La fabrique de l’information

Les analyses de Pierre Bourdieu ou de Noam Chomsky (1) sur la fabrique de l’information sont toujours aussi percutantes : la télévision tend à s’ « uniformiser » et plus encore à « dépolitiser » sous pression du monde de l’argent et d’une concurrence toujours plus forte entre les rédactions. Contraint à la fois par la concentration actionnariale et la proximité sociologique des acteurs du champ journalistique, le débat démocratique repose avant tout sur l’organisation du consensus. Qu’à cela ne tienne, voici venu le temps des citoyens détendus ; le temps du « hard » et de l’ « humour pop’ » (2) dans lequel le sexe et les humoristes sont devenus des incontournables de la programmation politique, depuis les matinales radiophoniques jusqu’aux émissions informatives de Canal+ qui ont définitivement aboli la frontière entre politique, humour et people. Une omniprésence du rire tout à fait symptomatique du renoncement partiel ou total des grands partis à changer la vie, au nom d’ un idéal et du sens de l’Histoire. Puisque le grand drame de la lutte n’est plus… tâchons au moins d’en rire, et laissons donc le sérieux aux « experts » : les chiffres et les rapports, eux, ne mentent pas.

Il existe une imposture fondamentale inhérente au système médiatique à laquelle il faut tordre le coup et que je nommerai « l’idéologie de la neutralité ». Quatre acteurs sont en présence.

-le journaliste : neutre et au fait des grands débats qui animent la société ; il est à même de poser les bonnes questions à ses interlocuteurs.
-le politique : engagé et partial ; la défense de son idéologie l’entraîne à user de la rhétorique, du mensonge ou de la mauvaise foi à des fins électoralistes.
-l’expert : impartial et compétent ; il fonde sa légitimité sur le travail scientifique. Il ne prend pas parti.
-l’électeur : ignorant des grands enjeux du monde, il faut tout lui vulgariser.

De cette typologie largement intériorisée, on déduit l’interchangeabilité des experts et des journalistes entre eux. Bien évidemment il n’en est rien. Ni l’expert ni le journaliste ne sont des acteurs « hors sol » : nous parlons bien de sciences sociales et non de Science. Les « experts » ne sont pas des « savants ». Il y aurait beaucoup à dire sur la poignée d’éditorialistes et de commentateurs qui hante en permanence radios et télévisions. Est-ce par facilité que les rédactions contactent toujours les mêmes personnes? Est-ce par relation? Est-ce par idéologie ou à l’inverse par naïveté? Nous nous en tiendrons à ce constat : comme tout un chacun, les « experts » portent en eux une certaine vision de l’Homme et de la société. En ce sens, ils sont engagés malgré eux. Yves Calvi, récemment élu journaliste le plus indépendant de France (3), est bien placé pour le savoir. C’est à l’émission C dans l’air que l’on observe ce fait le plus aisément : l’expert est in globo au service des idées dominantes.

 

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