La nature est-elle sans but ?

L’idée de finalité est liée aux fins, intentions, objectifs conscients ou inconscients. Elle relie les organismes à leurs futurs potentiels. Les buts existent dans un monde virtuel pas dans la réalité concrète. Les buts sont ou motivations sont des causes qui « tirent » vers un futur possible.

La philosophie médiévale inspirée de Thomas d’Aquin considérait que tous les organismes vivants ont leurs propres buts accordés par leur âme. La révolution mécaniste du XVII ième siècle a aboli tout cela. Tout devait être expliqué mécaniquement. Cette doctrine veille de 400 ans fait toujours partie du credo scientifique alors même qu’elle ne correspond pas aux faits connus.

Les finalités des organismes vivants ( 217-222)

A la différence des organismes vivants les machines n’ont pas de buts internes propres.  La pensée mécaniste a aboli les causes finales et la nature est devenue vide de tout but.

Les organismes vivants ne sont pas les seuls à voir leurs activités dirigées vers un but. La chute d’une pierre est une activité dirigée dans le sens où elle est attirée par le sol de même pour les attractions magnétiques, électriques et gravitationnelles.

Dans un ouvrage devenu un classique le biologiste E.S Russel résumait les caractéristiques des actions intentionnelles chez les organismes vivants :

1 quand le but est atteint , l’action cesse.

2. l’action persiste tant que le but n’est pas atteint

3. L’action peut varier : si le but n’est pas atteint une autre action sera tentée

4; Le même but peut-être atteint à partir de commencements différents

5. L’activité dirigée vers un but est affectée par les conditions extérieures mais celles-ci ne la déterminent pas

Le comportement animal ( 223-228)

A l’instar de la morphogenèse, le comportement animal est intentionnel, dirigé par une finalité.

L’instinct animal peut être considéré comme une traction vers des attracteurs qui aident la croissance, la survie, la reproduction de l’individu aussi bien que du groupe comme les abeilles.

La similitude entre morphogenèse et activités dirigées vers un but apparaît avec clarté dans la construction des nids par exemple avec la guêpe australienne de l’espèce Paralastor. On assiste à une succession d’actes fixés par des modèles  dont chaque point d’achèvement sert de stimulus au suivant. Comme dans le développement embryonnaire, les points d’achèvement peuvent être atteint par d’autres biais si le déroulement normal est perturbé par les événements.

L’intentionnalité permet aux animaux d’atteindre leurs buts en dépit des perturbations comme elle permet aux embryons de s’adapter à un dommage et de produire un organisme normal ou aux plantes et aux animaux de régénérer des parties de leur corps.

Les attracteurs (228-235)

Dans beaucoup de modélisations du changement, la fin ou but est implicitement considérée comme un attracteur analogue à la gravitation.

En chimie par exemple, les processus de transformation sont modélisés en termes de « puits (de)potentiels »: tout système est attiré par son point bas, d’énergie minimale.

Au milieu du XXième siècle le biologiste Conrad Waddington (1905-1975) emplyait le terme d »attracteurs de paysage épigénétique » pour décrire la nature intentionnelle du développement embryonnaire. Une fois encore dans ces modèles épigéntiques, l’attraction est analogue à la gravitation. Les systèmes en développement sont attirés vers leurs seuls buts.

Dans les années 1970-1980 le mathématicien René Thom ( 1923-2002)a poursuivi les idées de Waddington en les intégrant à des modèles topologiques dynamiques. Il a modélisé les processus de développement en terme d’attracteurs et de champs morphogénétiques, de structures animales ou végétales se développant le long de chréodes (zones de développement canalisé) vers leur but, comme par exemple la forme finale d’un oeil ou d’une feuille. Thom a également modélisé le comportement animal en terme d’attracteurs.

Existerait-il une autre forme de causalité dans la nature en dehors des forces et champs déjà connus par la physique ? je le pense et je pense qu’elle est liée à cette influence du futur sur le présent abordée au chapitre précédent. la causalité mentale vient  d’un futur virtuel et de ses possibilités et interagit au présent avec l’énergie issue du passé.

