Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience – 2ième partie

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8. L’indépendance physique

Indépendance des sens

Indépendance des maladies

Indépendance du corps

9. Le sommeil et la mort

Les plans de conscience

Sommeil d’expérience

Sommeil d’action

10. Le Yogi révolutionnaire

Problème d’action

Nirvana

11. L’Unité

Conscience cosmique

L’être central, la personne universelle

Connaissance par identité

12. Le Supraconscient

L’Enigme

les conditions de la découverte

L’ascension de la conscience

Extase ?

Êtres et forces

Les plans du mental

Le mental ordinaire

Le mental supérieur

Le mental illuminé

Le mental intuitif

Le surmental

Poésie mantrique

 13. Sous le signe des dieux

14. Le Secret

Les degrés subconscients

Limite de la psychanalyse

La moitié obscure de la vérité

Le grand passage

 


 

8

L’Indépendance physique

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(p121-p134)

22.Après le mental et le vital, le physique, troisième instrument de l’Esprit en nous joue un rôle particulier dans le yoga de Sri Aurobindo puisque sans lui, il n’est pas de vie divine possible sur terre. Nous n’aborderons maintenant que quelques points d’expériences préparatoires, ceux-là même que Sri Aurobindo découvrit au début de son yoga; le yoga du corps, en effet, nécessite un développement de conscience beaucoup plus considérable que celui envisagé jusqu’à présent. Plus on descend vers la Matière, plus il faut être en possession de hauts pouvoirs de conscience, car plus la résistance augmente.

La Matière est le lieu de la plus grande difficulté spirituelle, mais aussi le lieu de la Victoire.

Le yoga du corps dépasse donc le cadre de notre pouvoir vital ou mental et relève d’un yoga supramental que nous aborderons plus tard.

Indépendance des sens

(p121-p134)

23.La Matière est le point de départ de notre évolution, c’est, enfermée en elle, que la conscience a peu à peu évolué, donc plus la conscience émergera, plus elle devra recouvrer sa souveraineté et affirmer son indépendance. C’est le premier pas (non la fin, notons le). Nous vivons dans une sujétion presque totale aux besoins du corps pour subsister et aux organes du corps pour percevoir le monde. Nous sommes très fiers à juste titre de nos machines mais il suffit que nous ayons un peu mal à la tête pour que tout se brouille. Il se pourrait que notre machinerie ne soit pas tant le symbole d’une maîtrise que d’une terrible impuissance.

La faute en incombe doublement aux matérialistes qui n’ont pas cru aux pouvoirs de l’Esprit intérieur et aux spiritualistes qui n’ont pas cru en la vérité de la Matière.

Par l’histoire même de notre évolution, la conscience, submergée dans la matière, s’est habituée à dépendre d’un certain nombre d’organes extérieurs pour percevoir le monde. Notre dépendance des sens est une habitude, seulement millénaire il est vrai, mais pas inéluctable. Il est possible pour le mental – et ce serait tout naturel pour lui, si seulement nous pouvions le persuader de se libérer de son consentement à la domination de la Matière – de prendre directement connaissance des objets des sens sans l’aide des organes sensoriels. (The Life Divine 18:63)

Nous pouvons voir, nous pouvons sentir, d’un continent à l’autre, comme si les distances n’existait pas, parce que les distances n’entravent que le corps et ses organes, non la conscience qui peut être partout où elle veut en une seconde, si elle a appris à s’élargir – il est un autre espace, léger, où tout est rassemblé en un point-éclair. Peut-être attendons ici quelques « recettes » de clairvoyance et d’ubiquité mais les recettes sont encore une machinerie au deuxième degré. Certes le hatha yoga a son efficacité, de même que toutes  les méthodes plus ou moins yogiques qui consistent  à fixer une chandelle allumée (trâtak), élaborer des diététiques infaillibles, faire des exercices respiratoires (pranayama). Tout sert, tout peut servir. Mais ces méthodes ont le désavantage d’être longues et d’une portée limitée; en outre, elles sont toujours incertaines et parfois périlleuses quand elles sont maniées par des individus insuffisamment préparés ou purifiés. Il ne suffit pas de vouloir le pouvoir , il faut que la machine ne craque pas quand elle reçoit le pouvoir.

24.Pratiquement, notre tâche serait bien simplifiée si seulement nous comprenions que c’est la conscience qui se sert de toutes les méthodes et qui agit à travers toutes les méthodes et que si nous allons directement à la conscience, nous aurons saisi le levier central. Avec cet avantage que la conscience ne trompe pas.

Pour le chercheur intégral, le travail sur le corps est venu naturellement s’adjoindre à son travail sur le mental et sur le vital; par commodité, nous avons décrit les divers étages de l’être mais tout marche de front.  Chaque découverte sur un plan a ses répercussions sur tous les autres plans. Lorsque nous avons travaillé au silence mental, nous avons observé successivement diverses couches mentales que nous avons réduites au silence : un mental pensant qui constitue notre ratiocination normale; un mental vital qui justifie nos désirs, nos sentiments, nos impulsions; il y a aussi un mental physique qui nous donnera beaucoup de mal. il semblerait que ce mental est le bouc émissaire du yoga intégral. C’est le vestige en nous de la première apparition du Mental dans la Matière; un mental microscopique qui s’affole par exemple à la moindre égratignure, qui construit des montagnes de difficultés quand il faut changer d’un rien sa routine. Il répète en nous comme une vieille fille marmottante.

Quand on a fait taire le mental pensant et le mental vital, on s’aperçoit alors qu’il est bien là et qu’il est affreusement collant. Le mental physique oppose un mur solide à l’élargissement de notre conscience physique qui est la base de toute maîtrise physique.

Quand nous avons travaillé systématiquement à faire une transparence en nous et à augmenter notre réceptivité, les brouillages du mental physique deviennent un obstacle sérieux et même dangereux.

Cette transparence mentale, vitale et physique est la clef d’une double indépendance. indépendance des sensations car la conscience-force peut, à volonté, être déconnectée de n’importe quel point, du froid, de la faim, de la douleur, etc…

25.Indépendance des sens, car délivrée de son absorption immédiate dans nos activités mentales, vitales et physiques cette même conscience-force peut déborder le cadre de son corps et, par une projection intérieure, contacter les choses, les êtres et les événements à distance. Généralement il faut être en état de sommeil ou d’hypnose pour percevoir un peu loin dans l’espace ou dans le temps et se dégager des sensations immédiates mais ces moyens sont parfaitement inutiles si le vacarme mental s’est tu et si nous sommes maître de notre conscience. La conscience est le seul organe.( The Synthesis of yoga, 22:353). C’est elle qui voit, elle qui entend. Le sommeil et l’hypnose sont simplement des moyens rudimentaires de lever le rideau du mental de surface.

A cette capacité d’élargissement de la conscience doit, naturellement , se joindre une capacité de concentration, en sorte que la conscience élargie puisse se fixer, immobile et silencieuse sur l’objet considéré et devenir cet objet. Mais concentration ou élargissement sont des corollaires spontanés du silence intérieur. Dans le silence intérieur, la conscience voit.

 

Indépendance des maladies

P127-p131)

26.Quand nous sommes délivrés de la tension du mental pensant, de la tyrannie du mental vital, de l’épaisseur du mental physique nous commençons à comprendre que le corps est un merveilleux instrument. C’est l’instrument le plus méconnu qui soit et le plus mal traité. Dans cet éclaircissement général de notre être nous observons que le corps n’est jamais malade, simplement il s’use mais même cette usure n’est peut-être pas irrémédiable comme nous le verrons avec le yoga supramental.

