de la guerre est pourtant très forte tout au long de son œuvre. S’il est inclassable, Giono est sans conteste un humaniste et un pacifiste.

Peut-on parler de spiritualité chez Giono ? La question est posée par l’un de ses biographes, Jean Carrière, qui répond « Oui, dans la mesure où celle-ci lui est venue non comme une expérience délibérée, mais comme une lente maturation à jouir des choses sans les posséder. » Et cet esprit de jouissance-dépossession, qui s’apparente au carpe diem des antiques sagesses, accorde à celui qui s’y livre sans réserve et sans fausse pudeur, selon les propres termes de l’auteur, un sentiment de libération païenne :

« Ce n’est pas seulement l’homme qu’il faut libérer, c’est toute la terre… la maîtrise de la terre et des forces de la terre, c’est un rêve bourgeois chez les tenants des sociétés nouvelles. Il faut libérer la terre et l’homme pour que ce dernier puisse vivre sa vie de liberté sur la terre de liberté […] Ce champ n’est à personne. Je ne veux pas de ce champ; je veux vivre avec ce champ et que ce champ vive avec moi, qu’il jouisse sous le vent et le soleil et la pluie, et que nous soyons en accord. Voilà la grande libération païenne. »

Dans Que ma joie demeure (1935) on voit l’homme pur qu’est le paysan se laisser ronger par la double peste de l’ennui et de l’argent au point de devenir incapable de réaliser les buts essentiels de la communauté dans le partage de la joie au travers d’une mise en commun de la terre et du travail.

Dans les triomphe de la Vie supplément aux vraies richesses il reprend littéralement la phrase qui concluait en 1938 la Lettre aux paysans : Se guérir de la peste n’est pas revenir en arrière : c’est revenir à la santé . C’est se retirer du mal. L’intelligence est de se retirer du mal. Pour Giono le mouvement d’émancipation des peuples avec le Front populaire n’est que la continuation d’une politique industrielle.

 Giono s’accroche à la certitude absolue qu'”il n’est besoin d’aucun commandement préétabli d’aucune hiérarchie dirigeante pour que les efforts de chacun s’organisent en vue du bonheur commun.”

Au delà du contexte trouble de l’occupation , la pensée de Giono s’offre plutôt comme la contribution d’un très grand poète à l’édification d’un monde où beauté et liberté rimeraient avec simplicité.

Paul Goodman ( 1911-1972)

( par Renaud Garcia professeur de philosophie, DEA sur Lasch et thèse sur Kropotkine)

 

Paul Goodman, né le  à Greenwich Village (New York) et mort le  dans le New Hampshire un mois avant ses 61 ans, est un écrivain et penseur américain, conseiller politique de la gauche américaine des années 1960. Ce chercheur universitaire, spécialiste de l’histoire de l’Amérique populaire, a été un poète, un romancier, un auteur de théâtre, un essayiste, un éducateur et un moraliste anarchiste. Féru de philosophie et d’études sociales, il est aussi passionné par les cultures étrangères, l’expression corporelle et le théâtre. Il est l’un des fondateurs de la Gestalt-thérapie.

Paul Goodman est un thérapeute croyant et assidu, cofondateur de la Gestalt-thérapie aux États-Unis. Il a notamment enseigné à l’Institut new-yorkais de gestalt-thérapie créé par Frederick Perls entre 1952 et 1954 et à celui de Cleveland (Ohio).

Malgré une quarantaine d’ouvrages majeurs et une longue liste de publications, de la plus fantaisiste à la plus sérieuse, de la plus spirituelle à la plus engagée, la reconnaissance, qui s’est dérobée à lui jusqu’alors, arrive avec la publication de son opus Growing up absurd en 1960. Elle lui apporte en fin de vie une dizaine d’années de renommée méritée et savourée sans prétention. Ainsi, restant abordable et accessible, Paul Goodman fait partie des universitaires les plus suivis par la nouvelle gauche américaine et devient un des inspirateurs des courants contestataires qui traversent la société américaine durant les années soixante-dix.

Cet universitaire, méconnu en Europe, et ceci même par sa démarche psychologique et la valorisation des valeurs populaires américaines dont il se réclame, a mené des observations pénétrantes sur la manière dont la société américaine, qui n’est qu’une fraction outre-atlantique de la société occidentale, abaisse et pervertit ses institutions, en particulier son école, et sape ainsi pour le profit d’une minorité favorisée, le développement humain.

André Gorz ( 1923-2007)

( par Françoise Gollain, docteur en sociologie, enseignante au Pays de Galles)

André Gorz, de son vrai nom Gérard Horst, né le  à Vienne, mort le  à Vosnon (France), est un philosophe et journaliste français.

Sa pensée oscille entre philosophie, théorie politique et critique sociale. Disciple de l’existentialisme de Jean-Paul Sartre, puis admirateur d’Ivan Illich, il devient dans les années soixante-dix l’un des principaux théoriciens de l’écologie politique et de la décroissance, néologisme dont la paternité lui revient.

Le mensuel écologiste Le Sauvage, fondé par Alain Hervé également fondateur de la section française des Amis de la Terre (1970), constitue à partir de 1973 un support de diffusion de ses idées sur l’écologie et ses relations avec le politique. Pilier d’un journal qu’il pousse à une plus grande politisation, il y publie occasionnellement des articles. Mais il joue surtout un rôle pionnier dans la diffusion de l’écologie politique en France avec son recueil d’articles Écologie et politique (1975) et l’essai Écologie et liberté (1977) qui constitue à lui seul « un des textes fondateurs de la problématique écologique »11. Il y rompt avec une tradition marxiste exclusive qui critique les rapports de production sans remettre en cause les forces productives, destructrices du cadre de vie. Dans une esquisse de mariage entre marxisme et écologie où il semble s’écarter temporairement de ses présupposés existentialistes et phénoménologiques, il tente d’apporter une réponse alternative au capitalisme « vert » qui se met en place, en dénonçant les implications destructrices du paradigme productiviste qui reste inchangé12.

Au travers d’une pensée fondamentalement anti-économiste, anti-utilitariste et anti-productiviste, il allie ce rejet de la logique capitaliste d’accumulation de matières premières, d’énergies et de travail à une critique du consumérisme amplifiée après sa lecture du rapport au Club de Rome sur les limites de la croissance. L’influence de Nicholas Georgescu-Roegen se fait ressentir dans la critique du marxisme courant comme découlant, au même titre que la tradition libérale, d’une pensée économiste incapable de prendre en compte les externalités négatives de l’économie capitaliste. Son opposition à l’individualisme hédoniste et utilitariste autant qu’au collectivisme matérialiste et productiviste reflète l’importance qu’a chez lui la revendication des valeurs de la personne. Sa défense de l’autonomie de l’individu étant consubstantielle à sa réflexion écologiste, il s’attache, avec Illich et contre les courants environnementalistes systémistes, écocentristes et expertocrates, à défendre un courant humaniste pour qui la nature est « le milieu de vie » des humains.