Mais comment des buts virtuels peuvent-ils exercer une influence à rebours du temps ? La plupart des gens supposent en effet qu’un tel renversement temporel de la causalité est scientifiquement impossible.

Curieusement la plupart des lois physiques sont réversibles. Dans les équations de Maxwell énoncée en 1864 et qui portent sur les ondes électromagnétiques la description du mouvement des ondes lumineuses trouve deux solutions. Dans l’une elles se déplacent du présent vers le futur à la vitesse de la lumière comme le veut la compréhension habituelle de la causalité. Dans l’autre elle se déplace à la vitesse de la lumière du présent vers le passé. Ces ondes qui remontent le temps sont dites « ondes avancées ». Elles impliquent des des influences à rebours du temps. Elles font partie des mathématiques de l’électromagétisme mais les physiciens les ignorent les considérant comme « non physiques ».

Pourtant certaines interprétations de la mécanique quantique permettent d’envisager des influences à rebours du temps. Par exemple, selon Richard Feyneman ( 1908-1988), le positron, antiparticule de l’électron peut être vu comme un électron avançant à reculons dans le temps. De même le physicien Yakir Aharonov et ses collègues  est principalement connu pour sa théorie quantique de la supraconductibilité dans laquelle les processus quantiques se propagent dans le temps et en sens inverse.

Bien que leurs propos s’appliquent à des moments extrêmement brefs ils ont fait remarquer que l’état final de l’univers, si il devait y en avoir un , agirait à rebours, affectant les événements présents. Pour Aharonov, la mécanique quantique pourrait bien n’être que la partie émergée de l’iceberg formé par toutes les influences agissant à rebours du temps.

L’influence venant de futurs virtuels ou potentiels est d’une importance cruciale pour le développement de toute structure organisée y compris la molécule.

Le pliage des protéines (235-238)

La traction exercée par les attracteurs sur les processus ne se limite pas aux organismes vivants. Les molécules chimiques dans leur formation suivent aussi une sorte de morphogenèse. Par exemple les grosses molécules compliquées comme les protéines possèdent un éventail de structures possibles absolument gigantesque. Elles sont faites de chaînes de polypeptides, de brins d’acides aminés qui se tordent , se plient en formes tri-dimensionnelles complexes.

En laboratoire en changeant leur environnement chimique on peut les déplier mais replacées en conditions normales elles reviennent à leur point de stabilité qui est leur structure d’énergie minimale au fond du puits potentiel. Les calculs visant à prédire la structure tridimensionnelle des protéines donne trop de solutions c’est ce qu’on appelle « le problème des minima multiples« . Christian Anfinsen, prix Nobel pour son travail sur le pliage des protéines explique qu’il faudrait trop de temps pour que la chaîne de polypeptides expérimentent toutes les combinaisons possibles. Il faudrait selon ses calculs 1026 ans pour y parvenir. Il nous semble que la chaîne peptidique  est dirigée vers une variété de voies possibles d’énergie minimale.

Peut-être le pliage n’est-il pas seulement dirigé mais également attiré vers une configuration d’énergie minimale particulière plutôt que vers telle autre.

Comme pour la morphegenèse biologique, la morphogenèse chimique est dirigée vers une fin. L’énergie seule ne peut servir de critère de sélection parmi toutes ces possibilités pour déterminer la structure adoptée par le système.

L’échec du réductionnisme (238-243)

Les matérialistes ont longtemps cru que les atomes constituaient la réalité ultime éternelle. Ils ont tenté de tout expliquer par la physique et la chimie de ces petites particules. Mais au XXième siècle la physique a montré que les atomes ne sont pas des particules inertes de matière solide.  Ce sont des structures d’activité vibratoire faites de particules subatomiques qui sont elles-mêmes des structures vibratoires.