Ce n’est pas le corps qui est malade, c’est la conscience qui fait défaut. A mesure que l’on avance dans le yoga on voit en effet que chaque fois que l’on tombe malade, chaque fois qu’il y a un « accident » extérieur c’est toujours le résultat d’une inconscience ou d’une mauvaise attitude, d’un désordre psychologique. Dès qu’on a mis le pied sur le chemin du yoga il y a immédiatement quelque chose en nous qui est alerté et nous montre nos erreurs et la cause de tout ce qui arrive comme si le sens de la vie ne se déroulait plus du dehors vers le dedans mais du dedans vers le dehors. En fait, plus rien n’est banal et la vie journalière apparaît comme un réseau chargé de signes qui attendent notre reconnaissance. Tout se tient, le monde est un miracle. Le Divin est plus proche de nous que nous ne le pensons, le « miracle » moins tapageur et plus profond que toute cette imagerie d’Epinal. Quand nous avons déchiffré un seul de ces petits signes qui nous croisent, deviné une seule fois l’imperceptible lien qui tient les choses, nous sommes plus près du grand Miracle que si nous avions touché la manne du ciel. Parce que le miracle, c’est peut-être que le Divin est naturel aussi.

Le chercheur prendra donc conscience de ce renversement du courant de la vie, du dedans vers le dehors.

Quand nous sommes en état d’harmonie et que notre action correspond à la vérité profonde de notre être, il semble que rien ne puisse résister, même les « impossibilités » se dissolvent.

Quand il y a un désordre intérieur, mental ou vital, on s’aperçoit que ce désordre appelle des circonstances extérieures fâcheuses, intrusion de maladie ou d’accident. Quand nous sommes en mauvais état intérieur nous émettons un certain type de vibration qui automatiquement se mettent en contact avec les autres vibrations du même type à tous les niveaux de notre être.

27.Si le chercheur est conscient, il peut passer au milieu de n’importe quelle épidémie, boire toutes les saletés du Gange s’il lui plaît, rien ne peut le toucher car qui toucherait le Maître éveillé ? Nous avons isolé des bactéries et des virus mais nous n’avons pas vu qu’ils sont seulement des agents et que la maladie n’est pas le virus mais la force qui se sert du virus.

Et si nous sommes clairs, tous les virus du monde n’y peuvent rien. Notre médecine ne touche qu’à la surface des choses, pas à la source. Il n’y a qu’une maladie : l’inconscience.

Il faut noter deux autres catégories de maladies qui ne tiennent pas directement à nos erreurs : celles qui viennent d’une résistance subconsciente (cf plus loin avec la purification du subconscient) et celles que nous pourrions appeler « maladies yogiques » qui proviennent d’un décalage entre le développement des étages supérieurs de notre conscience et le développement de notre conscience physique. Il en résulte une rupture d’équilibre qui peut amener des maladies par rupture des relations normales entre les éléments internes allergies, troubles du sang, désordres nerveux et mentaux. Nous touchons aux problèmes de la réceptivité de la matière aux forces supérieures de conscience. Sri Aurobindo et la Mère insistent sur le développement de notre base physique pour y créer une vie divine.

Indépendance du corps

(p131-p134)

28.La conscience peut donc être indépendante des organes des sens, des maladies, dans une large mesure de la nourriture et du sommeil, lorsqu’elle a découvert l’inépuisable réservoir de la grande Force de Vie. Elle peut être indépendante du corps lui-même.

Dans nos méditations tout d’abord, parce que c’est le premier champ d’entraînement, nous observons que cette conscience-force devient particulièrement homogène et qu’après s’être dégagée du mental et du vital, elle se retire lentement de tous les bruissements du corps. La respiration devient de plus en plus imperceptible, puis soudain il y a brusque décrochage et l’on se retrouve « ailleurs » en dehors du corps. C’est ce qu’on appelle « s’extérioriser« .

Il y a toute sorte « d’ailleurs » autant que de plans de conscience. On peut sortir sur le niveau où nous avons fixé notre conscience mais l’ailleurs le plus immédiat qui borde notre monde physique et lui ressemble est ce que Sri Aurobindo a appelé le physique subtil.

Cette connaissance est aussi vieille que le monde. Sri Aurobindo conclut à ce sujet que ces expériences sont le signe que le mental arrive à une position correcte vis-à-vis du corps et qu’il change son point de vue faux de mentalité obsédée et capturée par les sensations physiques pour le point de vue de la vraie vérité des choses.

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(p135-p156)

9

Le sommeil et la mort

Les plans de conscience

(p134-p140)

29. Tout le monde n’est pas capable de sortir de son corps consciemment, ni d’élargir consciemment son mental ou son vital mais beaucoup de gens le font inconsciemment dans leur sommeil.

Il y a trois méthodes ou trois stades :

Le premier, à la portée de tout le monde est le sommeil.

Le second, plus rare, repose sur l’extériorisation consciente ou les méditations profondes et le troisième, qui représente déjà un degré avancé de développement, où tout est simple : on peut se passer du sommeil et des méditations profondes et voir de toutes les façons, les yeux grands ouverts, au milieu même des activités.

Le sommeil est un premier instrument de travail ; il peut devenir conscient, de plus en plus conscient jusqu’au moment où nous serons suffisamment développés et où le sommeil, comme la mort, seront simplement un passage d’un mode de conscience à un autre mode de conscience.

En fait, il n’y a pas de séparation entre notre monde et les innombrables autres mondes. C’est seulement une certaine façon de percevoir la même chose qui nous fait dire « je vis » ou « je dors » ou « je suis mort ». « L’ailleurs » est partout ici.

Il existe ainsi une gradation infinie de réalités coexistantes, simultanées, sur lequel le sommeil nous ouvre une lucarne naturelle. Nous voyons qu’il existe une gradation de plans de conscience qui s’échelonnent sans interruption de la Matière pure à l’Esprit pur. Vie, mort, sommeil sont simplement des positions différentes de la conscience au sein de cette même gradation.

Si nous sommes inconscients, la mort sera vraiment une mort et le sommeil un engourdissement. Prendre conscience de ces divers degrés de réalité est donc notre tâche fondamentale. La mort n’est pas une négation de la vie mais un processus de la vie. (The Life Divine 18:193)

30.Cette vie physique assume une importance particulière parmi tous nos autres modes de vie car c’est le lieu de travail dit la Mère. Car c’est le point zéro ou presque de l’évolution et que c’est à partir du corps, lentement, à travers d’innombrables vies, qu’un « nous » indifférencié tout d’abord s’individualise  et prend conscience avec des plans de conscience de plus en plus élevés.

Nous avons dit que nous étions constitués d’un certain nombre de centres de conscience qui s’échelonnent depuis le dessus de la tête jusqu’en bas, un peu comme un poste qui a plusieurs longueurs d’onde, et d’où nous recevons constamment à notre insu, le plus souvent, toutes sortes de vibrations. Le principe est que nous irons au moment de la mort ou du sommeil vers les plans avec lesquels nous avons déjà établi un lien. En cet état embryonnaire, la conscience, retombe dans le subconscient (en dessous du stade conscient de l’évolution, comme chez l’animal ou la plante) lorsqu’elle s’endort.

31. A partir du moment où le corps cesse d’être le centre principal et où on commence à avoir une vie intérieure indépendante des circonstances et de la vie physique, surtout quand on fait du yoga, la vie change vraiment, la mort aussi, le sommeil aussi. On commence à exister. C’est même la première chose dont on s’aperçoit.