Alexandre Grothendieck (1928-2014)

(par Celine Pessis , a coordonné Survivre et vivre, critique de la science, )

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Alexandre (ou AlexanderGrothendieck (en allemand : [ˈɡroːtn̩diːk]) est un mathématicien français, né le  à Berlin et mort le  à Saint-Lizier, près de Saint-Girons (Ariège). Il est resté longtemps apatride tout en vivant principalement en France ; il obtient la nationalité française en 1971.

Grothendieck obtient un poste de professeur associé au Collège de France où, le 3 novembre 1971 il introduit son cours de mathématiques par une séance intitulée « Science et technologie dans la crise évolutionniste actuelle : allons-nous continuer la recherche scientifique ? ». Il aborde ainsi les questions non techniques de la survie « sous sa propre responsabilité, sans sanction officielle, et sans que le fait soit signalé sur les affiches du Collège de France. » car « une majorité de professeurs du Collège de France a voté contre, une première dans l’histoire de la vénérable institution. »

La Clef des Songes, un manuscrit de 315 pages écrit en 1987, est le récit de Grothendieck sur la façon dont la considération de la source des rêves l’a conduit à conclure que Dieu existe. Dans le cadre des notes de ce manuscrit, Grothendieck a décrit la vie et la parole de 18 «mutants», les personnes qu’il admirait comme visionnaires bien avant leur temps et qui annonçait un nouvel âge. Le seul mathématicien de sa liste était Bernhard Riemann. Influencé par la mystique catholique Marthe Robin qui prétendait survivre sur la seule Eucharistie, Grothendieck a failli mourir de faim en 1988. Sa préoccupation croissante à l’égard des questions spirituelles était également évidente dans une lettre intitulée Lettre de la Bonne Nouvelle envoyée à 250 amis en janvier 1990. Dans cette affaire, il a décrit ses rencontres avec une divinité et a annoncé qu’un « New Age » commencerait le 14 octobre 1996. Au début de 1990, il jeûne pendant 45 jours, cet épisode est presque mortel pour lui, son fils Alexandre rappelle qu’il ressemblait à un prisonnier d’Auschwitz.

Michel Henry (1922-2002)

( par Eric Martin, professeur de philosophie au Québec)

 

Michel Henry est un philosophe et un romancier français né le  à Hải Phòng (actuel Viêt Nam) et mort le  à Albi (France). Son œuvre appartient au courant de la phénoménologie française du xxe siècle. Ses archives sont conservées à l’Institut supérieur de philosophie de l’Université catholique de Louvain (depuis 1968).

La vie ne se voit pas de l’extérieur, elle n’apparaît jamais dans l’extériorité du monde. La vie se sent et s’éprouve elle-même dans son intériorité invisible et dans son immanence radicale. Dans le monde nous ne voyons jamais la vie elle-même, mais seulement des êtres vivants ou des organismes vivants, nous ne pouvons pas voir la vie en eux. De même qu’il est impossible de voir l’âme d’autrui avec nos yeux ou de l’apercevoir au bout de notre scalpel.

La vie n’est pas son propre fondement, nous ne nous sommes pas apportés nous-mêmes et par nos propres moyens dans la condition de vivant, la vie nous est donnée en permanence sans que nous y soyons pour rien. Nul ne s’est jamais donné la vie. Nous subissons la vie dans une passivité radicale, nous sommes réduits à la supporter à chaque instant comme ce que nous n’avons pas voulu, c’est cette passivité radicale de la vie qui est le fondement et la cause de la souffrance. Dans le même temps, le simple fait de vivre, d’être vivant et de se sentir soi-même plutôt que de n’être rien et de ne pas exister est déjà la plus grande joie et le plus grand des bonheurs. La souffrance et la joie appartiennent à l’essence de la vie, elles sont les deux tonalités affectives fondamentales de sa manifestation et de son auto-révélation pathétique.

Michel Henry rejette le matérialisme, qui n’admet comme réalité que la matière, puisque la manifestation de la matière dans la transcendance du monde présuppose constamment la révélation de la vie à elle-même, que ce soit pour y accéder, pour pouvoir la voir ou pour pouvoir la toucher. Il rejette également l’idéalisme, qui ramène l’être à la pensée et qui est incapable par principe de saisir la réalité de l’être qu’il réduit à une image irréelle, à une simple représentation. Pour Michel Henry, la révélation de l’absolu réside dans l’affectivité et se trouve constituée par elle.

La barbarie

Dans son essai La Barbarie (1987), Michel Henry s’interroge sur le lien entre barbarie et science ; celle-ci se fonde en effet sur l’idée d’une vérité universelle et comme telle objective et qui conduit donc à l’élimination des qualités sensibles du monde, à l’élimination de la sensibilité et de la vie. La science n’est pas mauvaise en soi aussi longtemps qu’elle se borne à étudier la nature, mais elle tend à exclure toutes les formes traditionnelles de culture, à savoir l’art, l’éthique et la religion. La science livrée à elle-même conduit à la technique dont les processus aveugles se développent d’eux-mêmes de façon monstrueuse sans référence à la vie.

La science est une forme de culture dans laquelle la vie se nie elle-même et se refuse toute valeur, elle est une négation pratique de la vie, qui se prolonge dans une négation théorique sous la forme de toutes les idéologies qui ramènent tout savoir possible à celui de la science, à savoir les sciences humaines dont l’objectivité même les prive de leur objet : que valent des statistiques face au suicide, que disent-elles de l’angoisse et du désespoir dont il procède? Ces idéologies ont envahi l’université et la précipitent vers sa destruction par l’élimination de la vie de ses recherches et de son enseignement. La télévision est la vérité de la technique, elle est la pratique par excellence de la barbarie, elle réduit tout événement à l’actualité, à des faits incohérents et insignifiants.

Cette négation de la vie résulte selon Michel Henry de la « maladie de la vie », de son secret mécontentement de soi qui la conduit à se nier elle-même, à se fuir elle-même pour fuir son angoisse et sa propre souffrance. Dans le monde moderne, nous sommes presque tous condamnés dès notre enfance à fuir notre angoisse et notre propre vie dans la médiocrité de l’univers médiatique, une fuite de soi et un mécontentement qui conduisent à la violence, au lieu de recourir aux formes traditionnelles les plus élaborées de la culture qui permettaient le dépassement de cette souffrance et sa transformation en joie. La culture subsiste malgré tout, mais dans une sorte d’incognito, elle est vouée à la clandestinité dans notre société matérialiste qui est en train de sombrer dans la barbarie.

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Aldous Huxley (1894-1963)

( par Bertrand Méheust , philosophe)

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Aldous Leonard Huxley, né le  à Godalming (Royaume-Uni) et mort le  à Los Angeles(États-Unis), est un écrivain, romancier et philosophe britannique, membre éminent de la famille Huxley. Il est diplômé du Balliol College de l’Université d’Oxford avec une mention très bien en littérature anglaise.

