le grand basculement du XXI ième siècle : intégrer une science du paranormal

 

Cette page est créée à partir de l’article écrit par Marie-France de Palacio dans le n°125 de Nexus de novembre-décembre 2019

 

 

 

Jeffrey John Kripal est titulaire de la chaire J Newton Rayzor de philosophie et histoire des religions de l’Université Rice à Houston ( Texas).

Son livre « The Flip » n’est pas traduit en français mais a fait l’objet d’un long article de Marie-France de Palacio dans Nexus de novembre-décembre 2019 résumé ci-dessous.

Marie-France de Palacio, née en 1969, a été successivement enseignante dans le secondaire, Maître de Conférences puis Professeur des Universités. Spécialiste de littérature de la fin du XIXe siècle et de littérature comparée, elle a publié de nombreux articles et ouvrages dans le domaine universitaire. Diagnostiquée bipolaire et état-limite en 2013, après des années de souffrance, elle a cessé d’enseigner et se consacre désormais à la recherche et à l’écriture pour son propre compte. Elle a retracé son parcours de vie dans un livre-témoignage publié aux éditions Max Milo, Ta sensibilité te tuera. Sans pour autant quitter la littérature, elle explore désormais d’autres voies, celles qui l’ont aidée dans les moments difficiles, notamment l’étude du potentiel thérapeutique des états modifiés de conscience, et la nécessaire réhabilitation de l’hypersensibilité. ( source partielle : Huffingtonpost.fr)

The Flip : Epiphanies of Mind and the Future of Knowledge ( le renversement : les épiphanies de l’esprit et l’avenir des savoirs)

Ce salto de la pensée est présenté par l’auteur comme une sorte de petite révolution mais il s’inscrit dans un contexte de recherches physiques et métaphysiques de plus en plus nombreuses sur la conscience.

Le retournement synthétise la réflexion sur la primauté de la conscience/l’Esprit dans l’Univers et appelle à en tirer les conclusions.

En 2014, un groupe de scientifiques sous la houlette du neuroscientifique Mario Beauregard avait publié un « manifeste pour une science post-matérialiste » dont une présentation figure ici sur ce site.

Marie-France de Palacio met en avant le quinzième point de ce manifeste :

a) l’esprit représente un aspect de la réalité tout aussi primordial que le monde physique. Il ne peut être dérivé de la matière.

b) il existe une interconnection profonde entre l’esprit et le monde physique.

c) l’esprit peut affecter le monde de manière non locale.

d) les esprits individuels ne sont apparemment pas limités et peuvent s’unir.

Il s’agit d’en finir avec les dogmes matérialistes . La physique classique était visée qui  sépare le monde  en tant qu’ objet  et l’humain en tant que sujet.

On retrouve le même ton presque vindicatif dans le livre de Jeffrey Kripal qui propose dans son livre une vision dans laquelle l’esprit est à l’arrière plan de tout ce que nous considérons comme la réalité matérielle.

L’originalié du livre est d’en appeler à un renversement de perspective et nous ne pouvons plus faire comme si les phénomènes « psi » et le paranormal étaient marginaux. Il faudra bien dans nos sociétés faire une place à ce qui échappe à l’entendement. Kripal nous invite à accorder le plus grand crédit au subjectif et non au quantifiable.

Kripal considère que la matière n’est que l’expression d’une conscience inhérente au cosmos.

Il focalise d’abors son attention sur les expériences déterminantes d’intellectuels et scientifiques chevronnés y compris des prix Nobel ayant eux aussi connu un « flip ».

  • Le premier des cinq chapitres présente des témoignages qui ont tous en commun de décrire une expérience paranormale bouleversante et irréfutable. Par exemple celle du rêve de Mark Twain préfigurant la mort de son frère ou celle du prix Nobel de chimie Kary Mullis qui affirme avoir été enlevé par des extra-terrestres.