Sommeil d’expérience

(p140-p149)

32.Il y a bien des degrés dans ce nouveau sommeil, suivant le développement de notre conscience, depuis les éclairs spasmodiques sur tel ou tel plan, jusqu’à la vision continue qui peut aller à volonté de bas en haut et de haut en bas où bon lui semble.

Normalement nous irons par affinité sur les plans avec lesquels nous avons établi un lien ; les vibrations vitales, mentales ou autres que nous avons acceptées et qui se sont traduites en nous par des idéaux, des aspirations, des désirs, des bassesses ou des noblesses, constituent ce lien et en sortant de notre corps nous iront à la source.

– une source extraordinairement vivante et frappante. Alors nous commencerons à prendre connaissance des mondes immenses, innombrables qui pénètrent et enveloppent notre petite planète terre. Nous n’entendons pas les décrire mais donner seulement quelques indices qui permettront de faire quelques recoupements avec sa propre expérience. La qualité essentielle pour cette exploration, Sri Aurobindo y a insisté bien des fois, est une claire austérité et l’absence de désir, le silence mental, sinon nous serons le jouet de toutes les illusions.

Patiemment, à force d’expériences, nous apprendrons d’abord à reconnaitre sur quel plan se situe notre expérience ; ensuite de quel niveau il s’agit au sein de chaque plan. Puis nous apprendrons à comprendre le sens de nos expériences ; c’est une langue étrangère. L’une des grosses difficultés vient de ce que le langage terrestre qui est le seul que nous connaissions peut, au réveil brouiller les pistes. A défaut d’un guide éclairé, il faudra s’habituer à rester silencieux lorsqu’on s’éveille et sentir intuitivement le sens de ces autres langages. C’est comme une forêt vierge, on commence à reconnaître des lieux, des signes, une diversité grouillante.

33.Mais comment se souvenir de son sommeil ? C’est un blanc absolu pour la plupart des êtres. Il y a des quantités de ponts comme dit la Mère, comme si nous étions faits d’une série de pays reliés chacun par un pont. Un être suffisamment développé parcourra toute la gamme des plans de conscience dans son sommeil et il ira jusqu’à la Lumière suprême de l’Esprit. – Sat Chit-Ânanda – inconsciemment le plus souvent, ces quelques minutes seront son vrai sommeil, le vrai repos dans la détente absolue de la joie et de la Lumière.

Sri Aurobindo disait que la vraie raison d’être du sommeil est de rejoindre spontanément la Source et de s’y retremper. De là, nous redescendrons lentement à travers tous les plans, Mental, Vital, Physique subtil et subconscient et chaque partie de notre être y aura les expériences correspondantes. Au sein de chaque plan il y a beaucoup de zones. La principale difficulté est d’établir le tout premier pont avec la conscience extérieure de veille et il n’est qu’une façon : l’immobilité totale et le silence complet au réveil. Si l’on se retourne ou si l’on bouge, tout s’évapore. Il faut rester penché sur le grand lac tranquille comme dans une contemplation sans objet. Et, soudain, si nous sommes persévérant nous verrons une image flotter sous nos yeux, ou une trace, une odeur, mais insaisissable.

Il s’agira de ne pas se précipiter, de laisser se préciser. Quand nous aurons bien attrapé le fil, il suffira de tirer lentement et le fil nous conduira de pays en pays, de souvenir en souvenir. Quelquefois nous resterons butés pendant des années sur un même point et si l’on s’obstine, le chemin finira par se tracer.

Le rappel au réveil n’est pas la seule méthode on peut aussi se concentrer le soir avant de s’endormir avec la volonté de se souvenir et se réveiller à intervalles fixes une ou deux fois dans la nuit. Nous savons que le fait de vouloir se réveiller à une certaine heure fonctionne parfaitement à la minute près ; c’est ce que l’on appelle « faire une formation« . Si nous persistons pendant des mois et des années nous finirons par être alertés chaque fois qu’un élément important se produira.

Il faut préciser qu’il faut distinguer les rêves ordinaires du subconscient des expériences.

34.Les expériences sont des événements réels auxquels nous avons participé sur tel ou tel plan; il se distingue des rêves ordinaires par leur intensité particulière. Tous les événements du monde physique semblent pâles à côté de ces événements là. Ils laissent un souvenir plus vivant que n’importe lequel de nos souvenirs terrestres. Lorsque le chercheur, au réveil, aura l’impression d’avoir baigné dans un monde chargé de signes ou quand il aura assisté ou participé à certaines scènes qui semblent infiniment plus réelles que nos scènes physiques, il saura qu’il a eu une expérience véritable, non un rêve.

Il est un autre fait remarquable : plus on s’élève dans l’échelle de la conscience, plus la qualité de la lumière change. C’est un indicatif très sûr. Il y a toute la gamme, depuis les tons sales du subconscient, gris marron et noirs, les couleurs éclatantes du Vital avec une nuance artificielle et un peu dure, clinquante, jusqu’aux lumières du Mental de plus en plus puissantes et pures à mesure que l’on monte vers l’Origine. A partir du Surmental il y a une différence radicale de vision, les objets, les êtres ou les choses sont lumineux en soi et ne sont plus éclairés de l’extérieur… Quand on peut entrer en contact avec cette Lumière, on est autant reposé en quelques minutes qu’en huit heures de sommeil.

Quand on va à la découverte de son être intérieur raconte la Mère et des différentes parties qui le composent, on a très souvent l’impression de pénétrer dans une chambre et suivant la couleur, l’atmosphère, les choses qu’elle contient, on a la perception très claire de la partie de l’être que l’on est en train de visiter. Alors, on peut passer dans des pièces de plus en plus profondes qui ont chacune leur caractère propre.

35.Le chercheur s’apercevra, après coup qu’il a eu, la nuit, la prémonition exacte de tous les événements psychologiques importants qui ont lieu dans la journée. Nous commencerons à voir venir et ce sera la preuve répétée des centaines de fois, nuit après nuit, que tout le jeu de notre nature frontale vient du dehors, d’un Mental universel, d’un Vital universel. Et ce sera le commencement de la maîtrise car une fois que l’on a vu, et même prévu, on peut changer le cours des choses.

Sri Aurobindo disait à  ses disciples : Comprenez que nous vivons et agissons constamment sur d’autres plans de conscience, nous y rencontrons d’autres personnes et agissons sur elles… Tout ce que nous devenons, tout ce que nous faisons et endurons dans la vie physique est préparé derrière le voile, au dedans de nous. Il est donc immensément important pour ce yoga, qui vise à la transformation de la vie, de devenir conscient de ce qui se passe dans ses domaines, d’être le maître là-bas et capable de sentir, de connaître et de manipuler les forces secrètes qui déterminent notre destinée et notre croissance extérieure et intérieure ou notre déclin.

Sommeil d’action

(p149-p156)

Du sommeil animal, nous sommes passés au sommeil conscient ou sommeil d’expérience, puis nous passons au sommeil d’action, c’est le troisième stade. A mesure que le sommeil devient conscient nous voyons que nous sommes constitués d’une masse hétéroclite de fragments mentaux, vitaux ou autres qui ont une existence indépendante, avec leurs expériences indépendantes, chacun sur son plan particulier.

La nuit, cette indépendance éclate. Nous découvrons toutes sortes d’inconnus en nous dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Ces fragments ne sont pas intégrés autour du vrai centre psychique.