Auteur de près de cinquante ouvrages, il est surtout connu pour ses romans, dont Le Meilleur des mondes roman d’anticipation dystopique ; pour des ouvrages non romanesques, comme Les Portes de la perception qui retrace les expériences vécues lors de la prise de drogue psychédélique ; et pour un large éventail d’essais. Au début de sa carrière, Huxley a dirigé le magazine Oxford Poetry et publié des nouvelles et des poésies.

À la fin des années 1930, Gerard Heard (en) initie Huxley à la philosophie védanta et à la méditation. Il devient alors végétarien et commence à pratiquer le yoga. En 1938, Huxley se lie d’amitié avec Jiddu Krishnamurti, dont il admirait les enseignements. Il devient en même temps un « védantiste » dans le cercle de Swami Prabhavananda (en), et il initie Christopher Isherwood à ce même cercle. Huxley publiera ,en 1948, une anthologie des valeurs communes à certaines religions : La Philosophie éternelle, dans laquelle il discute des doctrines des grands courants mystiques.

Par la suite, ses écrits sont fortement influencés par le mysticisme et par ses expériences hallucinatoires avec la mescaline, que lui fait connaître le psychiatre Humphry Osmond en 1953. Les expériences psychédéliques de Huxley sont racontées dans les essais : Les Portes de la perception et Le Ciel et l’Enfer, dont les titres s’inspirent directement de l’œuvre du poète visionnaire William Blake, Le Mariage du Ciel et de l’Enfer.

Les idées de Huxley sur les rôles spécifiques de la science et de la technologie dans la société (tels qu’il les a décrits dans Île) sont parentes de celles de penseurs britanniques et américains du xxe siècle, tels que Lewis Mumford, Gerald Heard (et, sous certains aspects, Buckminster Fuller et E.F. Schumacher). En France, son roman Brave New World, traduit en 1932, a fortement influencé les « personnalistes gascons » Bernard Charbonneau et Jacques Ellul dans leur analyse du phénomène technique et du conformisme social (pour Charbonneau, il est un « romancier complet qui saisit l’individu dans la réalité de son environnement social »). C’est aussi par l’entremise d’Huxley que Jacques Ellul a pu faire paraître son ouvrage La technique ou l’enjeu du siècle en 1954 aux États-Unis.

Ivan Illich ( 1926-2002)

( par Thierry Paquot, philosophe de l’urbain)

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Ivan Illich [ˈiːvaːn ˈɪlɪtʃ ], né le  à Vienne en Autriche et mort le  à Brême en Allemagne, est un penseur de l’écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle.

Illich est partisan d’une déscolarisation de la société industrielle. Il considère en effet l’école comme une pollution sociale, nuisible à l’éducation car donnant l’impression d’être seule capable de s’en charger. Afin que cette déscolarisation soit effective, il faudrait imaginer la possible séparation entre l’école et l’État.

Les capacités naturelles d’apprentissage de l’enfant, constate Illich, se manifestent en dehors de l’école : ce n’est pas l’école qui apprend à l’enfant à parler, à jouer, à aimer, à sociabiliser, qui lui apporte la connaissance d’une deuxième langue, le goût de la lecture.

Son expérience pratique lui vient de ce qu’il a été le cofondateur du Centre interculturel de documentation (CIDOC) de Cuernavaca au Mexique, où dix mille adultes ont appris à connaitre la langue espagnole et la culture latino-américaine. Il dénonce le conformisme des universités riches et le terrible gaspillage instauré en pays pauvres : Jeunes diplômés devenus étrangers à leur propre peuple, enfants de milieux modestes rejetés et laissés sans espérance. Il faut rompre les chaînes de l’habitude, refuser la soumission, indiquer d’autres voies…

En substitution aux écoles, Illich préconise de créer des « réseaux de communication culturelle » avec des centres de documentation, et une possibilité d’enseignement mutuel, entre pairs, à égalité, que Isabelle Stengers rapproche de l’école mutuelle. À tout âge, il faut permettre le droit d’apprendre et pas seulement d’apprendre quelque chose, mais d’apprendre à quelqu’un d’autre : « le droit d’enseigner une compétence devrait être tout aussi reconnu que celui de la parole ».

Robert Jaulin ( 1928-1996)

(par Céline Pessis a coordonné Survivre et vivre, critique de la science , naissance de l’écologie)

 

Robert Jaulin (Le Cannet, Alpes-Maritimes,  – Grosrouvre, près de Montfort-l’Amaury, ) était un ethnologuefrançais. Après plusieurs séjours d’étude au Tchad entre 1954 et 1959 parmi les populations Sara, il publie en 1967 La Mort Sara, essai dans lequel il décrit les rites d’initiation par lesquels il était lui-même passé. Sa conception d’un travail ethnologique dans lequel le chercheur s’implique personnellement l’a placé à part dans le monde scientifique.

Pour Robert Jaulin, « toute civilisation est alliance avec l’univers », mais la civilisation blanche, animée par un féroce esprit de conquête, s’est révélée une entreprise prédatrice et de destruction en cherchant à « dominer la nature » et « les communautés vraies » ; d’où son concept de « décivilisation » : « La civilisation occidentale, en choisissant de détruire toutes les cultures minoritaires qui pouvaient la menacer, a par là même choisi d’abattre toutes les valeurs face auxquelles elle aurait pu se poser ou s’imposer ». Cette civilisation en est « réduite à regarder dans un miroir les vestiges de son passé » et Jaulin a plaidé pour une « indianité blanche, application hypothétique d’une logique humaine du compatible » avec l’univers, avec les autres cultures.

Stanley Jevons ( 1835-1882)

par François Schneider , chercheur en environnement, coauteur de la Décroissance)

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William Stanley Jevons est un économiste et un logicien britannique né le  à Liverpool et mort le  à Bulverhythe. Il est considéré comme le cofondateur de l’école néoclassique et de la « révolution marginaliste », avec Léon Walras et Carl Menger.

Leopold Kohr (1909-1994)

( par Philippe Gruca codirecteur revue Entropia)

 

Leopold Kohr ( à Oberndorf, Autriche près de Salzbourg, †  à Gloucester, Angleterre), économiste, juriste, théoricien politique et philosophe.

Kohr fut à l’origine et pendant près de 25 ans le seul avocat des concepts d’échelle humaine et de small is beautiful, ainsi que de l’idée d’un retour à la vie en petites communautés. En 1983 il reçut le prix Nobel alternatif.

 Kohr se décrit lui-même comme un anarchiste philosophique. Fasciné par les tentatives de ses contemporains des « sciences dures » d’élaborer des théories unitaires, il avait pour ambition de montrer que certaines grandeurs physiques sont pertinentes en sciences sociales, et d’y développer une théorie du tout.

