Gilles-Eric Séralini : “Le réseau mafieux des OGM”

 

Vu dans la Provence

Vous évoquez une véritable stratégie pour vous “abattre” organisée par Monsanto. N’est-ce pas aller loin dans la thèse du complot ?
G-E S. : Attention, ne vous trompez pas. Il ne s’agit pas de moi. Je ne crains pas pour ma réputation. Il s’agit de défendre des intérêts industriels énormes et la violence terrible des attaques est à la mesure de ces intérêts. Moi je mets en avant, avec mes collègues, des dangers majeurs de santé publique. Dans ce contexte, j’ai l’habitude des controverses mais j’attaque systématiquement quand je suis diffamé comme lorsque Claude Allègre parle de “travail falsifié” à propos de mon étude.

Les méthodes utilisées contre mes recherches sont bien au-delà du simple débat scientifique. J’ai mis au jour un véritable réseau mafieux. Par exemple, un chercheur ex-salarié de Monsanto, Richard E . Goodman, d’éditeur associé, est devenu responsable des articles sur les biotechnologies et les OGM dans la revueFood and Chemical Toxicology, qui a publié mon étude en septembre 2012. Il a donc la haute main désormais sur ce que peut “sortir” la revue.

Cela va encore plus loin. Mes données biographiques sur Wikipédia sont systématiquement “révisées” avec des éléments pour me dénigrer par un autre lobbyiste lié à l’industrie biotechnologique. Autour de Monsanto, du secteur lié à la firme, gravite des chercheurs, des experts écoutés qui ont participé à l’offensive pour défendre les OGM et nous attaquer.

Vous allez plus loin en dénonçant les collusions de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa)…
G-E S. : Oui, l’Efsa, qui a invalidé mes résultats, comporte dans son organigramme nombre des scientifiques qui ont travaillé pour Monsanto, ses satellites, son agence de biotechnologie Ilsi. Et son ancienne présidente, Diana Banati, vient d’ailleurs de démissionner pour prendre des responsabilités au sein de l’Ilsi. L’indépendance de cette structure, la validité de ses avis sur les produits est, elle aussi, faussée.

Vos adversaires vous reprochent de ne pas avoir la modération d’un scientifique, de vouloir promouvoir vos recherches…
G-E S. : J’ai respecté totalement la règle. Mon étude sur les tumeurs provoquées par les OGM et le Roundup a été acceptée par la revue scientifique avant que le livre, qui rend accessible les recherches et le film qui s’en inspire, ne sortent. Jamais une recherche avec de tels enjeux pour la population, pour nos enfants, n’avait bénéficié d’autant de crédits. C’était une nécessité citoyenne d’en restituer la teneur au grand public. Le rôle du chercheur est de dire ce qu’il trouve. C’est mon seul militantisme. Je ne défends pas de cause politique ni de groupe. Tout ce qui se dit en ce sens est une manière de détourner le grand public du vrai débat.

Après votre première étude, vous venez de dénoncer des faits encore plus graves dans une recherche sur la “face cachée des pesticides”. Pouvez-vous détailler cela ?
G-E S. : Eh bien, avec Robin Mesnage, avec qui je travaille à Caen, nous avons constaté que le composé le plus toxique des pesticides de type Roundup n’est pas le glyphosate, la substance couramment évaluée dans l’eau du robinet, mais le POE-15. Or, cet adjuvant est classé par Monsanto inerte et secret. Ses effets n’étaient jusque-là, de ce fait, jamais étudiés. Nous avons acheté des pesticides dans le commerce, nous avons pu identifier les composants, dont ce fameux POE-15. Pour en connaître les effets, nous avons pu mener des recherches sur des lignées de cellules humaines conservées en laboratoire puis les confirmer sur des cellules de placenta et de cordon ombilical. Elles montrent une toxicité 10 000 fois supérieure à celle du glyphosate pour ces cellules, avec notamment la possibilité de graves dérèglements hépatiques et rénaux.

On est là, comme pour les mesures faites à partir d’un échantillon témoin “infecté” face à un processus d’évaluation totalement à revoir car il n’étudiait pas ce “poison caché”. Il y a une sous-estimation systématique, encore une fois, de données majeures pour la santé publique.

Quelle est votre solution pour une vraie transparence des évaluations en santé publique ?
G-E S. : Je plaide pour des expertises contradictoires immédiates, à la manière de ce qui se fait en justice. Les processus qui existent aujourd’hui ne garantissent pas la sécurité alimentaire. Les processus sont trop atteints par les conflits d’intérêts.

Estimez-vous aujourd’hui que les universités peuvent mener des recherches indépendantes ?
G-E S. : J’ai les plus grandes craintes sur la loi dite “LRU” sur les libertés et responsabilités des universités. Elle permet notamment de faire rentrer des industriels au conseil d’administration des universités.

Nous ne sommes pas encore au niveau des Américains mais nous sommes en train de nous vendre à l’industrie. Les jeunes chercheurs, s’ils sont aidés par les entreprises, vont ensuite les intégrer et, en gardant leur réseau au sein des labos universitaires, bâtir une sphère d’influence pour leurs boîtes.

