11. L’illusion de l’objectivité

Pour celles et ceux qui idéalisent la science, le scientifique représente un modèle d’objectivité qui se dresse au-dessus des illusions touchant le reste de l’humanité. L’esprit scientifique peut voyager au-delà du domaine terrestre des sens et voir la nature en quelque sorte depuis l’extérieur. La science offre une véritable compréhension de la nature matérielle, la seule en réalité qui soit. Les scientifiques constituent donc un clergé supérieur aux clergés religieux qui maintiennent leur prestige et leur pouvoir en s’appuyant sur l’ignorance et la peur. les scientifiques se dressent à l’avant-garde du progrès humain.

Tout au long de ce livre j’ai montré que la philosophie matérialiste ou « vision scientifique du monde » n’était pas faite de vérités objectives indéniables. C’est un système de  croyance tout à fait discutable, dépassé par les récents développements de la science elle-même. La science fait partie des activités humaines avant tout. Supposer qu’elle est parfaitement objective déforme la perception que l’on a des scientifiques. L’illusion de l’objectivité rend les scientifiques aussi décevant que déçus.

Voyages chamaniques et esprits désincarnés (470-475)

Dès le début le pouvoir de la science s’est également appuyé sur l’imagination. Rien l’illustre mieux que le remarquable livre de Johannes Kepler écrit en 1609 cf « le rêve ou l’astronomie lunaire » dans lequel son voyageur parvient jusqu’à la lune car il est un esprit désincarné. Cette histoire a causé de gros ennuis à Kepler à un moment où plusieurs femmes furent brûlées vives pour sorcellerie.

L’idée d’un esprit sans corps devint bientôt un ingrédient fondamental de la science mécaniste repris par Descartes dans son Discours de la méthode. Selon Descartes « lâme » semblable à Dieu est immortelle et peut connaître les lois de la nature grâce à la raison et participer à l’âme mathématique de Dieu. A l’opposé le corps est matériel inconscient et mécanique.

L’intelligence du savant était d’une façon ou d’une autre désincarnée. C’est pourquoi Stephen Hawking est devenu une icône populaire.

Cette image de l’esprit désincarné renvoie aux visions des  chamanes dont l’esprit peut voyager dans les mondes souterrains sous une forme animale et dans les airs comme des oiseaux. Les exercices de pensée hypothétique ont joué un grand rôle en science et les savants exceptionnels tels que Kepler et Einstein ont su utiliser leur imagination.

Les scientifiques emploient la forme passive comme s’ils étaient des observateurs sans émotions ni corps devant lesquels les événements se déroulent spontanément.

Au XIX ième siècle les matérialistes croyaient que la physique pouvait fournir une définition juste de la matière mais le déploiement de la théorie quantique à partir de 1920 a rendu cette supposition caduque. Les physiciens ne pouvaient prétendre ne pas être impliqués dans leurs expériences. En conséquence le matérialisme est condamné à changer ( D’Espagnat, 1976)

L’allégorie de la caverne (475-477)

Dans la célèbre allégorie de Platon, des prisonniers sont enchaînés dans une caverne et ne voient la réalité que des ombres se reflétant sur le mur. Ils sont sujets à toutes sortes d’opinions, d’illusions et de conflits. Le philosophe est comme un prisonnier qui s’échappe de la caverne et voit la réalité telle qu’elle est.

Comme l’a fait remarqué le sociologue des sciences Bruno Latour, dans son livre Politique de la nature (1999) cette image a connu une deuxième vie grâce aux sciences. Pour Platon elle représente le parcours au-delà du corps et des sens vers le domaine des Idées immatérielles.

Pour les matérialistes la réalité objective ne relève pas du domaine des Idées mais de la matière mathématisée. Dans sa version moderne seuls les scientifiques peuvent sortir de la caverne … où ils reviennent apporter la lumière. L’allégorie de la caverne promeut implicitement l’idéal de l’objectivité scientifique.

L’humanité des scientifiques ( 477-481)

Ils diffèrent les uns des autres comme tout le monde. L’historien des sciences Thomas Kuhn a montré que la science officielle ou « normale » se pratique à l’intérieur d’un cadre partagé de conjectures et de pratiques admises, d’un paradigme.