36.La nécessité de l’intégration apparaît bien vite si nous voulons être le maître. Quand nous sortons de notre corps et que nous allons dans certaines régions du Vital inférieur, par exemple (zones basses du ventre et du sexe), la partie de notre être qui s’est extériorisée fait le plus souvent des expériences désagréables. Elle est attaquée par toutes sortes de forces voraces et nous avons ce qu’il est convenu d’appeler un « cauchemar ».

37.Si cette même partie de notre être a consenti à s’intégrer autour du centre psychique, elle peut sans danger sortir dans ces régions infernales car elle sera armée de la lumière psychique. (le psychique est un fragment de la grande Lumière originelle). Il suffira qu’elle se souvienne de cette lumière au moment où elle est attaquée pour que toutes les forces adverses se dispersent.

De même, nous pouvons rencontrer toutes sortes de gens, sur ces plans,  connus ou inconnus, proches ou lointains, vivants ou morts – ces toujours vivants qu’on appelle morts dit Sri Aurobindo – et être le témoin ou l’associé impuissant de leurs mésaventures. Tous les coups là-bas sont des coups pour ici.  » Un être conscient, pas plus grand que le pouce d’un homme, se tient au centre de notre moi ; il est le maître du passé et du présent…il est aujourd’hui et il est demain ».(Katha Upanishad). Ces rêves ne sont pas des rêves. Il est des emprisonnements ici qui ne peuvent être dénoués que quand nous avons dénoué l’emprisonnement là-bas. Le problème d’action est donc lié au problème d’intégration.

Les plans inférieurs (notamment le vital inférieur, région du nombril et du sexe,) sont les plus difficiles à intégrer. Ils sont peuplés de forces faméliques.

Au fur et à mesure  que notre être s’intégrera, il passera d’un sommeil passif à un sommeil actif. Mais là aussi il y a tous les degrés suivant l’ampleur de notre conscience depuis la petite action qui se borne au cercle restreint des gens que nous connaissons, vivants ou morts ou des mondes qui nous sont familiers jusqu’à l’action universelle de quelques grands êtres dont le psychique a colonisé de grandes étendues de conscience et qui par leur lumière silencieuse protègent le monde.

Pour terminer ces brèves généralités qui sont tout au plus des signes de pistes pour le chercheur, nous pouvons faire une dernière observation. Il s’agit des prémonitions.

38.On s’aperçoit, à l’expérience, qu’au fur et à mesure que l’on gravit les degrés de la conscience, le temps devient plus rapide , il couvre de plus en plus d’espace et des événements de plus en plus lointains vers l’avenir ou le passé. Finalement on débouche dans cette Lumière immobile où tout est déjà. Simultanément, ou comme un corollaire, on observe que suivant le plan de conscience où se situe notre vision prémonitoire l’accomplissement terrestre est plus ou moins proche ou lointain. Quand on voit dans le Physique subtil, par exemple, qui borde notre monde, la transcription terrestre est presque immédiate- quelques heures ou un jour après ; on voit l’accident et le lendemain on attrape l’accident. La vision est très précise et dans les moindres détails. Plus on s’élève dans l’échelle de la conscience, plus l’échelle est de la vision lointaine et plus sa portée est universelle mais moins les détails sont visibles.

Toutes sortes de conclusions intéressantes peuvent se dégager de cette observation mais, notamment, plus on est conscient sur terre et capable de monter haut dans l’échelle de la conscience et de se rapprocher de l’Origine, plus on rapproche la terre de l’Origine.

On a beaucoup discuté de la liberté et du déterminisme mais c’est un problème mal vu. Il n’y a pas liberté ou déterminisme, il y a liberté et quantités de déterminismes.  Nous sommes soumis dit Sri Aurobindo à une série de déterminismes superposés, physique, vital, mental et plus haut, chaque plan pouvant modifier ou annuler le déterminisme du plan en dessous.

Nous sommes chacun, par notre travail de conscience, un agent de résistance aux fatalités qui pèsent sur le monde et un ferment de liberté ou de divinisation de la terre. Car l’évolution de la conscience a un sens pour la terre.

 

 

10

Le Yogi révolutionnaire

_________________________

(p157-p174)

39.Telles devraient être les découvertes mentales, vitales, physiques et psychiques que Sri Aurobindo fit seul, pas à pas, entre vingt et trente ans simplement en suivant le fil de sa conscience. Le fait remarquable est que ce yoga se situait en tous lieux où l’on ne fait pas le yoga d’habitude, au milieu de ses cours de français et d’anglais, de ses occupations à la cour du Maharaja et  de plus en plus, au coeur de ses activités secrètes et révolutionnaires. Les heures de nuit qui n’étaient pas consacrées à l’étude de sa langue maternelle et du sanskrit , ou au travail politique se passaient à écrire des poèmes.

« … il se concentrait un moment avant de commencer, puis la poésie s’écoulait de sa plume comme un flot. » De la poésie Sri Aurobindo passait à son sommeil expérimental.

Depuis mon arrivée en Inde, dit-il dans une lettre à un de ses disciples, ma vie et mon yoga ont toujours été, à la fois, de ce monde et de l’autre monde, sans que l’un exclue l’autre. Toutes les préoccupations humaines appartiennent, je le suppose, à ce monde …

40.Depuis que je suis arrivé à Bombay, j’ai commencé à avoir des expériences spirituelles et ces expériences n’étaient pas divorcées de ce monde, au contraire, elles avaient des répercussions infinies sur lui comme le sentiment de l’Infini imprégnant l’espace matériel et de l’immanent au coeur des objets et des corps matériels. En outre, il m’arrivait d’entrer en des mondes ou des plans supraphysiques dont l’influence et les effets se faisaient sentir sur le plan matériel. Je ne pouvais donc pas faire une séparation catégorique ou une opposition irréductible entre ces deux bouts de l’existence. Pour moi, tout est le Divin et je trouve le divin partout.

Problème d’action

(p159-p164)

41.C’est dans ses activités révolutionnaires que nous découvrons tout d’abord le réalisme spirituel de Sri Aurobindo. Il fut sans doute un des premiers avec un autre grand héros de l’Inde, Tilak, à parler de libération totale, de résistance passive et de non coopération.

Avec son  jeune frère Barin, il se met à organiser des groupes de guérilla au Bengale sous couvert de sociétés sportives ou culturelles. Il envoie même un émissaire en Europe pour étudier la fabrication des bombes.

Quand le fils de Gandhi, en 1920, vint à Pondichéry pour l’entretenir de non-violence il lui répondit par cette simple question :  » Que feriez-vous demain si les frontières du nord étaient envahies ? »

En 1940, Sri Aurobindo et la Mère prenaient publiquement position aux côtés des Alliés alors que Gandhi dans un élan de coeur fort louable envoyait une lettre au peuple anglais l’adjurant de prendre les armes contre Hitler et d’user seulement de « la force spirituelle ».

La guerre et la destruction sont un principe universel qui gouverne non seulement notre vie purement matérielle mais même notre existence mentale et morale.  il est évident, pratiquement, que dans sa vie intellectuelle, sociale, politique et morale , l’homme ne peut pas faire un pas en avant sans une bataille. Une bataille entre ce qui existe et qui vit et ce qui cherche à exister et à vivre… en attendant que la force d’âme soit efficace, les forces démoniaques dans les hommes et les nations écrasent, démolissent, massacrent brûlent et violent comme nous le voyons aujourd’hui…

Par conséquent, si l’on regarde le problème de l’action individuelle, s’abstenir de la lutte sous sa forme physique la plus visible et de la destruction qui l’accompagne inévitablement nous donne peut-être une satisfaction morale mais laisse inaboli le Destructeur des créatures.

