la liberté de la conscience

 

La liberté de la conscience

Mahâmahopâdhyâya Râmeshvar Jhâ

Parce que j’ai reconnu Shiva, le Soi,
je suis Apparent,
je suis fortuné, je suis accompli :
Que reste t-il d’autre ? 21

Ô Seigneur ! Ta remémoration
Fait se résorber le psychisme (citta)
Porteur de toutes les impressions
Et révèle l’union intime avec Toi. 22

Tu es toujours présent et Apparent.
Et pourtant, je Te garde présent
Afin de réduire à néant
Cette délimitation qu’est l’apparence du corps. 23

Ayant oublié l’impression du corps,
ne visant que Toi,
Le bonheur suprême engendré par l’identité avec Toi
sera mien. 24

L’être incarné qui Te remémore sans cesse
Ô Seigneur, est heureux.
Je crois que c’est par désir pour ce (bonheur)
Que Tu t’es incarné après avoir créé le monde. 25

Pour celui qui ne fait qu’un avec Toi,
Qui Te remémore jour et nuit,
Qui a obtenu la divine béatitude,
Pour lui il n’y a pas de différence entre plaisir (bhoga) et délivrance (mokta). 26

[bhoga désigne l’expérience affective en général (joie, peine, etc.) ainsi que les renaissances paradisiaques et les pouvoirs surnaturels]


L’âme dotée de toutes les facultés, caractérisée par la finitude,
Brille dans le Cœur.
Tout ceci apparaît dans Ta Présence,
Car, Ô Grand Seigneur, Tu pénètres le corps et le reste. 27

Lui qui embrasse toutes choses, Lui qui est plus grand que le Grand,
Dieu, se tient Un, océan de compassion.
C’est Lui que je suis. Je ne suis pas séparé de Lui,
Puisque rien n’est séparé de Lui. 28

Pour ceux qui voient l’univers entier, macrocosme et microcosme, comme engendré par leurs propres Puissances, pour ceux qui goûtent aussi cet objet (à la fois) éternel et cependant actuel, pour ceux qui perçoivent l’existence et l’expérience mondaine – stable ou éphémère – comme ce bien-être qu’est le Soi, pour eux qui ont obtenu le Fruit en voyant les pieds du maître, le monde est leur propre Soi. 29

[L’univers est le Soi. Donc toute expérience est expérience du Soi, à la fois « éternel et cependant actuel »]

Il y a des fortunés qui reviennent dans le monde pour sauver les êtres.
Ils sont Shiva, ils ont reconnus la réalité par la grâce du maître et de la divinité qu’ils ont adoré avec foi.
Présents dans le royaume terrestre, ils n’ont d’autre corps que la pure conscience.
Pour eux qui sont immergés dans la béatitude du Soi, il n’existe ni bonheur ni souffrance. 30

J’ai fait ce qu’il y avait à faire.
Je suis comblé.
Je repose en moi-même, par moi-même.
Bien que transmigrant et incarné,
Je ne succombe pas à l’égarement. 41

Je suis félicité et conscience, je suis toujours délivré.
Mon corps est toujours plongé dans la félicité et la conscience.
L’univers apparaît tel un tout de conscience et de félicité.
Rien n’apparaît séparé de la félicité de la conscience. 42

Ce que je désire être et percevoir encore et encore,
Ce à quoi j’aspire tant et plus en vue d’une satisfation toujours illusoire,
Cela, ce filet de mes imaginations, je le laisse à présent :
Je repose en ma propre essence éternelle, conscience immaculée,
Belle, bonne et vraie (satyam shivam sundaram). 43

Ce que je perçois chaque jour et que je m’efforce de comprendre,
Ce que je désire goûter longtemps après l’avoir obtenu,
Tout cela se révèle n’être que mon imagination,
Un quasi-néant voué à disparaître.
L’ayant laissé, je suis appaisé, immaculé, éternel, établi, sans rien à accomplir. 44

Voici que j’ai passé ma soixante-et-unième année, et
J’ai découvert la conscience.
Nulle part, jamais je n’avais vu la paix
Promise par les mots « pluie d’ambroisie ». 45

Quoi qu’il apparaisse en moi dont le corps est Apparence limpide, libre et sans-second,
C’est sous ces formes que j’apparais toujours, fulgurant en tant que corps.
Mais délaissant la fragmentation engendrée par la durée, je me tiens en mon essence.
Là, je suis établi dans la grande lumière, à la fois support de toutes choses et vide de toutes choses. 46

Je ne suis ni le corps ni les organes ni le vide non plus.
Je suis incolore, je suis sans savoir.
Accompli, je ne suis pas une chose à accomplir.
Je suis éternellement baigné de paix, loin de tout affairement et nécessité.
Comblé, je suis plein à raz-bord de tout ce qui est désirable, je suis limpide, sans attentes. 47