Les scientifiques se montrent souvent dogmatiques et partiaux quand on les confronte à des faits ou des idées qui vont à l’encontre de leurs croyances. « Détourner le regard est le moyen sensé de gérer les idées potentiellement troublantes » ont fait observer les sociologues des sciences Harry Collins et Trevor Pinch. dans les rivalités entre scientifiques, les résultats expérimentaux sont rarement décisifs en eux-mêmes. Les faits ne parlent pas d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’accord sur les faits. Quand un nouveau consensus s’installe, les controverses retournent dans l’ombre. Dans les laboratoires les scientifiques écartent les données inconvenantes et arrivent à la valeur finale en faisant la moyenne des mesures acceptables. Puis un comité international d’experts sélectionne et ajuste pour arriver à une « meilleure valeur ».

L’illusion de l’objectivité se renforce avec l’éloignement. Les biologistes, psychologues et praticiens des sciences sociales envient les physiciens considérant que la physique est beaucoup plus objective et précise que leur propre discipline. De l’extérieur , la métrologie , branche de la physique qui s’occupe des constantes fondamentales semble un oasis de certitude. mais les métrologistes sont loin de prétendre à cela : ils sont préoccupés par les variations dans les mesures, la fiabilité des différentes méthodes, les rivalités entre laboratoires. Au final, leurs « meilleures valeurs » restent des estimations consensuelles.

Plus grande est la distance plus grande est l’illusion. Ceux qui ont tendance à idéaliser l’objectivité des scientifiques sont ds gens qui ne savent rien ou presque de la science et qui voyant en elle un espoir de salut en font une sorte de religion.

La forme active ( 481-483)

Dans de nombreux documents scientifiques l’utilisation de la forme passive témoigne de l’idéalisation de l’objectivité. Cette forme passive est devenue à la mode à la fin du XIX ième siècle. Newton, Faraday, Darwin parlaient à la première personne. En 2000 , j’ai mené une enquête sur 172 écoles en GB , 42% promouvaient la forme passive, 45% la forme active et 13% étaient sans préférence.

Passer à la forme active rend le discours scientifique plus honnête et plus lisible.

Tromperies et impostures ( 484-485)

Peter Medawar biologiste britannique éloquent, prix Nobel de médecine disait en 1963 à la BBC qu’un article scientifique est une imposture. Il ne parlait pas de données frauduleuses mais de la façon dont les articles sont conventionnellement écrits. Cette façon donne une impression complètement fausse de la façon dont la science fonctionne. En fait les scientifiques partent toujours d’une attente ou d’une hypothèse qui leur fournit une raison d’enquêter. Les scientifiques ne devraient pas avoir honte d’admettre que les hypothèses leur viennent par des voies non cartographiées de la pensée et qu’elles sont le fruit de l’imagination et de l’inspiration.

Comment l’expérimentateur influence le résultat ( 485-494)

Tous les chercheurs en médecine savent que leurs croyances et leurs attentes peuvent influencer le résultat de leurs expériences. On connaît aussi très bien « l’effet expérimentateur » en psychologie expérimentale avec le test célèbre de Rorschach .

Même avec les animaux, les attentes des chercheurs peuvent influencer les résultats. (expérience à Harvard de Robert Rosenthal.

Les sciences dures présument que cette influence leur est épargnée.  En 1996 et 1998 j’ai mené une enquête sur plus de 1500 articles de revues scientifiques de bonne renommée pour savoir combien de chercheurs employaient des méthode « en aveugle ». Caroline Watt et Marleen Nagtegaal ont répété cette enquête à partir d’une sélection différente de revues. Dans les deux enquêtes les sciences physiques n’utilisaient pas ces méthodes, les sciences naturelles moins de 2,5%. Le pourcentage le plus élevé, et de loin , revient à la parapsychologie.

Parmi 23 facultés de physique et chimie une seule utilisait les méthodologies en aveugle et les enseignaient à leurs étudiants. Sur 42 facultés de sciences naturelles, 12 ( 29%) les utilisaient parfois et les enseignaient.

Tests  expérimentaux de l’effet expérimentateur ( 489-494)

La meilleure façon de savoir si les attentes des chercheurs peuvent de façon consciente ou non sur les résultats  est de mener des expériences sur les expériences. malgré des appels répétés je n’ai reçu aucune réponse sauf en une seule occasion avec un professeur de physique d’une des meilleure classe de terminale en GB. Mais il voulait l’accord du proviseur qui me répondit : « Evidemment que élèves sont influencés par leurs attentes ! »

Je me suis rendu compte que tous scientifiques professionnels ont passé des années en TP à s’entraîner à trouver les résultats  attendus.