Réductionnistes les matérialistes doivent donc maintenant tout expliquer en terme de physique des particules et de forces physiques fondamentales. L’esprit doit être réduit au cerveau, le cerveau à la physique et chimie des cellules neuronales elles-même réduites aux molécules et ainsi de suite jusqu’aux particules subatomiques. Ainsi Hawking (1942-)et Smolin (1955-) pensent que moyennant une théorie globale des particules on pourra expliquer tous les phénomènes chimiques, biologiques et mentaux.

Mais le problème c’est de comprendre le tout et la connaissance des parties n’y suffit pas car il faut comprendre leurs interactions. L’approche réductionniste ignore les champs morphogénétiques, les chréodes et les attracteurs. Nous venons de voir ce qu’il en était avec les molécules de protéines.

René Thom l’a fait remarquer, le pouvoir de l’explication mathématique faiblit rapidement à mesure que les systèmes deviennent plus complexes. Pour Thom la modélisation de de la morphogenèse nécessite des modèles qualitatifs et non quantitatifs.

On compte parmi les autres modélisations la théorie systémique qui traite cellules, organismes sociétés comme des tout dotés de « propriétés émergentes ».

En conclusion il existe donc trois approches holistiques :

  • la théorie systémique
  • d’autres tel René Thom recherchent les explications dans les formes et structures mathématiques
  • enfin, je prétends que les facteurs agissant que sont les champs morphogénétiques, les chréodes et les attracteurs permettent d’aller au-delà des forces et champs habituels de la physique. le temps est intégré en eux, ils détiennent par résonance morphique une mémoire des systèmes précédents similaires et ils attirent les organismes vers leurs fins ou buts grâce à une causalité allant à rebours du temps.

Des buts dans l’évolution ? ( 243-245)

A cette question les matérialistes répondront non. Ce refus est une conséquence historique inévitable de la philosophie matérialiste et pourtant cette réponse n’est pas fondée sur des preuves mais la supposition de la créativité de l’évolution au hasard par idéologie.

Au XVII ième siècle la révolution mécaniste a expulsé l’âme et le sens hors de la nature à la seule exception de l’esprit humain. A l’avénement du matérialisme au XIX ième siècle on a aboli les intentions divines, ne laissant que les intentions humaines qui vont transformer radicalement le monde.

Avec De l’origine des espèces de Darwin ( 1859) l’évolution de vient la pensée dominante. Dans la seconde moitié du XXième siècle les néo-darwiniens ont proclamé que la créativité était en dernière analyse une affaire de mutations hasardeuses et de forces aveugles de la sélection naturelle. Avec l’arrivée de la théorie du Big Bang dans les années 60 ils ont voulu voir l’évolution cosmique comme un processus dépourvu de but. Cette vision aussi bien cosmologie qu’en biologie est la vision standard et pourtant parmi d’innombrables autres univers, le nôtre a réuni les conditions nécessaires à la vie.

L’attraction gravitationnelle ( 245-247)

Beaucoup de modèles d’attracteurs prennent la gravitation comme métaphore de l’attraction vers un but.

La gravité est une force qui attire tout ce qui se trouve sous son influence. L’univers tout entier baigne dans le champ de gravitation universelle situé dans l’espace-temps de la théorie d’Einstein. Si aucune force ne s’y oppose elle a tendance à tout rassembler et provoque un effondrement de la matière.

Pour s’opposer à la gravitation il y a l’énergie noire cause de l’expansion de l’univers. Selon Roger Penrose s’il y a assez d’énergie noire l’expansion se poursuivra jusqu’à ce que toutes les structures explosent et qu’un nouveau Big Bang apparaisse.

Dans l’univers tous les organismes sont comme des modèles réduits de ce processus. Tous sont inclus dans des tous plus vastes et tous ont leurs propres attracteurs.

Multiplicité et diversité ( 247-248)

L’univers contient des milliards de galaxies dont chacune contient des milliards d’étoiles. Si l’évolution a des buts, l’un d’entre eux est de faire proliférer la variété et la complexité. La créativité serait-elle une fin en soi ?