Il évoque aussi les récits de conversion de penseurs matérialistes : Eben Alexander mais aussi Hans Berger l’inventeur de l’électro-encéphalogramme, A.J. Ayer philosophe positiviste et athée retourné par son expérience de mort imminente ou encore Marjorie Hines Woollacoot convaincue après un éveil qu’il n’y a pas de séparation entre l’esprit et la matière.

Et puis il y a tous les autres cas tel celui de Marie Curie qui participait aux séances spirites  de la célébre médium Eusapia Palladino ou Wolfang Pauli confronté à des phénomènes poltergeist.

Le deuxième chapitre de the Flip rapproche la science et l’expérience extraordinaire en invoquant les conséquences de la physique quantique : la matière comme énergie congelée, la non-localité, l’énergie noire, les univers parallèles autant d’anomalies proches des états modifiés de conscience.

L’imagination et le réel se confondent et c’est l’une des thèses essentielles de The Flip. Mais nous sommes dépendants d’un matérialisme qui détient les règles du jeu.

Dans son livre  the Soul of the marionnettel’âme de la marionnette, 2016 John Gray s’inscrit lui aussi dans ce courant de relativisation des compétences scientifiques.

Kripal passe en revue bon nombre de scientifiques ayant vécu une expérience de fusion avec la Conscience cosmique tel le paléontologue Simon Conway Morris qui propose une théorie de l’évolution comme prise de conscience progressive de l’Univers par lui-même. Le cerveau humain serait une antenne de conscience permettant de saisir la musique de l’Univers, correspondant à des structures mathématiques : Nous sommes le cosmos devenu conscient de lui-même.

Dans Origins of Consciousness,  Adrian David Nelson souligne l’évolution des comparaisons pour désigner l’Univers depuis l’Antiquité qui y voyait une intelligence jusqu’à la science matérialiste qui l’a réduit au statut de vaste machine. Le point de vue contemporain a de plus en plus tendance à le voir comme un organisme, ce qui était déjà le cas de l’idéalisme allemand du XIX ième  autour de Schelling et Fichte.

 

Nelson souligne le retour de la métaphysique et, selon lui, la meilleure théorie à ce jour est celle des neuroscientifiques  Giulio Tononi et Christof Koch qui considèrent que la conscience est partout dans le cosmos et qu’elle est mesurable. C’est une forme de renouvellement scientifique du panpsychisme. Nelson établit des liens avec la pyschologie transpersonnelle et la parapsychologie. Les phénomènes psi confirment l’existence d’interactions invisibles défiant le temps et l’espace.

Nelson élargit sa réflexion au bouddhisme et aux spiritualités postulant la nature universelle de la conscience anhilant la séparation entre soi et l’Autre. La physique moderne constate-t-il a une vue holistique de la nature que présentait déjà Fritjof Capra dès 1975 dans le célèbre Tao de la physique et où il énonçait que la connexion quantique de l’Univers dans son ensemble est la réalité fondamentale. ( cf son site)

L’écrivain cinéaste et musicien britannique Simon G. Powell a tiré deux excellents livres de ses expériences de la psilocybine ( issue des champignons allucinogènes) et il a développé dans The psilocybin Solution l’idée que l’Univers est une histoire qui s’écrit elle-même.

L’univers serait une sorte d’histoire qui s’écrit continuellement et en son  sein des motifs ne cessent de s’informer les uns les autres. Particules, molécules, cellules, micro-organismes, plantes animaux, humains, idées sont autant de formes prises par cette information circulant via des échanges constants. Tout est interconnecté pour former un vaste ensemble cohérent.

De la conscience émanent des modèles, des motifs qui correspondent à un niveau de réalité sous-jacent. La conscience est une forme d’imagination première qui revêt toutes les formes d’expression possibles.

On s’achemine vers l’idée d’une véritable physique de l’imagination. L’imagination est en réalité l’architecte même de l’Univers.