En avançant dans son yoga il s’aperçoit de plus en plus, en effet par expérience, que des forces cachées sont non seulement à la base  de nos désordres psychologiques mais des désordres mondiaux – tout vient d’ailleurs nous l’avons vu –

En pleine guerre de 40 il écrivait à un de ses disciples :  » … L’oeil du yogi voit non seulement les événements extérieurs, les personnages et les causes extérieures mais les énormes forces qui les précipitent en action… Quand on a pris l’habitude de voir les choses derrière, on n’est plus guère enclin à s’émouvoir des apparences, ni même à espérer un remède des changements politiques et sociaux ou des changements d’institution. »

Sri Aurobindo voyait que le problème violence et non-violence était assez superficiel et que pour guérir le monde il fallait d’abord guérir « ce qui est sa base dans l’homme »

La seule solution, dit Sri Aurobindo, est dans l’avènement d’une autre conscience qui ne sera pas le jouet de ces forces mais plus grande qu’elles et qui pourra les forcer à changer ou à disparaître.

Nirvana

(p164-p174)

42.En 1906, Sri Aurobindo quitte l’état de Baroda pour se plonger au coeur de l’agitation politique à Calcutta. Avec un autre grand nationaliste Bepin Pal, il fonde un quotidien : Bandé Mataram (« Salut à la Mère Inde »). Il fonde un parti extrémiste et devint le leader de ce parti.

C’est le 30 décembre 1907, après 13 ans en Inde, entre les meetings politiques, le bouillonnement extérieur et la menace constante de la police secrète qu’ il rencontre pour la première fois un yogi du nom de  Vishnou Bhaskar Lélé. Celui-ci devait lui apporter une expérience paradoxale dans sa vie déjà paradoxale.

La première question qu’il lui pose est celle-ci : « Je veux faire du yoga pour travailler, pour agir, non pour renoncer au monde ni pour le Nirvana. »

La réponse de Lélé est étrange : « Pour vous ce ne devrait pas être difficile puisque vous êtes poète ». Les deux hommes se retirent dans une chambre isolée pendant trois jours. Dès lors, le yoga de Sri Aurobindo va suivre une courbe imprévue qui semblera l’éloigner de l’action mais seulement pour le conduire au secret de l’action et du changement du monde.

Le premier résultat, écrit Sri Aurobindo, fut une série d’expériences formidablement puissantes et de changements de conscience radicaux que Lélé n’avait jamais eu l’intention de me donner… et qui étaient tout à fait contraire à mes propres idées ; elles me firent voir le monde, avec une prodigieuse intensité, comme un jeu cinématographique de formes vacantes dans l’universalité impersonnelle de l’Absolu, Brahman.

Je fus soudain projeté dans un état au dessus, sans pensée, pur de tout mouvement mental ou vital ; il n’y avait pas d’ego, pas de monde réel… Il n’y avait ni UN, ni même plusieurs, seulement Cela, absolument sans traits, sans relations, pur, indescriptible, impensable, absolu et pourtant suprêmement réel et seulement réel. Et ce n’était pas une réalisation mentale, ce n’était pas une abstraction, c’était positif, la seule réalité qui emplissait et inondait cette semblance de monde physique… Cette expérience m’apportait une paix indicible, un formidable silence une infinitude de délivrance et de liberté.

D’emblée, Sri Aurobindo était entré dans ce que les bouddhistes appellent Nirvana, le Brahman silencieux des hindous, Cela ; le Tao des Chinois; le Transcendant, l’Absolu, l’Impersonnel des Occidentaux. il était arrivé à la fameuse « libération » : Mukti. Et Sri Aurobindo vérifiait la parole du grand mystique Sri Ramakrishna : «  Si nous vivons en Dieu, le monde disparaît ; si nous vivons dans le monde, Dieu n’existe plus «, Le gouffre qu’il avait tenté de combler entre la Matière et l’Esprit était rouvert sous ses yeux décillés ; les spiritualistes avaient raison, en Occident comme en Orient qui assignent pour seule destination  aux efforts de l’homme une vie au-delà – paradis, Nirvana ou libération –

43.Or cette expérience que l’on dit finale devait être pour Sri Aurobindo le point de départ de nouvelles expériences, plus hautes, qui réintégraient dans une Réalité totale, continue et divine, la vérité du monde et la vérité de l’au-delà.

Voici ce que rapporte Sri Aurobindo :

Je vécus jour et nuit dans ce Nirvana avant qu’il ne commence à admettre autre chose en lui ou se modifier tant soit peu…L’aspect illusoire du monde cédait la place à un autre aspect où l’illusion n’était plus qu’un petit phénomène de surface avec une immense réalité divine par derrière. Réalité divine au dessus et une intense Réalité divine au cœur de toutes les choses. Et ce n’était pas un ré-emprisonnement dans les sens, pas une chute de l’expérience suprême. Le Nirvana dans ma conscience libérée était le commencement de ma propre réalisation, un premier pas vers la chose complète, non la seule réalisation possible ni même la culmination finale.

Qu’est ce donc que ce transcendant ?  Simplement c’est un autre état de conscience. Si nous nous retirons des mouvements mentaux et vitaux, naturellement tout s’évanouit. Nous avons tendance à considérer que cette Paix immobile et impersonnelle est supérieure à notre vacarme. Le passage dans le Nirvana ne se situe pas au sommet de l’échelle, pas plus que le sommeil ou la mort ne sont au sommet de l’échelle. Il peut se produire à n’importe quel niveau de notre conscience. Il peut se produire par une concentration dans le mental ou dans le vital ou même dans la conscience physique : le hatha yogi penché sur son nombril, ou le Bassouto qui danse autour de son totem peuvent tout à coup passer ailleurs. De même, le mystique absorbé dans son cœur : on perce un trou et on sort. Sri Aurobindo n’avait pas dépassé le plan mental quand il eut l’expérience du Nirvana : J’ai eu l’expérience du Nirvana et du silence dans le Brahman, longtemps avant d’avoir la moindre connaissance des plans spirituels au-dessus de la tête. (Letters on yoga, 22 :273)

Le Nirvana n’est pas et ne peut pas être la fin du chemin, sans rien d’autre à explorer… C’est la fin du chemin inférieur à travers la Nature inférieure et le commencement de l’évolution supérieure.

44.Il serait incorrect de penser que l’expérience du Nirvana est une expérience fausse, une sorte d’illusion de l’illusion d’abord parce qu’il n’y a pas d’expériences fausses, il n’y a que des expériences incomplètes, ensuite parce que le Nirvana nous dépouille vraiment de l’illusion et d’être séparés.

Le Nirvana représente un stade intermédiaire utile (mais pas indispensable) dans ce passage de la vision ordinaire à l’autre vision ;  Sri Aurobindo dit que nous vivons dans l’ignorance.  Le Nirvana nous débarrasse de notre ignorance mais pour tomber dans une autre Ignorance : on a pris un stade intermédiaire pour une fin. Alors qu’il n’y a pas de fin mais une élévation constante, un élargissement constant de la Vérité.

L’homme éveillé, vraiment né, doit se préparer au prochain stade évolutif et passer du religieux centré sur l’autre monde au spirituel centré sur la Totalité. Alors rien n’est exclu, tout s’élargit. Le chercheur intégral devra donc être sur ses gardes, car les expériences intérieures, touchant à la substance intime de notre être sont toujours irréfutables et finales lorsqu’elles se produisent ; elles sont éblouissantes à n’importe quel niveau. La tentation est grande de s’y ancrer comme au havre définitif.