Certains philosophes comme Bergson pensent que la créativité est le but du processus évolutif. Le Dieu de Bergson est un dieu qui se crée lui-même à travers le processus évolutif. Ainsi conçue la création n’est plus un mystère. Pour Bergson il y a « l’élan vital » ou « courant de vie ». Mais l’idée d’une complexité croissante est insatisfaisante, il nous faut un début et une fin.

Buts divins et buts humains (249-250)

Dans la tradition judéo- chrétienne l’histoire humaine est celle d’un voyage vers une fin. Il y a eu la création puis la Chute Adam et Eve mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal avec pour résultat le labeur, la souffrance, la compétition etc…L’histoire se termine par une rédemption et à la fin le paradis sera reconstitué.

Francis Bacon le premier et plus grand prophète de la science moderne a sécularisé l’esprit millénariste. La Terre promise serait l’oeuvre des humains. Cette vison du Progrès par la science et la technologie devint la base de la philosophie des Lumières. Que cette vision prenne la forme du capitalisme, du socialisme ou du communisme, elle domine la modernité.

La science s’est nourrie de finalités humaines dont le désir de progrès économique et technologique n’est pas des moindres. Beaucoup d’humanistes laïques ont cru  à une ascension continue de l’humanité.

L’évolution de la conscience (251-253) 

Toutes les religions considèrent qua la conscience humaine joue un rôle essentiel pour le monde et la destinée humaine. Toutes les religions commencent par une expérience directe de cette connexion. que ce soit à travers les rishis ou voyants indiens, l’illumination du Bouddha, les prophètes hébreux, Jésus-Christ ou Mahomet.

Les expériences d’unité avec une entité supérieure , ou expériences mystiques, sont étonnement courantes. L’unité de rechrche sur l’expérience religieuse de l’Université d’Oxford fondée en 1963  par le biologiste Alister Hardy a ndécouvert que des milliers de gens en Angleterre disaient avoir vécu ou ressenti un contact avec un « Être supérieur » et pour la plupart cette expérience avait changé leur vie. Plus nombreux encore étaient ceux qui avaient vécu une expérience de mort imminente.

L’hindouisme et le bouddhisme considèrent que les univers et les vies se poursuivent en une succession infinie de cycles dont les individus peuvent s’échapper par une sorte décollage vertical.

Ni l’hindouisme ni le bouddhisme ne sont évolutionnistes dans leurs formes originelles. Dans la cosmologie hindoue chaque cycle cosmique traverse quatre âges et nous somme dans le quatrième , le kali yuga, âge des conflits où la civilsation dégénère et les humains sont éloignés de Dieu.

Sri Aurobindo (1872-1950) considère l’évolution comme spirituelle aussi bien que matérielle apportant « la vie divine sur terre ».

Teilhard de Chardin ( 1881-1955) pensait que l’évolution toute entière tendait vers un  état organisé qu’il appelait le point Omega, attracteur cosmique universel.

Si la conscience humaine est le but de l’évolution pourquoi faut-il des milliards d’étoiles en plus de la nôtre dans notre galaxie et des milliards de galaxies ? La conscience est-elle spécifique aux seuls humains ?  Aurobindo ou Teilhard de Chardin ouvrent des perspectives nouvelles.

Qu’est-ce que cela change ? (253-254)

Au niveau personnel reconnaître que la nature  a des buts rend les nôtres moins uniques. Comme les animaux ou les plantes notre corps a le pouvoir intrinsèque de grandir, guérir et se maintenir en vie. Notre propre vie et celle de nos sociétés et de nos cultures font partie de systèmes plus vastes  : la Terre, le système solaire, la galaxie et finalement l’univers entier.

D’un point de vue scientifique admettre que les animaux et les plantes ont des buts et des intentions nous permettrait d’avoir d’eux une compréhension plus profonde. L’hypothèse d’une causalité agissant sur le présent à partir d’un futur virtuel ou réel, d’une influence venant d’attracteurs pourrait même être détectable expérimentalement.

Du point de vue spirituel des états de conscience supérieurs pourraient servir d’attracteurs spirituels tirant les individus vers l’expérience d’une plus grande unité.

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