 

 

 

Même dans les années 1950, quand tout le monde pensait que la croissance pouvait résoudre tous les problèmes Kohr était un ferme opposant de cette idée. Il voulait un monde à la mesure de l’homme. Ses théories anticipent de plusieurs décennies les idées écologistes de décroissance soutenable ou de développement endogène.

Après avoir identifié les misères dont souffre l’humanité (tyrannie, guerre, pauvreté…), Kohr a analysé les explications qui en ont successivement été données de l’Antiquité au xxe siècle. À partir de nombreux cas concrets il a pointé les qualités et les défauts de toutes ces explications. S’appuyant sur cette analyse et cette diversité de cas concrets de tous types il a recherché les causes premières de ces misères :

  • Chaque fois qu’un être humain ou un groupe humain a le pouvoir de “se faire plaisir” sans encourir de “punition” il le fait, quelles que soient la moralité de ces actes ou les conséquences pour d’autres êtres humains ou groupes humains,
  • Quand un problème se pose séparément à plusieurs groupes humains, tenter de le résoudre par une structure supérieure ne fera que le complexifier. Cette complexification n’est jamais linéaire, mais la plupart du temps exponentielle.

À partir de ces principes généraux Kohr identifie la taille d’une population comme étant l’élément décisif des misères dont elle souffre. La taille intervient pour une société à la manière dont elle intervient pour un gratte-ciel : au fur et à mesure qu’on leur rajoute des étages il faut ajouter des ascenseurs, jusqu’à ce que les étages inférieurs soient entièrement occupés par les cages d’ascenseurs.

 Grand admirateur du Moyen Âge Kohr ne perdait pas une occasion de répliquer à ceux qui lui reprochaient de vouloir revenir à cette époque de misère économique et culturelle et de guerres incessantes que le Moyen Âge avait produit un bon nombre des plus beaux monuments et ensembles architecturaux de l’Europe et que les guerres médiévales ne pouvaient être comparées aux deux grandes tueries déclenchées par l’existence même des États-nations.

« Le duc de Tyrol déclara la guerre au Margrave de Bavière pour un cheval volé. La guerre dura deux semaines. Il y eut un mort et six blessés. On s’empara d’un village et on but tout le vin qui était dans la cave de l’auberge. La paix fut faite et 35 $ payés en dédommagements. Ni le Duché contigu du Liechtenstein ni l’Archevêché de Salzbourg ne furent au courant qu’il y ait eu quelque guerre que ce soit. Il y avait la guerre à un coin de l’Europe ou un autre presque chaque jour, mais c’étaient des guerres avec des conséquences minimes. Aujourd’hui nous avons relativement peu de guerres et elles ne sont pas pour de meilleures raisons qu’un cheval volé. Mais les conséquences sont considérables ».

Gustav Landauer (1870-1919)

( par Anatole Lucet, professeur de philosophie)

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Gustav Landauer, né le  à Karlsruhe et mort le  à Munich, était un anarchiste et révolutionnaire allemand d’origine juive. Il fut le principal théoricien du socialisme libertaire en Allemagne. Il a été impliqué dans la création de la république des Conseils de Bavière en tant que commissaire à l’instruction publique et à la culture. Landauer est aussi connu pour être le premier traducteur en allemand moderne du mystique médiéval Maître Eckhart, ainsi que pour l’étude et la traduction d’œuvres de William Shakespeare.

Lanza del Vasto

(par Frédéric Rognon professeur de philosophie à la faculté de théologie de Strasbourg))

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Giuseppe Lanza di Trabia-Branciforte1, connu sous son nom d’auteur Lanza del Vasto, est un philosophe italien né le  à San Vito dei Normanni, province de Brindisi, dans les Pouilles et mort le  à Murcie, dans le sud-est de l’Espagne. Disciple chrétien de Gandhi, il est le fondateur des Communautés de l’Arche, axées sur la vie intérieure et la non-violence active. Écrivain et poète de langue française, il fut aussi sculpteur, dessinateur et musicien. Conférencier international, il s’engagea dans de nombreuses actions en faveur de la paix.

Dans le cadre de ses études de philosophie, l’anticlérical Giuseppe Lanza découvre Thomas d’Aquin. C’est une conversion, qu’il date précisément de septembre 1925 et dont il publiera le récit un demi-siècle plus tard. Cette même année 1925, il rédige la thèse de doctorat en droit de Giovanni Acquaviva (it)Una concezione dell’etica e del diritto, sur le rapport entre artiste et modèle pénal de la société dans laquelle vit celui-ci. Il y expose une première fois, sous le nom de son ami, le rapprochement qu’il fait entre son idée de l’être au monde de l’homme à la recherche d’une harmonie entre sensibilité et entendement et la conception thomiste de la Trinité.

En décembre 1936, Lanza part en Inde rejoindre Gandhi non pour fuir l’Occident ou dépasser sa foi chrétienne mais pour entendre l’écho contemporain du Sermon sur la Montagne. Romain Rolland l’a en effet orienté vers une interprétation de la doctrine de l’ahimsa comme une mise en pratique des Béatitudes. Il passe les mois de février, mars et avril 1937 à Wardha auprès du Mahatma, qui l’appelle « Shantidas », c’est-à-dire Serviteur de paix, avant de se rendre en pèlerinage aux sources du Gange, dans l’Himalaya. Dans la nuit du 16 au 17 juin, il reçoit là une vision qui lui dit « Rentre et fonde ! »

En 1948, il épouse Chanterelle Gibelin. C’est alors qu’avec des amis qui ont l’habitude de se réunir chez lui, 3 rue Casimir-Périer, le couple installe, sur le modèle de l’ashram, une première Communauté de l’Arche en Saintonge, au lieu dit Tournier, sur la commune de La Genétouze. Les dissensions personnelles entre membres mettent un terme à l’expérience de vie communautaire quatre ans plus tard.

Lanza del Vasto, avec Bernard Clavel, Théodore Monod, Jean Rostand, René Dumont et des dizaines de personnes, signe en février 1968 une lettre de soutien à ceux qui renvoient leurs livrets militaires pour protester contre la force de frappe nucléaire. Le Groupe d’action et de résistance à la militarisation naîtra de ce mouvement de solidarité.

En 1972, il soutient les paysans du Larzac, un peu plus au sud dans le Massif central, dans leur lutte contre l’extension du camp militaire. Il se rend dans le bourg de La Cavalerie pour suivre un jeûne de quinze jours. En 1974, une communauté s’installe dans la ferme des Truels achetée par l’armée sur le plateau du Larzac.

À travers ses communautés, Lanza del Vasto militait pour le réveil spirituel, la vie simple et le pacifisme. Ses idées ont une base chrétienne, mais ses communautés accueillaient aussi des gens d’autres croyances religieuses, ou de gens d’aucune croyance religieuse.