Dans les états modifiés de conscience et autres moments de révélations cosmiques, mystiques, etc…nous sommes tout simplement plus à même de saisir le motif global, le dessin cohérent que constituent les morceaux pour une fois réunis de ce que nous percevons d’habitude comme autant de pièces distinctes.

Kripal reprend l’histoire de la métaphore du cerveau-filtre et celle de la radio pour rappeler que notre cerveau ne fait que capter une fréquence d’ondes parmi d’autres qui coexistent au même moment. Dans les moments d’états de conscience élargie, notre cerveau peut recevoir d’autres signaux, des ondes d’autres chaînes.

Kripal redonne à l’imagination toute sa portée ; elle est l’expression de la conscience elle-même.  Pour lui, et c’est là l’originalité de son essai, les expériences paranormales sont une autre forme de manifestation symbolique de la conscience primordiale antérieure à toute forme mentale ou matérielle et en un sens c’est un langage d’une autre sorte qui nous parle par l’intermédiaire d’images étranges voire absurdes.

Jusqu’ici, ces expériences sont réduites au statut d’anecdotes sans portée et le mode privilégié  de connaissance scientifique  sont les mathématiques. La proposition de Kripal est bien d’effectuer une révolution, une rotation, un  flip en gymnastique. Le caractère enthousiasmant de cet essai est la réhabilitation des sciences humaines. Il préconise par exemple de cesser de considérer l’histoire des religions comme celle d’univers cloisonnés et de revenir à ce qu’elles ont d’universel en plaçant au coeur de la réflexion ces « choses impossibles » qui défient la raison et sont pourtant à l’origine de tout.

Kripal retient cinq grands courants de pensée  philosophiques allant du panpsychisme à l’idéalisme. La figure majeure de ce dernier courant est Bernardo Kastrup – cf son site -dont la pensée très originale est d’autant plus importante que cet anti-matérialiste chevronné vient du monde de l’ingénierie et de l’informatique.

L’aspect de l’oeuvre de Kastrup qui intéresse particulièrement Kripal est l’importance que celui-ci accorde aux histoires, aux mythes et aux symboles.

Les évenements étranges interviennent dans le quotidien du monde matériel et s’y inscrivent comme des récits, des histoires, des textes vivants.  La nature s’écrit et se lit elle-même à travers l’expérience humaine depuis l’usage le plus ordinaire des sens jusqu’aux plus extraordinaires états modifiés de conscience. Kripal insiste sur l’existence réelle du sens symbolique au sein du cosmos vivant.

Nous sommes très forts dit Kripal pour étudier le cosmos matériel  comme une collection d’objets observés « en dehors ». Mai il n’en va  pas de même pour la conscience :   la conscience essaie de devenir consciente de la Conscience.

Dans son essai Dreamed up Reality, Kastrup reprend un thème déjà évoqué par le biocentriste Robert Lanza : les théories scientifiques ne peuvent être objectives puisque nous les créons nous-mêmes… Elles ne sont que des « histoires » comme d’autres.

La solution est de poursuivre l’exploration de nos mondes intérieurs qui, faisant partie de la nature, nous informent sur elle. L’exploration est, pour Kastrup aussi, plus pertinente que l’exploration objective impliquée par la science.

La méditation est un des moyens d’acquérir des connaissances sur la réalité en désarmant pour un laps de temps les mécanismes de filtrage du cerveau. Mais, outre la méditation, on évoquera de même l’hypnose, le rêve lucide, la privation sensorielle, le jeûne, les rituels chamaniques etc… (on pourrait ajouter à la liste les psilocybes chers à Powell)

Kastrub élabore une théorie ingénieuse qui expliquerait que toutes ces impressions obtenues sont partiellement reçues grâce à un effondrement de la fonction d’onde – cf physique quantique- Son hypothèse est donc que la conscience est un phénomène de champ non local non pas causé par le cerveau mais couplé à celui-ci. Toute connaissance et expérience enregistrée par une entité consciente survivrait éternellement. ( ce qui rejoint l’idée du champ akashique notamment développé par Ervin Lazlo –cf ici sur le site )