Quels que soient la nature, la puissance et l’émerveillement d’une expérience, il ne faut pas être dominé par elle au point qu’elle gouverne votre être tout entier… Lorsque vous entrez, d’une façon quelconque, en rapport avec une force ou une conscience qui dépasse la vôtre, au lieu d’être entièrement subjugué par cette conscience ou cette force, il faut vous souvenir toujours que ce n’est qu’une expérience parmi des milliers et des milliers d’autres et que par conséquent elle n’a pas un caractère absolu. Si belle qu’elle soit, vous pouvez et devez en avoir de meilleures et si haute qu’elle soit, vous pouvez toujours monter plus haut dans l’avenir.

Sri Aurobindo vécut des mois dans ce Nirvana avant de déboucher ailleurs.

La première fois qu’il dût parler en public, à Bombay il exprima son embarras à Lélé. Il me répondit … « que je n’avais qu’à me rendre au meeting et m’incliner devant l’auditoire … puis attendre et  le discours me viendrait d’une autre source que le mental. Sri Aurobindo fit ce qui lui était enjoint et le discours descendit comme si il était dicté. Depuis lors toutes les paroles, tous les écrits, toutes les pensées et les activités extérieures me vinrent de la même source, au dessus du mental cérébral.

Ce discours de Bombay vaut d’ailleurs qu’on s’en souvienne :

Essayez de réaliser cette force en vous disait-il aux militants nationalistes et de la tirer dehors. Que chaque chose que vous faites ne soit plus votre action mais l’action de la Vérité en vous. Parce que ce n’est pas vous, c’est quelque chose en vous (qui agit).  Que peuvent tous ces tribunaux, les pouvoirs du monde contre Cela qui est en vous  … De quoi auriez-vous peur si vous êtes conscient de Lui qui est en vous ?

Le 2 mai 1908, à l’aube, la police britannique venait le tirer du lit, revolver au poing. Sri Aurobindo a trente-cinq ans. Un attentat venait de manquer un magistrat britannique  de Calcutta : la bombe avait été fabriquée dans le jardin ou son frère, Barin, entraînait des « disciples ».

 

11

L’UNITE

______

(p175-p190)

45. Sri Aurobindo devait passer un an à la prison d’Alipore à attendre le verdict. Il n’était pour rien dans l’attentat manqué. L’organisation de la rébellion n’avait rien à voir avec les actes de terrorisme individuel.

Quand je fus arrêté et emmené précipitamment au dépôt de Lal Bazar, ma fois fut ébranlée un moment car je n’arrivais pas à pénétrer Ses intentions … un jour passa puis deux, puis trois. Le troisième, une voix me vint du dedans : « Attends et regarde. Alors je devins calme et j’attendis. »

Je me souvins qu’un mois avant mon arrestation, un appel intérieur m’était venu d’abandonner toute activité et de regarder en moi-même afin d’entrer en communion plus étroite avec Lui. J’étais faible et ne pus accepter l’appel.

Il me semblait qu’Il me parlait encore : « « Les liens que tu n’avais pas la force de briser, je les ai brisés pour toi parce que ce n’était pas mon intention ni ma volonté que tu continues. J’ai autre chose pour toi et c’est pour cela que je t’ai amené ici pour t’apprendre ce que tu ne pouvais pas apprendre par toi-même et t’entraîner à mon Travail. »

 

 

Conscience cosmique

(p176-p182)

46. Sri Aurobindo avait vécu des mois dans une sorte de rêve fantasmagorique et vide se découpant sur la seule réalité du Transcendant.

Pourtant,  étrangement, c’est au milieu de ce Vide et comme issu de lui que le monde fit à nouveau irruption avec un visage neuf :  Dominé et subjugué, immobilisé, libéré de lui-même, le mental prend ce Silence pour le Suprême. Mais le chercheur découvre ensuite que tout est là dans ce Silence… Alors le vide commence à s’emplir et de lui, émerge ou en lui se précipite, l’incalculable diversité de la Vérité divine et les innombrables niveaux d’un Infini dynamique.

C’est dans le préau d’Alipore qu’eut lieu ce nouveau changement de conscience pendant l’heure de marche.

Je regardais ces murs qui m’isolaient des hommes et ce n’était plus de hautes murailles qui m’emprisonnaient, non, c’était Vâsudeva (un des nom du Divin) qui m’entourait. … je regardais les barreaux de la cellule, la grille même qui servait de porte et je vis encore Vâsudeva…je regardais les prisonniers de l’endroit, les voleurs, les meurtriers, les escrocs et comme je les regardais, je vis Vâsudeva.

L’expérience ne devait plus quitter Sri Aurobindo. Pendant les six mois que dura le procès avec ses quelques deux cents témoins, il fut enfermé dans une cage de fer au milieu du prétoire.

…Je regardai et ce n’était plus le juge que je vis c’était Vâsudeva. Je regardai le procureur et ce n’était pas le procureur que je vis, c’était Sri Krishna qui était assis là et qui me souriait. Je suis dans tous les hommes me dit-il et je conduis leurs actes et leurs paroles.

47. Car en vérité Dieu n’est pas en dehors de Son monde il n’a pas  » créé  » le monde ,  » il est devenu le monde dit l’Upanishad : Il est devenu la connaissance et l’ignorance, il est devenu la vérité et la fausseté…il est devenu tout ce qui est «  (Taïttiriya Upanishad II.6)

Pour l’œil qui voit, tout est l’Un ; pour l’expérience divine, tout est un bloc du Divin.

Nous croirons que c’est là une vision toute mystique du Divin ; à chaque pas, nous nous heurtons à la laideur, au mal ; ce monde est plein de souffrance, il déborde de cris obscurs ; où donc est le Divin là dedans ?

Ce monde de notre bataille et de nos peines est un monde féroce, dangereux, un monde destructeur et dévorant où la vie est précaire où l’âme et le corps se meuvent parmi d’énormes périls…Nous érigeons un Dieu d’Amour et de Miséricorde, un Dieu du Bien, un Dieu juste, vertueux. Tout le reste disons-nous n’est pas Lui, n’est pas Sien, mais fut l’œuvre de quelque Pouvoir diabolique qu’Il laissa accomplir sa volonté méchante…Il faut regarder en face la réalité, courageusement et voir que c’est Dieu et nul autre qui a fait ce monde dans Son être et qu’Il la fait tel qu’il est. Il faut voir que la Nature dévorant ses enfants, le Temps qui se repaît de la vie de ses créatures, la Mort universelle et inéluctable et la violence dans l’homme et la Nature sont aussi la Divinité suprême sous l’un de ses aspects cosmiques. Il faut voir que Dieu le Créateur prodigue et bienfaisant qui garde et qui sauve, la miséricorde puissante, est aussi Dieu qui dévore et Dieu qui détruit. C’est seulement quand nous voyons avec l’œil de l’union complète et que nous sentons cette vérité jusqu’au tréfonds de notre être que nous sommes capables de découvrir derrière ce masque le calme et beau visage de Celui qui est toute félicité et de sentir dans la main qui met notre imperfection à l’épreuve la main de l’ami et du constructeur de l’Esprit dans l’homme. (Essays on the Gita, 13 :41-42,367-68)

48. Ce monde n’est pas fini, il devient, c’est une conquête progressive du Divin par le Divin pour le Divin afin de devenir le plus sans fin que nous devons être. (Savitri 28 :260)

Notre monde est en évolution et l’évolution a un sens spirituel :

La terre aux millions de routes peinait vers la divinité. (Savitri 29 :625)

 

L’être central, la personne universelle

(p182-p186)

« Tu es Lui », telle est la vérité éternelle. Telle est la Vérité qu’enseignaient les anciens Mystères et que les religions ultérieures oublièrent.