 

 

 

 

Christopher Lash ( 1932-1994)

( par Renaud Garcia, professeur de philosophie)

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Christopher Lasch, né le  à Omaha (Nebraska) et mort le  à Pittsford (en) (État de New York), est un historien et sociologue américain, intellectuel et critique social important de la deuxième moitié du xxe siècle.

En France, Lasch est présenté par la Revue du MAUSS comme « spécialiste de l’histoire de la famille et des femmes, critique de la société thérapeutique et du narcissisme contemporains, pourfendeur des nouvelles élites du capitalisme avancé1 » et comme un « historien et philosophe d’inspiration marxiste » par la revue Raisons politiques2.

Sa notice dans l’Encyclopedia of Historians and Historical Writing (1999) conclut : « Au cœur de sa pensée critique figurait la conviction que le respect intellectuel naît pleinement du désaccord constructif […] [Lasch] continue de représenter un modèle pour la reconstruction de la vie intellectuelle (et même civique) à une époque d’adoption bien trop peu critique des idées de nos amis et de rejet trop sévère des idées de nos ennemis supposés3. »

Influencé par le courant idéologique de l’école de Francfort5, Christopher Lasch pose un regard critique vis-à-vis des industries culturelles. Dans Culture de masse ou culture populaire ?, il critique la définition de la culture de masse telle que la gauche « libérale-libertaire » la conçoit, et qui voit dans toute critique de la société des loisirs une pensée conservatrice. Les critiques contre l’industrialisation de la culture sont perçues comme des critiques de la démocratie elle-même. 

C’est vers la fin des années 1970 que Lasch entreprend ses recherches sur l’apparition d’un nouveau type d’individu caractérisé par une « personnalité narcissique » (en même temps que les travaux de Richard Sennett sur le « repli sur le privé »)8. Pour Danilo Martuccelli, chez Lasch, « le narcissisme comme figure sociale de repli ou d’implosion vers soi apparaît comme une conséquence de l’effondrement de l’autorité et des sources possibles d’identification normative ».

Ned ( ou John)Ludd ( fin du XVIIIe siècle – début du XIXe siècle)

( par François Jarrige, historien s’intéresse aux mondes populaires et à la genèse de la société industrielle)

Ned ou John Ludd (parfois appelé « Captain Ludd », « King Ludd » ou « General Ludd ») est un ouvrier militant anglais légendaire de la fin du xviiie siècle – début du xixe siècle, utilisé comme symbole par un mouvement puissant de contestation sociale, afin de se protéger de la répression.

Certains ne retiennent que la destruction d’un stock de coton en 1782, mais il s’est fait connaître par la destruction organisée des machines (à tisser notamment) qui, selon lui et ses acolytes, remplaçaient peu à peu les ouvriers humains et ainsi les jetaient au chômage. Les Luddites, qui ont combattu la progression du travail mécanique autour des années 1810, se sont baptisés en son nom et envoyaient des lettres de menaces signées de ce mystérieux « Général Ludd ».

 

Dwight Macdonald (1906-1982)

( par Vincent Cheynet cofondateur du journal la décroissance)

Dwight Macdonald, né à New York le 24 mars 1906 et décédé le 19 décembre 1982, est un journaliste, écrivain et critique social et politique américain. Figure journalistique du New Yorker, Macdonald a également publié plus de trente essais et comptes rendus dans The New York Review of Books, accompagnant la revue à ses débuts en février 1963. Radical sur le plan politique, il était conservateur sur le plan culturel.

Herbert Marcuse ( 1898-1979)

( par Patrick Vassort, maître de conférences HDR université de Caen dirige la revue Illusio)

Herbert Marcuse, né le  à Berlin et mort le  à Starnberg (Bavière), est un philosophe, sociologuemarxiste, américain d’origine allemande, membre de l’École de Francfort avec Theodor Adorno et Max Horkheimer.

Contrairement à Freud, qui voyait dans le principe de réalité la nécessité de la sublimation répressive des désirs, Marcuse – à la suite de la lecture de Marx – dénonce l’inhumanité du principe de réalité répressif, qui n’est autre que le principe de réalité de la société en place. Il préconise, au contraire, l’éclosion des désirs, la transformation de la sexualité en Eros, l’abolition du travail aliéné et l’avènement d’une science et d’une technique nouvelles, qui seront au service de l’être humain. Il ne remet pas en question l’essentiel des théories freudiennes, il les complète, plutôt, en les adaptant à son temps et en les libérant d’une conception bourgeoise de la société pour les rendre émancipatrices et véritablement universelles. En revanche, il critique le révisionnisme néo-freudien, qui tend à édulcorer le caractère subversif des découvertes de Freud. Marcuse va néanmoins beaucoup plus loin que Freud lorsqu’il tente de penser une « sublimation non répressive ». Marcuse est important pour les mouvements écologistes aujourd’hui, car il fut l’un des rares à penser qu’une société non-répressive impliquait aussi un changement dans les techniques, là où Marx pensait qu’un changement dans les rapports de production était suffisant.

Il est notamment l’auteur et de L’Homme unidimensionnel (1964), qui veut démontrer le caractère inégalitaire et totalitaire du capitalisme des « Trente Glorieuses ». Ces affirmations lui valurent des critiques, notamment celle qui proclamerait la tolérance envers toutes les opinions sauf les opinions « qui perpétuent la servitude », malmènent l’autonomie au profit du statu quo répressif et protègent « la machine de discrimination qui est déjà en service ». Pour Marcuse, la tolérance envers des idées qui servent le système de domination et d’oppression est une dénaturation du concept de tolérance : Marcuse oppose la vraie tolérance, qui est nécessairement émancipatrice, à une perversion opportuniste de l’idée de tolérance, qu’il qualifie de « tolérance répressive ». Selon Marcuse, c’est la « tolérance répressive » qui a autorisé la prise du pouvoir par le parti nazi en Allemagne. Pour Marcuse, « une des réalisations de la civilisation industrielle avancée est la régression non-terroriste et démocratique de la liberté – la non-liberté efficace, lisse, raisonnable qui semble plonger ses racines dans le progrès technique même».

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William Morris (1834-1896)

( par Bertrand Cochard agrégé de philosophie prépare une thèse sur Debord)

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William Morris, né le  à Walthamstow, Essex (aujourd’hui dans le borough londonien de Waltham Forest) et mort le  à Hammersmith, Londres, est un fabricant designer textile, imprimeur, écrivain, poète, conférencier, peintre, dessinateur et architecte britannique, célèbre à la fois pour ses œuvres littéraires, son engagement politique libertaire, son travail d’édition et ses créations dans les arts décoratifs, en tant que membre de la Confrérie préraphaélite, qui furent une des sources qui initièrent le mouvement Arts & Crafts qui eut dans ce domaine une des influences les plus importantes en Grande-Bretagne au xxe siècle.