Vous ne vous sentez pas un peu seul dans votre combat, face à la pieuvre que vous décrivez ?
G-E S. : Franchement, je ne me suis jamais senti seul. Même si, au niveau français, j’ai subi dans le microcosme des attaques instrumentalisées par Monsanto, j’ai avec moi tout un réseau de 300 chercheurs qui me soutiennent au niveau européen, au sein de l’Ensser, des scientifiques engagés pour une responsabilité sociale et environnementale. J’ai aussi de mon côté l’Union of Concerned Scientists et tous ses chercheurs en Amérique du Nord.

Je suis invité dans une trentaine de pays et soutenu par 130 associations. Ce n’est pas le combat d’un homme solitaire. Demain, je serai au Parlement européen pour expliquer aux députés les compromissions de l’Efsa. Tout un réseau se lève face aux industriels qui sont capables de tout.

Pas de consensus européen pour la défense des abeilles

Vu sur le site de la Croix

Au sein du comité d’experts, les 27 sont restés divisés sur le sujet

La commission soumettra à nouveau au vote sa proposition en partie remaniée lors d’un prochain comité d’experts

Le 16 janvier, dans un avis scientifique, l’Agence européenne de sécurité alimentaire (Efsa) a fait état de risques élevés pour les abeilles associés à l’utilisation de trois insecticides dits néonicotinoïdes. Ces substances, la clothianidine, l’imidaclopride et le thiaméthoxame, plus connus sous leurs noms commerciaux de Cruiser, Gaucho, etc. sont les insecticides les plus utilisés dans le monde (sous forme d’enrobage de semences ou de granules dans les cultures).

LES ÉTUDES DE L‘AGENCE EUROPÉENNE DE SÉCURITÉ ALIMENTAIRE
L’Efsa détaille les moyens de contamination des pollinisateurs via le pollen, le nectar, les poussières et la guttation (les gouttelettes excrétées par les plantes) tous pouvant être fatals aux abeilles. Concernant le pollen et le nectar, « seule l’utilisation sur des cultures n’attirant pas les abeilles a été considérée comme acceptable », estime l’agence. Les poussières se révèlent délétères notamment sous serre. Quant à la guttation la seule évaluation des risques finalisée concernant le maïs traité avec du thiaméthoxame montre un « effet aigu » sur les abeilles.

Ce constat particulièrement sévère tranche une vieille polémique sur la responsabilité des pesticides dans le phénomène massif de mortalité des abeilles par ailleurs affaiblies et décimées par des virus et parasites et par l’absence de nourriture générée par la monoculture de l’agriculture intensive.

METTRE FIN À LA CACOPHONIE EUROPÉENNE
Forte de l’avis scientifique émis par son agence d’experts, la commission européenne souhaitait mettre un terme à la cacophonie concernant l’usage de ces substances au sein de l’Union en poussant les États à adopter une réglementation commune. En effet plusieurs d’entre eux ont pris des mesures partielles et diverses de suspension de l’usage de certaines de ces substances.

Ainsi la France a-t-elle retiré l’autorisation de mise sur le marché du Cruiser OSR utilisé en traitement de semence pour le colza au printemps dernier. Tandis que d’autres pays tels l’Italie ou l’Allemagne en ont restreint l’usage pour le maïs. Les Pays-Bas ont ciblé les plantes butinées par les abeilles, la Slovénie a opté pour une interdiction généralisée.

L’ABSTENTION DE L’ALLEMAGNE ET DU ROYAUME-UNI
La commission européenne a donc soumis au vote vendredi 14 mars au comité d’experts sur la chaîne alimentaire et la santé animale regroupant les 27 États membres une proposition d’interdiction de l’usage de ces substances sur les cultures de maïs, colza, tournesol et coton pendant deux ans. Or la majorité qualifiée aux deux-tiers n’a pu être atteinte, treize pays ayant voté pour (dont la France, l’Italie, l’Espagne et la Pologne), neuf contre (République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Irlande, Grèce, Lituanie, Autriche, Portugal et Hongrie) et cinq s’étant abstenus. Deux des poids lourds européens, l’Allemagne et le Royaume-Uni, qui pèsent chacun pour 29 voix comme la France, ne se sont pas prononcés.

« C’est une façon claire de faire échouer le vote, sans voter contre », réagit François Veillerette, porte-parole de Générations Futures, ONG qui milite contre les pesticides. « On ne peut pas soupçonner les experts de l’Efsa d’être de dangereux écologistes. À quoi sert l’agence si lorsqu’elle produit un rapport clair et que la commission la suit, les États membres n’en tiennent pas compte ? », interroge-t-il.

LA COMMISSION EUROPÉENNE FERA UNE NOUVELLE PROPOSITION
La commission fera une nouvelle proposition d’interdiction en prenant en compte diverses requêtes. « L’idée générale reste l’interdiction mais il y a des variations sur le thème selon le type de plantes, la saison, l’usage des pesticides ou si la substance est intégrée ou non à la semence », a commenté au site Euractiv, Frédéric Vincent, porte-parole du commissaire européen à la santé Tonio Borg.