Leopold Kohr ( à Oberndorf, Autriche près de Salzbourg, †  à Gloucester, Angleterre), économiste, juriste, théoricien politique et philosophe.

Kohr fut à l’origine et pendant près de 25 ans le seul avocat des concepts d’échelle humaine et de small is beautiful, ainsi que de l’idée d’un retour à la vie en petites communautés. En 1983 il reçut le prix Nobel alternatif.

 Kohr se décrit lui-même comme un anarchiste philosophique. Fasciné par les tentatives de ses contemporains des « sciences dures » d’élaborer des théories unitaires, il avait pour ambition de montrer que certaines grandeurs physiques sont pertinentes en sciences sociales, et d’y développer une théorie du tout.

Même dans les années 1950, quand tout le monde pensait que la croissance pouvait résoudre tous les problèmes Kohr était un ferme opposant de cette idée. Il voulait un monde à la mesure de l’homme. Ses théories anticipent de plusieurs décennies les idées écologistes de décroissance soutenable ou de développement endogène.

Après avoir identifié les misères dont souffre l’humanité (tyrannie, guerre, pauvreté…), Kohr a analysé les explications qui en ont successivement été données de l’Antiquité au xxe siècle. À partir de nombreux cas concrets il a pointé les qualités et les défauts de toutes ces explications. S’appuyant sur cette analyse et cette diversité de cas concrets de tous types il a recherché les causes premières de ces misères :

  • Chaque fois qu’un être humain ou un groupe humain a le pouvoir de « se faire plaisir » sans encourir de « punition » il le fait, quelles que soient la moralité de ces actes ou les conséquences pour d’autres êtres humains ou groupes humains,
  • Quand un problème se pose séparément à plusieurs groupes humains, tenter de le résoudre par une structure supérieure ne fera que le complexifier. Cette complexification n’est jamais linéaire, mais la plupart du temps exponentielle.

À partir de ces principes généraux Kohr identifie la taille d’une population comme étant l’élément décisif des misères dont elle souffre. La taille intervient pour une société à la manière dont elle intervient pour un gratte-ciel : au fur et à mesure qu’on leur rajoute des étages il faut ajouter des ascenseurs, jusqu’à ce que les étages inférieurs soient entièrement occupés par les cages d’ascenseurs.

 Grand admirateur du Moyen Âge Kohr ne perdait pas une occasion de répliquer à ceux qui lui reprochaient de vouloir revenir à cette époque de misère économique et culturelle et de guerres incessantes que le Moyen Âge avait produit un bon nombre des plus beaux monuments et ensembles architecturaux de l’Europe et que les guerres médiévales ne pouvaient être comparées aux deux grandes tueries déclenchées par l’existence même des États-nations.

« Le duc de Tyrol déclara la guerre au Margrave de Bavière pour un cheval volé. La guerre dura deux semaines. Il y eut un mort et six blessés. On s’empara d’un village et on but tout le vin qui était dans la cave de l’auberge. La paix fut faite et 35 $ payés en dédommagements. Ni le Duché contigu du Liechtenstein ni l’Archevêché de Salzbourg ne furent au courant qu’il y ait eu quelque guerre que ce soit. Il y avait la guerre à un coin de l’Europe ou un autre presque chaque jour, mais c’étaient des guerres avec des conséquences minimes. Aujourd’hui nous avons relativement peu de guerres et elles ne sont pas pour de meilleures raisons qu’un cheval volé. Mais les conséquences sont considérables ».

En 1996, à la Convention de l’American Economics Association de Boston , il défend devant des collègues ébahis l’idée que la question clé n’est pas désormais celle de l’expansion mais celle de la contraction.

Olivier Rey dans son lumineux ouvrage Une question de taille consacre un chapitre à la réflexion de Kohr. Si les mots « petitesse » ou « décroissance » mérite de servir de slogan ce n’est pas leur quelconque valeur de l’absolu mais pour leur pertinence dans une situation où tout est devenu démesuré et continue de croître encore. Il ne s’agit pas de l’apologie du petit en tant que tel mais de la recherche en toute chose de la taille la plus appropriée à l’épanouissement et à la fécondité des existences.

La croissance que Kohr a combattue n’est pas uniquement d’ordre économique mais c’est surtout une décroissance politique : décroissance des états -nations. Il en vient à plaider pour de petits états à la dimension de la Suisse par exemple. « Partout où quelque chose va mal quelque chose est trop gros ». 

L’effondrement des puissances 

Dans L’Effondrement des puissances, Leopold Kohr montre que tout au long de l’Histoire les peuples qui ont vécu dans de petits Etats sont plus heureux, plus pacifiques, plus libres, plus créatifs et plus prospères. Il soutient dans une analyse brillante et passionnante que ce qui est trop gros ou trop grand finit toujours par s’effondrer et que seule la juste mesure et le retour à l’échelle humaine permettraient à l’humanité de se sauver de l’abîme. Sa philosophie politique suggère ainsi que, plutôt que de faire des unions ou des entreprises toujours plus grandes, avec la croyance erronée que cela nous apporterait la paix, la sécurité et la prospérité, nous devrions remettre en question les agrégations de pouvoir et retourner à un patchwork de petits Etats au pouvoir relatif, où les dirigeants sont accessibles et dignes représentants du peuple.