Ayant perdu le secret central, elles tombèrent dans tous les dualismes aberrants, substituant d’obscurs mystères au grand Mystère tout simple.

« Moi et le Père nous sommes un » disait le Christ (Jean 10,30). « Je suis Lui » disent les sages de l’Inde. C’est le fait que découvre tous les hommes libres qu’ils soient d’Asie ou d’Occident. C’est la voix de tous les hommes fondue dans une conscience cosmique et nous sommes tous les fils de Dieu.

49.Il y a deux façons de faire cette Découverte, ou deux étapes. La première est de découvrir l’âme, l’être psychique, éternellement une avec le Divin, petite lumière de cette grande Lumière : « L’Esprit qui est ici bas dans l’homme et l’Esprit qui est là-bas dans le Soleil en vérité sont un seul Esprit et il n’y en pas d’autre dit l’Upanishad (Taïttiriya Upanishad III.10.). Celui qui pense « Il est autre et je suis autre » il ne sait pas ( Brhadaranyaka Upanishad I.4.10.)

Dans un langage éblouissant de puissance les rishis védiques affirmaient l’éternelle Identité du Fils et du Père et la transmutation divine de l’homme. « Délivre ton Père ! Dans ta demeure garde le sauf – ton Père qui devient ton Fils et qui te porte  » (Rig-Veda V.3 ;9) ;

Tout est Un parce que tout est l’Un.  » Il est le fils des eaux, le fils des forêts, le fils des choses qui ne bougent pas et le fils des choses qui se meuvent. Même dans la pierre Il est là. « (Rig Veda I.70.2)

Christ ne disait-il pas :  » Ceci est mon corps, ceci est mon sang  »  prenant ces deux symboles les plus matériels, les plus terre à terre, du pain et du vin, pour dire que cette Matière est le corps de l’Un cette Matière le sang de Dieu.

Nous sommes le fruit d’une évolution, non d’une succession de miracles arbitraires.

…Il n’y a pas de corps sans âme, pas de corps qui ne soit en soi une forme d’âme ; la Matière elle-même est une substance et un pouvoir de l’Esprit et ne pourrait exister autrement car rien ne peut exister qui ne soit substance et pouvoir de l’Esprit… Ce qui est muet et aveugle et la brute est Cela, non moins que l’existence humaine consciente et raffinée ou que l’existence animale. Tout ce devenir infini est une naissance de l’Esprit dans les formes. (The Problem of Rebirth, 16 :272)

50.Quand nous avons ouvert les portes du psychique, un premier stade la conscience se dévoile. La conscience-force qui s’individualise devient de plus en plus compacte, serrée et elle ne se satisfait pas longtemps de cette étroite forme individuelle, se sentant une avec Cela. Elle veut retrouver sa totalité innée.

Être est être pleinement, tel est le but que la Nature poursuit en nous… et être pleinement c’est être tout ce qui est. (The Life Divine 19 :1023,1025)

L’évolution est l’éternelle éclosion d’une fleur qui était fleur depuis toujours. Sans cette semence au fond, rien ne bougerait parce que rien n’aurait besoin de rien – c’est le Besoin du monde-. C’est notre être central. Cet être central se situe en tous points, au cœur de toute chose.

51. Quand nous l’avons trouvé, tout est trouvé, tout est là ; l’âme adulte retrouve son origine, le Père qui était devenu le Fils redevient Lui-même.

Il n’y a plus d’ego, plus de personne définie et définissable, seulement la conscience, seulement l’existence, seulement la paix et la béatitude ; on devient l’immortalité, l’éternité, l’infinitude. De l’âme personnelle il ne reste qu’un hymne de paix et de liberté, une béatitude qui vibre quelque part dans l’Eternel.(The Synthesis of Yoga, 20 :348)

Quand nous avons souffert, vies après vies, de cette longue évolution, assez grandi pour nous apercevoir que tout nous arrive du dehors, d’une vie plus grande que la nôtre, d’un Mental, d’une Matière plus vastes que les nôtres, universels, l’heure vient de retrouver consciemment ce que nous étions inconsciemment depuis toujours, une personne universelle.

Connaissance par identité

(p186-p190)

Nous penserons peut-être que cette conscience cosmique est une sorte de super-imagination poétique et mystique, une pure subjectivité sans portée pratique. Mais d’abord que signifie « objectif » ou « subjectif » ?  Réellement, l’opposition est fausse : quand tout le monde aura vérifié la conscience cosmique ou même, simplement la joie de C’est ce que vous êtes, ce que vous devenez moins sauvage.

Sri Aurobindo n’était pas homme à se contenter de rêveries cosmiques.  On connaît une chose parce que l’on est cette chose. La conscience peut se déplacer en n’importe quel point de son universelle réalité.

Les premiers symptômes de cette nouvelle conscience sont très tangibles.

71. Tout commence à changer de nature et d’apparence. On commence à connaître les choses par une autre sorte d’expérience, plus directe, qui ne dépend pas du mental extérieur et des sens. Il y a une nouvelle façon, plus vaste et plus profonde, d’éprouver, de voir, de connaître, d’entrer en contact avec les choses…(Letters on yoga 22 :316)

52.Ce nouveau mode de connaissance n’est pas vraiment différent du nôtre, c’est une connaissance par identité. Nous connaissons parce que nous sommes ce que nous connaissons. La vraie connaissance ne s’obtient pas par la pensée dit Sri Aurobindo. C’est ce que vous êtes, ce que vous devenez.

Rien ne peut être appris à l’intelligence qui ne soit déjà secrètement connu, en puissance dans l’âme qui s’épanouit. De même toute la perfection dont l’homme extérieur est capable n’est que la réalisation de l’éternelle perfection de l’Esprit qui est en lui. Nous connaissons le Divin et devenons le Divin parce que déjà nous Le sommes dans notre nature intime… La découverte de soi est le secret ; la connaissance de soi et une conscience toujours plus large sont le moyen et le procédé.

 

Notre progrès ne se mesure pas à la somme de nos inventions qui sont encore autant de moyens de rapprocher artificiellement ce que nous avons éloigné, mais à la somme réintégrée du monde que nous reconnaissons comme nous-même.

Et c’est la joie –Ânanda- car être tout ce qui est, c’est avoir la joie de tout ce qui est.

12

LE SUPRACONSCIENT

(p191-p238)

 

L’Enigme

(p191-p196)

53. Un triple changement de conscience marque donc notre période sur terre : la découverte de l’être psychique ou Esprit immanent, la découverte du Nirvana ou Esprit transcendant et la découverte de l’être central ou Esprit cosmique. C’est là probablement le sens véritable de la trinité Père-Fils-Saint-Esprit dont parle la tradition chrétienne.

Nous n ‘avons pas à décider de l’excellence de l’une ou l’autre de ces expériences mais à les vérifier nous-même.