« La forêt lui fut une amie, il ne tarda pas à en connaître tous les sites, tous les chemins, il essayait d’y surprendre les troupeaux de daims qui y vivent. En retour elle l’initia à la beauté. Inconsciemment sans doute, mais sûrement, il commença à sentir le charme profond de la nature, et toute son œuvre de poète et d’artiste devait en être pénétrée. Sans comprendre toute la mystérieuse beauté de la forêt il apprit à l’aimer. Elle fut son premier maître, un magister point pédant, sans rien de rébarbatif ni d’austère, dont les leçons s’égayaient de chants d’oiseaux, de soleil et de parfums sous les arbres, et qui lui apprit à regarder de près et avec sympathie les bêtes et les plantes. C’est peut-être à cette habitude d’observation précise, contractée dès l’enfance que nous devons la frappante vérité de ses décorations florales. »

Il fut un ardent défenseur de l’environnement et du patrimoine architectural. Sa défense de la terre et ses attaques contre la répartition pernicieuse des biens anticipaient, à maints égards, les revendications écologistes. C’est en particulier à cause de son écologisme radical qu’il sera re-découvert par une partie de l’ultra-gauche française d’inspiration anarchiste ou situationniste.

Lewis Mumford ( 1895-1990)

( par François Jarrige , historien mondes populaires)

Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science, ainsi que dans l’histoire de l’urbanisme.

Mumford défendait l’idée que ce qui définit l’humanité, ce qui fait la spécificité de l’être humain par rapport aux animaux, ne réside pas principalement dans notre utilisation des outils (la technique), mais dans notre utilisation du langage (les symboles). Il était convaincu que le partage des connaissances et des idées entre les membres des sociétés primitives était complètement naturel au début de l’humanité et a manifestement été le fondement de la société telle qu’elle est devenue, plus sophistiquée et complexe. Il avait l’espoir d’une poursuite de ce processus d’information pooling dans le monde alors que l’humanité avance vers l’avenir1.

Le choix de Mumford du mot « technique » à travers son travail a été délibéré. Pour Mumford, la technologie est une partie de la technique. En utilisant la définition élargie de la tekhnê grecque, qui signifie non seulement la technologie mais aussi l’art, l’habileté et la dextérité, la technique se réfère à l’interaction d’un milieu social et de l’innovation technologique — la « volonté, les habitudes, les idées, les objectifs » ainsi que « les processus industriels » d’une société. Comme Mumford l’écrit au début de Technics and Civilizations« d’autres civilisations ont atteint un degré élevé de compétence technique, sans, apparemment, être profondément influencées par les méthodes et les objectifs de la technique. »

Dans Le Mythe de la machine, Mumford critique la tendance moderne de la technologie, qui met l’accent sur une expansion constante et illimitée de la production et du remplacement. Il explique que ces objectifs vont à l’encontre de la perfection technique, de la durabilité, de l’efficacité sociale et, globalement, de la satisfaction humaine. La technologie moderne, qu’il appelle « mégatechnique » élude la production durable, la qualité, en poussant au remplacement prématuré des objets techniques grâce à des dispositifs tels que crédit à la consommation, designs non fonctionnels et défectueux, obsolescence programmée, changements de mode fréquent et superficiels.

« Sans l’incitation constante de la publicité », explique-t-il, « la production ralentirait et se stabiliserait à la demande de remplacement normal ; de nombreux produits pourraient atteindre un plateau de conception efficace qui n’exigerait que des modifications minimes d’année en année. »

George Orwell ( 1903-1950)

( par Jean-Claude Michéa, philosophe)

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George Orwell [dʒɔː(ɹ)dʒ ˈɔːwel]a, nom de plume d’Eric Arthur Blair, né le  à Motihari (Inde) pendant la période du Raj britannique et mort le  à Londres, est un écrivain, essayiste et journaliste britannique.

Témoin de son époque, Orwell est dans les années 1930 et 1940 chroniqueur, critique littéraire et romancier. De cette production variée, les deux œuvres au succès le plus durable sont deux textes publiés après la Seconde Guerre mondiale : La Ferme des animaux et surtout 1984, roman dans lequel il crée le concept de Big Brother, depuis passé dans le langage courant de la critique des techniques modernes de surveillance et de contrôle des individus. L’adjectif « orwellien » est également fréquemment utilisé en référence à l’univers totalitaire imaginé par cet écrivain anglais.

François Partant (1926-1987)

( par Jacques Julien maître de conférence en écologie et ethnologie Paris VII et Jean Marc Luquet informaticien)

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François Partant (1926-1987), pseudonyme de François Roche, est un économiste de formation qui a d’abord travaillé en tant que banquier du développement. Après avoir tenté, dans les années 1960, d’aider au développement de plusieurs pays du tiers monde (Iran, Madagascar), c’est en homme de terrain qu’il prit conscience des aberrations auxquelles conduisaient les politiques de développement menées dans le tiers monde. Il travailla alors pour les gouvernements et les mouvements d’opposition de ces pays avant de se lancer dans une réflexion plus globale sur le système économique et politique international. Il est l’un des premiers à développer l’idée d’un après-développement.

En 1982, paraît son livre le plus connu, La Fin du développement, naissance d’une alternative ?, où, après avoir longuement enterré le développement, il cherche à théoriser ce qui pourrait être une alternative au vieux monde finissant. Durant cette période, et jusqu’à la fin de sa vie, Partant collabore régulièrement au bulletin de l’association Champs du Monde, animé notamment par François de Ravignan.

Partant travaillait sur un nouvel ouvrage alors qu’il meurt en 1987. Le livre sera mis en forme par un groupe d’amis parisiens de François Partant et paraît en octobre 1988 sous le titre La Ligne d’horizon. Loin de n’être qu’un complément à La Fin du développement, ce texte analyse l’idéologie du progrès, traite de la crise comme d’un blocage du système, et de l’agriculture comme, peut-être, l’espoir d’une reconstruction ; et aussi des aventures d’un milliardaire idéaliste…

Pier Paolo Pasolini (1922-1975)

( par Max Leroy , écrivain et essayiste)

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Pier Paolo Pasolini [ˈpjɛr ˈpaːolo pazoˈliːni]N 1 est un écrivain, poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien, né le  à Bologne, et assassiné dans la nuit du 1er au N 2, sur la plage d’Ostie, près de Rome.

Son œuvre artistique et intellectuelle, éclectique et politiquement engagée, a marqué la critique. Connu notamment pour son engagement à gauche, mais se situant toujours en dehors des institutions et des partis, il observe en profondeur les transformations de la société italienne de l’après-guerre, et ce, jusqu’à sa mort en 1975. Son œuvre suscite souvent de fortes polémiques (comme pour son dernier film, Salò ou les 120 Journées de Sodome, sorti en salles l’année même de sa mort), et provoque des débats par la radicalité des idées qu’il y exprime. Il se montre très critique, en effet, envers la bourgeoisie et la société consumériste italiennes alors émergente, et prend aussi très tôt ses distances avec l’esprit contestataire de 1968.

