Pour la vie, contre la dérive strictement rationaliste et mécaniste des Lumières

 

 

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Le texte présenté date de 1913. Il est sans doute le premier manifeste écologique moderne qui met en garde contre la tendance prométhéenne du rationalisme mécaniste qui s’exprime dans l’industrialisation, fruit des Lumières, auxquelles Klages oppose une philosophie de la vie.

Klages n’est pas le premier lanceur d’alerte. Dès la fin du XVIIIe siècle, des voix s’étaient élevées pour s’inquiéter de l’excessive consommation de bois exigée par les machines à vapeur.

La mise en garde contre les dangers « prométhéens » du rationalisme théorique et pratique (résumé par la parole de Francis Bacon « Science is power ») s’est exprimée dès le siècle des Lumières lui-même.

Les Romantiques allemands, au nom des valeurs traditionnelles, mais aussi devant les premiers effets négatifs de l’industrialisation, tels qu’ils se manifestaient déjà en Angleterre,  s’en sont pris à l’idéologie du progrès.

Leurs analyses reposent sur l’opposition du mécanique et de l’organique. Ils condamnent un rationalisme qui sur le plan cognitif considère le monde comme une machine et sur le plan pratique comme un objet à exploiter. Ils sont les premiers à formuler le thème de la « mécanisation du monde  » dont traitera Walther Rathenau encore un siècle plus tard, ainsi que la critique d’un capitalisme aliénant l’homme. Dans le dernier quart du XIXième  siècle, la critique de la civilisation moderne sera alimentée en Allemagne par une révolution industrielle et une urbanisation rapides et brutales. À côté d’anti-lumières traditionalistes, se développera tout particulièrement ici une « philosophie de la vie » (Lebensphilosophie) qui verra dans l’esprit ou la raison une instance destructrice du «  monde de la vie  ». Parallèlement, apparaît en terres allemandes toute une nébuleuse de
mouvements sociaux qui expriment une protestation contre les dommages de l’industrialisation. On peut y distinguer les mouvements de réforme de vie qui prônent un mode de vie alternatif, plus sain et plus libre (aujourd’hui encore on trouve en Allemagne des « Maisons de la réforme » qui proposent des produits diététiques), des mouvements de protection de la nature et du patrimoine, et enfin, le plus connu d’entre eux, Klages est l’héritier de toute cette tradition. A l’origine, son texte est précisément un discours tenu lors de la «  fête de la jeunesse  » organisée les 11 et 12 octobre 1913 sur une montagne moyenne de la Hesse, près de Kassel, le Haut Meissner.

Klages se rattachait à la philosophie de la vie et faisait partie
au tournant du XXsiècle du groupe des « cosmiques » (Kosmiker), intellectuels munichois influencés par les travaux du mythologue suisse Johann Jakob Bachofen (1815-1887) sur le matriarcat primitif. Leurs
autres références étaient Goethe, qui faisait alors en Allemagne l’objet d’un véritable culte, et Nietzsche.
Leur but était de remettre en honneur les mythes païens, antérieurs au judaïsme et au christianisme, et de diffuser une sorte de religiosité reliant l’individu à l’univers par l’« Eros cosmogonique »

Klages est celui qui exprimera avec la plus grande vigueur  l’antirationalisme et la détestation du progrès matériel que tous partageaient. Il commencera à travailler dès 1915 à son opus magnum qu’il publiera en trois gros volumes entre 1929 et 1932 sous le titre significatif « L’esprit adversaire de l’âme  » (Der Geist als Widersacher der Seele). Au logocentrisme triomphant depuis les Lumières, il y oppose son «  biocentrisme  » ou son panvitalisme. Comme tout bon philosophe de la vie, il part de l’opposition entre l’esprit et la vie. Mais il la formule autrement : l’âme est ce qui relie l’homme au macrocosme et lui donne accès à des expériences et des visions archétypales.
L’esprit est une conscience de soi « acosmique » et au service exclusif d’une volonté qui cherche à façonner la réalité à son image. Comme Spengler au sein de ses « hautes cultures », Klages voit à l’œuvre dans l’histoire
une sorte de « dialectique de la raison ».

“Au vu de ces raisons-là, les soupçons ne devraient pas tarder à assaillir même ceux dont demeurent étrangères les terribles conséquences provoquées par la pensée maîtresse du « progrès ». L’antique
Hellène avait pour plus haute aspiration la  « kalokagathie », à savoir la beauté intérieure et extérieure de l’homme que lui renvoyait l’image de
l’Olympien ; l’homme du Moyen-Âge se souciait du « salut de l’âme », par quoi il entendait l’élévation spirituelle vers Dieu ; l’homme goethéen aspirait à la perfection de la personne, entendait être « maître »
de son sort ; et, aussi différents que soient ces buts, nous saisissons d’emblée le profond bonheur d’atteindre l’un ou l’autre. Mais ce dont l’homme du progrès s’enorgueillit n’est constitué que de succès, d’accroissements de puissance de l’humanité qu’il prend étourdiment pour un accroissement de valeur, et il y a de fortes raisons de douter de sa capacité à honorer un bonheur pour ne connaître que la creuse satisfaction que la conscience attribue à la domination. Le pouvoir seul est aveugle à toutes les valeurs, aveugle à la vérité et au droit et, là où il doit encore les souffrir, assurément aveugle …”

 

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