Ce que je suis, c’est le seigneur éternel.
Partout j’apparais.
Je suis ce dieu qui est Shiva et la Puissance,
Je suis stable, éternel, sans-second. 48

Certains te remémorent jours et nuit sous la forme du seigneur Rama.
Certains vénèrent la lumière toujours sereine, le suprême firmament de la conscience.
D’autres connaissent le Brahman suprême, leur esprit occupé par leur objet.
Mais moi, ô Dieu ! je te vois ici-bas, éternel, un, pur, fait de tout. 49

Quand une chose apparaît, j’apparais.
Quand j’apparais, alors elle apparaît.
Cette objectivité qui fragmente l’Apparence
Repose en moi qui suis Apparence. 50

Reposant dans le Soi, fait de tout de toutes les manières, je suis l’essence de l’épanouissement et de la contraction. Je n’appartient à personne. Personne ne m’appartient non plus. Bien que je me manifeste comme Un, je suis la forme du Multiple. 86

Je suis le Voyant constant de l’apparition comme de la disparition (des choses). Je suis le Puissant, je ne suis affecté ni par l’apparition, ni par la durée, ni par la destruction (des choses). 87

C’est moi, doué de toutes les Puissances, qui perçoit et fait être. Tout est créé et manifesté en tant que moi, par moi et en moi. 88

Je possède le “je” authentique grâce à la prise de conscience “je”. Je suis toujours tout sans exception, dépourvu de la distinction entre le contenant et le contenu. 89

J’existe ainsi et autrement aussi. Je suis Un, non-duel. Bien que je forge la division en “ainsi” et “autrement”, je me tiens en leur centre. 90

Oubliant mon propre Soi présent, doué de toutes les Puissances, je viens habiter spontanément le corps, le vide, etc., en personne. 91

Celui qui se tient au présent dans le Présent, que ne jouit-il pas de toutes les Puissances ! (Mais) celui qui s’occupe du passé et du futur, oublieux de lui-même, que ne devient-il pas ! 92

Je m’épanouis complètement, totalement libre de contraction grâce à la Puissance d’activité née de la Conscience, ou encore à travers (la Puissance de connaissance) egendrée par l’activité. 93

Né du Soi, le monde n’existe que dans le Soi. Pour l’adepte toujours uni, il apparaît identique à sa propre essence. 94

Le soleil, la lune, les étoiles, l’espace, l’air, le feu, l’eau et la terre, le « mien » et le « tien » – tout cela apparaît en moi. Je suis donc le fondement de la multitude des êtres. 212

Je savoure l’Essence qui donne à la fois jouissance et délivrance, cette Essence qui brille, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 213

Je goûte sans trêve mon propre Soi impérissable, radieux, indéfinissable, qui embrasse tout, éternelle, débordante de la joie de n’être que Conscience. 214

[La première moitié de la stance 214 est identique à la première moitié de la stance précédente.]

L’Essence est éternellement réalisée. Elle n’est pas à atteindre ou à réaliser. Celui qui nourrit le désir de (la) réaliser ou de l’atteindre sera toujours autre que Shiva. 215

[Il y a un jeu de mot : sadâ a-shivah syât : « Il sera toujours non-shiva », c’est-à-dire malheureux, ou autre que Shiva, ce qui revient au même. En outre, l’expression évoque Sadâshiva, « l’Eternel Shiva », forme de Shiva adorée par les adeptes du Shivaïsme commun, plutôt dualiste, encore vivant de nos jours dans le pays tamoul.]

Le gnostique qui demeure en son propre Soi n’entreprend jamais d’effort pour y demeurer. Au contraire, l’ignorant laborieux reste privé de la Connaissance, alors même qu’il est (cette) Connaissance ! 216

Ayant délaissé la contemplation du corps, abandonnant l’observation du souffle, je suis toujours sans penser, apparaissant plein de la félicité du Soi. 217

[« souffle » traduit ici spanda, littéralement « vibration ». Ce terme désigne souvent l’Essence (svarûpa), mais ici il me semble faire référence au mouvement du souffle, avec son alternance inspire-expire, archétype de tous les couples de contraires (jour-nuit, soi-autrui, etc.).]

Je suis pur, évident, toujours réalisé, affranchi des pensées. Mais lorsque je désire m’éveiller à moi-même par moi-même, alors je me manifeste comme n’étant pas réalisé. 218

Je demeure à tout instant sans second. C’est en moi qu’apparaît cette corporalité que voici. Les phénomènes se manifestent à la suite de l’apparence du corps. Tout se passe alors pour moi (comme) s’ils me dérobaient la conscience. 219

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