Avec plus de quatorze prix et neuf nominations, l’art cinématographique de Pasolini s’impose, dès 1962 avec notamment L’Évangile selon saint Matthieu, puis avec Les Contes de Canterbury.

John Cowper Powys ( 1872-1963)

( par Patrick Marcolini)

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John Cowper Powys ( – ) est un écrivain, conférencier et philosophe britannique (anglo-gallois).

Majid Rahnema (1924-2015)

( par Jean Robert, architecte,  ami et collaborateur de Ivan Illich; Aujourd’hui historien des techniques)

Majid Rahnema, né en 1924 à Téhéran et mort le 1, est un diplomate et ancien ministre iranien. Il a représenté l’Iran à l’ONU de 1957 à 1971. Il travaille sur les problèmes de la pauvreté et les processus de production de la misère par l’économie de marché.

Il en vient à distinguer la « pauvreté » (mode de vie basée sur la sobriété, qui peut être volontaire cf. simplicité volontaire) de la « misère » (impossibilité d’accéder à des moyens de subsistance). Cette réflexion de vingt ans aboutira à la publication de son ouvrage Quand la misère chasse la pauvreté (2003). Dans cet ouvrage, l’auteur résume ainsi son approche : La propagation généralisée de la misère et de l’indigence est un scandale social évidemment inadmissible, surtout dans des sociétés parfaitement à même de l’éviter. Et la révolte viscérale qu’elle suscite en chacun de nous est tout à fait compréhensible et justifiée. Mais ce n’est pas en augmentant la puissance de la machine à créer des biens et des produits matériels que ce scandale prendra fin, car la machine mise en action à cet effet est la même qui fabrique systématiquement la misère. Il s’agit aujourd’hui de chercher à comprendre les raisons multiples et profondes du scandale. C’est cette recherche qui m’amène aujourd’hui à montrer combien une transformation radicale de nos modes de vie, notamment une réinvention de la pauvreté choisie, est désormais devenue la condition sine qua non de toute lutte sérieuse contre les nouvelles formes de production de la misère.

 

John Ruskin (1819-1900)

 ( par Pierre Thiesset )

 

 

John Ruskin, né le  à Bloomsbury à Londres, mort le  à Coniston (Cumbria), est un écrivain, poète, peintre et critique d’art britannique.

 

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Ernst F. Schumacher (1911-1977)

( par Alain Gras, sociologue collaborateur journal la Déroissance)

 

Ernst Friedrich « Fritz » Schumacher (1911-1977) est un économiste britannique, d’origine allemande.

On lui doit d’avoir popularisé en 1973 l’expression Small is beautiful de son maître Leopold Kohr.

La pensée de Schumacher se concentre sur la question de l’échelle humaine. Il récuse le fait que l’économie soit en position de juger correctement ces problèmes car la discipline académique considère que les prix reflètent la valeur intrinsèque des choses. Pour ce directeur des Charbonnages, ce point était évident par le fait que ni la théorie économique ni la pratique des marchés ne fait la distinction entre les biens finis et les biens renouvelables. En conséquence la sur-exploitation rapide des ressources naturelles est considérée comme une contribution positive à la prospérité, alors qu’en réalité un actif est irrémédiablement détruit. Pour Schumacher la société industrielle occidentale est incapable d’apprécier et de préserver son capital naturel (eau pure, sol vivant, air pur, …). Schumacher déclare catégoriquement que les doctrines économiques ne peuvent s’appliquer qu’à la production industrielle, à l’exclusion de l’organisation sociale ou des relations avec l’environnement naturel.

Son concept d’ économie bouddhiste est fondamentalement opposé à l’économie standard et son attention à des agrégats tels que le Produit intérieur brut. Pour l’économiste, qui avait lui-même une inclination vers la quête spirituelle, le caractère satisfait et détendu qu’il voyait dans la population birmane était une conséquence de la tradition bouddhiste qui rejette un attachement excessif aux biens matériels. En conséquence, l’économie bouddhiste recherche une prospérité qui permet l’accomplissement de l’existence humaine en utilisant aussi peu de moyens que possible. Dans ce contexte, le travail est une activité signifiante dans lequel on doit pouvoir se réaliser “créativement, utilement, et de façon productive avec la tête et les mains.”

Pour Schumacher, l’amélioration des conditions de vie ne passe pas par une technologie sophistiquée nécessitant des importations coûteuses, mais par une “technologie à visage humain” basée sur des techniques locales traditionnelles permettant de générer un revenu pour un maximum de gens et ainsi de stimuler “par le bas” l’activité économique. Pour développer le concept de technologie intermédiaire, il crée en 1966 l’Intermediate Technology Development Group (en), une ONG qui se spécialise dans le soutien aux initiatives locales pratiques de développement.

L’agriculture était un sujet d’une importance particulière pour Schumacher, qui s’impliqua avec la Soil Association (en) en faveur de l’agriculture biologique. Pour Schumacher, la productivité économique ne pouvait être qu’un des buts de l’agriculture, la permanence, la santé, et la beauté étant aussi importantes.

 

Jaime Semprun (1947-2010)

( par Patrick Marcolini)

Jaime Semprun est un écrivain, essayiste, traducteur et éditeur français né le  à Paris et mort le . Il a fondé et dirigé les Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances depuis 1991.

En 1997, il publie L’Abîme se repeuple où il examine les conséquences des progrès de l’efficacité économique, et en particulier ce qu’implique pour les jeunes générations l’adaptation aux nouvelles conditions où les hommes ne sont plus que les parasites des machines qui assurent la marche de l’organisation sociale. Semprun écrit : « C’est pourquoi, quand le citoyen-écologiste prétend poser la question la plus dérangeante en demandant : “Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ?” il évite de poser cette autre question, réellement inquiétante : “À quels enfants allons-nous laisser le monde ?” ».

En 2008, quarante ans après Mai 68 et vingt après les Commentaires sur la société du spectacle de Guy Debord, Jaime Semprun publie Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, écrit en collaboration avec René Riesel, ouvrage dans lequel il poursuit sa critique de la société industrielle contemporaine, et notamment celle de ses pseudo-contestataires tels que les divers gauchismes, les citoyennistes, les partisans de la décroissance, ou l’écologisme d’État. Ce livre comporte en annexe la critique de l’ouvrage d’Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise.

Rabindranath Tagore (1861-1941)

( par Mohamed Taleb)

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Rabindranath Thakur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর (Rabīndranāth Thākur) ) ( – ), connu aussi sous le surnom de Gurudev est un compositeur, écrivain, dramaturge, peintre et philosophe indien dont l’œuvre a eu une profonde influence sur la littérature et la musique du Bengale à l’orée du xxe siècle. Il a été couronné par le Prix Nobel de littérature en 1913. Nombre de ses romans et nouvelles ont été adaptés au cinéma, notamment par le cinéaste Satyajit Ray.