Dans son dernier chapitre qualifié d’un peu fourre-tout par Marie France de Palacio, Kripal souligne la nécessité d’un humanisme cosmique et non anthropocentrique prenant en compte toutes les formes de vie. C’est le cas de l’écologie profonde ( dark ecology) telle que définie par Timothy Morton et qui est une autre expression de cette conscience de soi. ( cf sur blog Médiapart la pensée de Timothy Morton). La nature n’est plus conçue comme quelque chose d’extérieur mais nous sommes devenus la  nature consciente d’elle-même.

Comme Kripal, Nelson estime que l’erreur de la science a été l’orgueil anthropocentrique de s’approprier le monopole de la conscience et de l’esprit et nous en avons fait des catégories humaines et nous nous sommes nous-mêmes considérés comme êtres séparés. Cette vue matérialiste et morose d’un Univers dépourvu de signification a entraîné les crises sociales et environnementales que nous connaissons. Le matérialisme scientifique a conduit à un réductionnisme forcené pour lequel l’esprit n’est rien d’autre que le cerveau et la vie rien d’autre qu’une machinerie biologique.

Quand on commence à comprendre  que la conscience est fondamentale, originelle, la relativité de toute identité politique, sociale, culturelle, s’impose, chacun n’étant qu’une construction à partir de ce cosmos doué de conscience. L’appel à une prise de conscience de la réalité de l’inconcevable ( et non de l’irréel) paraît une urgence , une action de salut public.

Kripal est parti d’expériences paranormales et aboutit à la politique, la morale, la religion et l’écologie.

C’est bien, mais ce n’est pas assez, surtout après avoir consacré un chapitre à l’importance des symboles et des mythes. Dans un livre récent,Hypersensibilité et conscience élargie, Marie-France de Palacio avait tenté de rappeler combien les états de conscience élargie ont marqué la littérature.

 

Dans son ouvrage  justement intitulé le jeu cosmique le psychiatre transpersonnel Stanislaf Grof 

évoque aussi bien les écritures hindoues – le fameux voile de Mayaque le théâtre baroque ou l’opéra de Wagner. Lui-même revisite le mythe de la Caverne en l’appliquant par exemple à une salle de cinéma où nous n’analysons pas les étapes de réalisation du film et ne nous retournons pas pour voir la source de lumière projetée sur une pellicule, etc…La réalité dépeinte par le film n’a pas d’existence propre, c’est une expérience voulue par la Conscience qui se projette en histoires et personnages individuels.

Si l’on suit les incitations de Kripal à placer la question de la réalité de l’irréel au coeur des préoccupations des sciences humaines, un premier pas sera peut-être justement de remettre au premier plan toutes les manifestations culturelles de ces expériences , des panneaux de Visions de l’au delà  de Bosch au Janus de Koestler en passant par toute la littérature qui considérait le monde comme un théâtre : Antiquité latine, Espagne baroque, théâtre des marionnettes allemand, etc…

 

C’est en effet aux Humanités de prendre le relais au lieu de tenter de mimer stérilement ( et non sans ridicule) les méthodologies scientifiques. Et il resterait à créer une discipline nouvelle pour laquelle l’étude de l’extraordinaire serait devenue ordinaire…

Comme pour donner espoir et réaliser le voeux de Kripal un article universitaire signé par de prestigieux chercheurs est paru fin 2018 invitant à mener des investigations dans le domaine des états modifiés de conscience. Il fait le bilan sur les aspects non-locaux et non duels des états provoqués par la méditation transcendantale. Certes, actuellement  cette « science contemplative »  concilie les enseignements du bouddhisme et de la science occidentale mais rien n’empêche de reprendre la terminologie pour lui donner une acceptation moins restricitive.