Pendant 10 à Cambridge – en biologie cellulaire    et biochimie et 1 an à Harvard en biologie j’ai enseigné en TP à des étudiants comment faire des expériences dont les résultats étaient connus d’avance. Mais il y en avait toujours qui ne trouvaient pas le »bon résultat ».

Il court beaucoup de bruits dans les laboratoires suggérant que certaines personnes provoquent d’étranges effets, parfois négatifs. Le phénomène porte même un nom : « l’effet Pauli » lauréat du prix Nobel réputé pour les pannes d’équipement que sa seule présence semblait provoquer.

Mais ces effets éventuels de l’esprit sur la matière  peuvent aussi agir de façon positive et un professeur de biochimie aux Etats-unis m’a raconté que c’était un des secrets de sa réussite.

L’objectivité des sciences dures reste une hypothèse à démontrer. Par ailleurs les scientifiques publient en général une petite partie de leurs données et s’ils choisissent soigneusement les résultats ils introduisent ainsi une distorsion.

La préférence de publication ou marge d’erreur inhérente ( 494-496)

De toutes les disciplines de la recherche, la parapsychologie est celle qui subit la surveillance la plus sévère et la plus persistante. Les sceptiques disposent d’une liste toute prête d’objections et ils ont raison de signaler les sources d’erreurs possibles en recherche psi mais les mêmes principes devraient s’appliquer aux autres disciplines.

En outre les revues scientifiques rechignent à publier des études négatives. Comme l’a signalé Ben Goldacre « des pans entiers de la science courent le risque de conclusions fausses. »

Les publications de données passent à travers trois filtres successifs : le premier quand les chercheurs publient certains résultats plutôt que d’autres, le deuxième quand les éditeurs estiment que certains résultats sont dignes d’être publiés et le troisième au moment de la relecture par les paires.

Fraude  et mensonge scientifique ( 496-501)

Les procédures de relecture et d’arbitrage constituent des systèmes de contrôle de la qualité souvent efficaces mais elles tendent à favoriser les résultats attendus. Un garde -fou supplémentaire est fourni par l’usage de fournir les données brutes à ceux qui les demandent.

L’un des rares domaines scientifiques à subir une forme limitée de contrôle externe est celui des essais de nouveaux aliments , médicaments et pesticides.

L’un des plus gros cas de fraude dévoilé en physique au XXI ième siècle est celui de Jan Hendrik Schön jeune chercheur en nanotechnologie au laboratoire Bell. Un comité scientifique a trouvé 16 cas de fautes scientifiques qui a entraîné le retrait de 9 articles dans Science et 7 dans Nature pour lesquels la relecture par les pairs n’avait rien révélé.

En 2010, l’Université  de Harvard a reconnu le professeur  de biologie Marc Hauser coupable de faute scientifique.

William Broad et Nicholas Wade ont montré que les tromperies passent d’autant plus facilement que leurs résultats s’accordent avec les attentes générales.

Le scepticisme comme arme (501-505)

Le scepticisme est une part essentielle de la science. Mais il peut servir d’arme pour attaquer des opposants.

Des techniques semblables servent aux sceptiques qui s’attaquent aux recherches psi, à la parapsychologie et aux médecines alternatives. C’est une bonne arme pour défendre un intérêt économique par exemple un directeur d’une compagnie du tabac disait que « le doute est notre meilleur moyen de combattre le « corpus des faits »existant dans l’opinion publique ». Fabriquer de l’incertitude en faveur des grandes entreprises est devenu une grande entreprise en soi. Il s’avère qu’en pratique le but du scepticisme est moins la découverte de la vérité que l’exposition des erreurs d’autrui.

Faits et valeurs ( 506-507)

L’illusion de l’objectivité scientifique permet de soutenir la distinction toute illusoire entre faits et valeurs, entre réalité et morale sur laquelle la science s’est fondée depuis ses débuts.

Très peu de patrons de laboratoire ou de directeurs de recherche  sont intéressés par le savoir en lui-même. Les scientifiques ne sont que trop humains pourtant ils ont découvert bien plus de choses qu’on ne l’aurait cru possible.  Mais les mythes et l’idéologie qui leur servent de fondements sont devenus des habitudes de pensée inconscientes. Je suggère que le meilleur moyen d’avancer est de reconnaître la pluralité des approches scientifiques et des points de vue.

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