Issu de la caste des brahmanes pirali de Calcutta, Tagore compose ses premiers poèmes à l’âge de huit ans. À seize ans, il publie ses premières poésies substantielles sous le pseudonyme de Bhanushingho (« le lion du soleil »)

Henry David Thoreau (1817-1962)

( par Michel Granger, professeur de littérature américaine à l’ Université de Lyon)

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Henry David Thoreau (de son vrai nom David Henry Thoreau) est un philosophe, naturaliste et poète américain, né le  à Concord (Massachusetts), où il est mort le .

Son œuvre majeure, Walden ou la Vie dans les bois, est une réflexion sur l’économie, la nature et la vie simple menée à l’écart de la société, écrite lors d’une retraite dans une cabane qu’il s’était construite au bord d’un lac. Son essai La Désobéissance civile, qui témoigne d’une opposition personnelle face aux autorités esclavagistes de l’époque, a inspiré des actions collectives menées par Gandhi et Martin Luther King Jr. contre la ségrégation raciale.

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Leon Tolstoï (1828-1910)

(par Pierre Thiesset journaliste à la Décroissance)

 
 
 

Léon Tolstoï, nom francisé de Lev Nikolaïevitch Tolstoï (en russe : Лев Никола́евич Толсто́йa[lʲɛf nʲɪkɐˈlaɪvʲɪtɕ tɐlˈstoj]), né le 28 août 1828 ( dans le calendrier grégorien) à Iasnaïa Poliana et mort le 7 novembre 1910( dans le calendrier grégorien) à Astapovo, en Russie, est un écrivain célèbre surtout pour ses romans et nouvelles qui dépeignent la vie du peuple russe à l’époque des tsars, mais aussi pour ses essais, dans lesquels il prenait position par rapport aux pouvoirs civils et ecclésiastiques et voulait mettre en lumière les grands enjeux de la civilisation.

Il prône le travail manuel, la vie au contact de la nature, le rejet du matérialisme, l’abnégation personnelle et le détachement des engagements familiaux et sociaux, confiant que la simple communication de la vérité d’une personne à une autre ferait éventuellement disparaître toutes les superstitions, les cruautés et les contradictions de la vie. À l’aube de la Révolution bolchévique et face à la menace de la Grande Guerre, la seule vie raisonnable est celle indiquée par la doctrine du Christ, et non le patriotisme, les Églises nationales, le socialisme ou la révolution.

 

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Simone Weil (1909-1943)

( par Charles Jacquier responsable collection “mémoires sociales aux éditions Agone 

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Simone Adolphine Weil [simɔn adɔlfin vɛj]est une philosophe humaniste, professeur, écrivain, née à Paris le  et morte à Ashford (Angleterre) le . Sans élaborer aucun système nouveau, elle fait de la philosophie une manière de vivre, non pour acquérir des connaissances, mais pour être dans la vérité.

Juive agnostique, elle se convertit à partir de 1936 à l’« amour du Christ », et ne cesse plus dès lors d’approfondir sa quête de la spiritualité chrétienne. Bien qu’elle n’ait jamais adhéré explicitement par le baptême au catholicisme malgré une profonde vie spirituelle, elle est reconnue et se considérait comme une mystique chrétienne.

Brillante helléniste, elle a réussi, à force de science et d’amour, à proposer une lecture proprement créatrice de la pensée grecque ; elle commente la philosophie de Platon, en qui elle voit « le père de la mystique occidentale », elle traduit et interprète aussi les grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, dans lesquels elle découvre des « intuitions préchrétiennes », qu’elle met en parallèle avec les écritures sacrées hindoues et avec le catharisme. Le fil directeur de cette pensée, que caractérise un constant approfondissement, sans changement de direction ni reniement, est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, philosophiquement reconnue comme une et universelle, et qu’elle a définie comme le besoin de l’âme humaine le plus sacré.

Dans l’expérience directe de la barbarie en Espagne, Simone Weil a su discerner le phénomène, à l’œuvre dans le totalitarisme moderne, d’identification du bien et de la puissance ; cette identification perverse interdit toute réflexion personnelle par le jeu des passions collectives et l’opinion dominante du plus grand nombre ; pire encore : entraîné par la force collective du groupe, l’individu cède à l’adoration de cette puissance. En abandonnant le rationalisme d’Alain et une philosophie centrée sur l’homme, la pensée de Simone Weil va donc franchir un seuil important, grâce à la révélation que seul l’amour surnaturel est capable de répondre au malheur.

Simone Weil n’a jamais été coupée des milieux et des débats scientifiques, comme le prouve son article sur la théorie des quanta. Cette connaissance intime de la science contemporaine, devenue de plus en plus utilitaire, inséparable de l’empire de la technique, lui a permis de ne pas succomber à l’enthousiasme de ceux qu’elle appelle « les adorateurs de l’idole ». Car c’est la science moderne et les techniques qui en sont issues qui ont donné à l’homme occidental la conscience de sa supériorité ; et cette conscience a présidé au colonialisme, à l’impérialisme militaire, économique et culturel, facteurs d’oppression et de déracinement des peuples. Tout entière fondée sur la notion unique d’énergie, dérivée de celle de travail appliquée à l’étude de la nature, cette science moderne est « une étude dont l’objet est placé hors du bien et du mal ». Elle accumule des connaissances, mais n’apporte pas de vérités, rien qu’une pensée humaine puisse aimer. Ainsi, les mathématiques sont conçues de nos jours comme une façon d’ordonner le monde selon notre raison, une manière de le préparer à l’emprise de notre volonté. « Ils font des mathématiques sans en connaître l’usage », dira-t-elle des mathématiciens moderne. Ayant approfondi l’étude des mathématiques auprès de son frère, André Weil, l’un des fondateurs du groupe Bourbaki qu’elle a fréquenté, Simone Weil s’est interrogée sur la relation des mathématiques avec le réel ; pour elle, les mathématiques exercent à la vertu d’attention et revêtent une dimension spirituelle par leur relation avec la vérité : « C’est la même vérité qui pénètre dans la sensibilité charnelle par la douleur physique, dans l’intelligence par la démonstration mathématique, et dans la faculté d’amour par la beauté ». Pour les anciens Grecs, les mathématiques et les sciences en général étaient un pont, un intermédiaire (metaxu) entre la pensée humaine et le cosmos, au sens premier d’un tout harmonieux : « Pour eux, écrit Simone Weil, les mathématiques constituaient, non un exercice de l’esprit, mais une clef de la nature ; clef recherchée non pas en vue de la puissance technique sur la nature, mais afin d’établir une identité de structure entre l’esprit humain et l’univers. » Peu soucieux en effet d’applications techniques, bien qu’ils en fussent capables comme le montrent les inventions de catapultes et les machines d’Archimède, les savants grecs regardaient la science « comme une étude religieuse ». Car telle est pour Simone Weil la vraie définition de la science grecque : elle est « l’étude de la beauté du monde ».