Les philosophies et les religions discutent de l’ordre de priorité des différents aspects de Dieu et certains yogis, rishis ou saints ont préféré telle philosophie ou telle religion à telle autre. Votre affaire n’est pas de discuter ces aspects mais de les réaliser tous et de les devenir tous ; nous n’avons pas à suivre une réalisation à l’exclusion des autres mais à embrasser Dieu sous tous ses aspects et par-delà tout aspect.( The Hour of God, 17 :62)

C’est le sens même du yoga intégral. Mais nous pouvons nous demander s’il n’y a rien au-delà de cette triple découverte.

54.De fait, si nous découvrons l’être psychique, c’est une grande réalisation, nous prenons conscience de notre divinité mais elle est limitée à l’individu, elle ne brise pas les murs personnels où nous sommes enclos. Si nous découvrons l’être central, c’est une très vaste réalisation, le monde devient notre être mais nous perdons du même coup notre individu. Il n’y a plus que Cela à jamais en dehors du jeu. Théoriquement nous pouvons dire que Père-Fils- Saint-Esprit ne sont qu’un.

Mais pratiquement, à l’expérience, chacun de ces changements de conscience semble coupé de l’autre par un abîme. Tant que nous n’aurons pas trouvé le chemin d’expérience permettant de relier le panthéiste, l’individualiste et le moniste, il n’y aura pas de plénitude ni pour l’individu, ni pour le monde.

Sans individu que nous importent les merveilleuses réalisations puisqu’il n’y a plus de nous. C’est cette contradiction là qu’il faut résoudre pas en termes philosophiques mais en terme de vie et de pouvoir d’action.

Jusqu’à présent toutes les religions et toutes les spiritualités ont placé le Père transcendant au sommet de la hiérarchie. Pourtant l’intuition nous dit que si, nous, êtres dans un corps, aspirons à la totalité, c’est que cette totalité est là sinon nous n’y aspirerions pas. Il n’y a pas d’imagination, il n’y a que des réalités différées ou des vérités qui attendent leur heure. Jules Verne à sa façon en témoigne.

55.Dans sa cage, au milieu du prétoire, Sri Aurobindo était arrivé au bout du chemin : il était partout où il voulait dans sa conscience.  Sa Conscience infinie était là mais ce corps restait un corps parmi des millions d’autres soumis aux mêmes mois de la Nature. En dessous, tout continue, tout souffre, tout meurt, rien n’est changé. Toute cette histoire n’était-elle donc qu’un long et laborieux transit du Divin au Divin à travers l’obscur purgatoire de la Matière ?

Pourquoi cette matière ? Si nous regardons cette énigme nous voyons  que ce centre d’âme n’a pas besoin d’être « sauvé » comme on dit. De la seconde où l’on entre dedans, les yeux grands ouverts on voit bien qu’elle est merveilleusement divine et légère. C’est la terre qu’il faut sauver parce qu’elle pèse, c’est la vie qu’il faut sauver parce qu’elle meurt. Les spiritualistes ont raison qui veulent nous faire goûter la légéreté suprême de l’âme mais les matérialistes aussi qui piochent dans la Matière et voudraient tirer des merveilles de cette épaisseur là.

56.« Occupe-toi du Travail » disait la voix et ce Travail n’était pas de nager dans les béatitudes cosmiques mais de trouver ici bas dans ce corps et pour la terre une voie nouvelle qui réconcilierait dans une seule et même conscience la liberté du Transcendant, l’immensité vivante du Cosmique et la joie d’une âme individuelle sur une terre accomplie et dans une vie plus vraie. Car le vrai changement de conscience dit la Mère est celui qui changera les conditions physiques du monde et en fera une création nouvelle.

 

Les conditions de la découverte

(p196-p202)

57.Si nous voulons opérer cette transformation, deux conditions sont à remplir : d’une part travailler dan son propre corps individuel sans s’évader au-delà puisque ce corps est le point d’insertion de la conscience dans la Matière et d’autre part découvrir le principe de conscience qui aura le pouvoir de transformer la Matière.

Il est vrai qu’à force de discipline certains individus ont pu défier les lois naturelles, triompher de la pesanteur, du froid, de la faim, des maladies etc… Il s’agissait de changements individuels qui à aucun moment n’ont été transmissibles. Et puis ce ne sont pas vraiment des transformations de la matière.

Il ne s’agit pas, comme Aurobindo et la Mère l’envisagent, d’obtenir des pouvoirs « surnaturels » plus ou moins momentanés mais de changer la nature même de l’homme et son conditionnement physique. Il faut que ce nouveau principe d’existence que Sri Aurobindo appelle supramental s’installe définitivement parmi nous, en quelques-uns d’abord, puis par rayonnement en tous ceux qui sont prêts.

58.En d’autres termes il s’agit de créer une surhumanité divine sur terre qui ne sera plus soumise aux lois d’ignorance, de souffrance et de décomposition.

Dès lors, cette vie et cette matière auraient un sens : à travers la Matière, la plante, l’animal puis l’homme de plus en plus conscient, l’Esprit élabore le surhomme.

… l’âme a eu un passé pré-humain, elle a un devenir surhumain ( The Life Divine, 19 ::761-63)

Sri Aurobindo n’est pas un théoricien de l’évolution, c’est un praticien de l’évolution. Tout ce qu’il a pu dire ou écrire sur l’évolution est venu après ses expériences. Il voyait bien que cette immensité cosmique, béatifique, n’était pas vraiment le lieu du travail, qu’il fallait redescendre vers ce corps, humblement et chercher dedans.

Nous nous demanderons par quel mécanisme extérieur, quelle conscience plus haute que la conscience cosmique  peut opérer « la transformation » ?

Nous pouvons répondre par deux observations :

D’abord, il ne suffit pas d’atteindre de hauts pouvoirs de conscience, il faut encore quelqu’un qui les incarne. Où est le quelqu’un dans la conscience cosmique ? Le yogi qui se concentre sur un point de son être ramasse toutes ses énergies en ce point. Il fait un trou dans la carapace et il émerge ailleurs dans une autre dimension. Mais qui a réalisé la conscience cosmique ? C’est un minuscule point de son être qui a réalisé cette conscience cosmique.

Une réalisation en un point ne suffit pas, il faut une réalisation globale en tous points.  D’où le yoga intégral ou « yoga plein », purna yoga.

59. Une deuxième observation, plus importante encore, s’impose. Le yogi peut réaliser la conscience cosmique en n’importe quel point de son être, à n’importe quel niveau, dans son mental, dans son cœur et même dans son corps parce que l’esprit cosmique est partout, en tout point de l’univers et que l’expérience peut commencer n’importe où. La conscience cosmique n’est pas le point suprême de la conscience humaine. Les sommets du mental ou du cœur, pas plus que les sommets cosmiques ne nous apportent la clé de l’énigme et le pouvoir de changer le monde ; un autre principe de conscience est nécessaire. Mais un autre principe sans solution de continuité avec les précédents.

Le yoga intégral est celui qui, ayant trouvé le Transcendant peut revenir dans l’univers et posséder l’univers, gardant à volonté le pouvoir de descendre autant que de monter la grande échelle de l’existence. (The Synthesis of yoga, 20 :14)

Ce double mouvement d’ascension et de descente de la conscience individuelle constitue le principe de base de la découverte supramentale.

Mais en cours de route Sri Aurobindo allait toucher un ressort inconnu qui allait tout bouleverser.

 

L’ascension de la conscience

(p203-p207)

60.Nous devons savoir comment elle est accessible pour nous. Or il est bien difficile de donner un schéma et d’affirmer : « Voilà le chemin » parce que le développement spirituel est toujours adapté à la nature de chacun et il n’y a pas deux natures pareilles.

La vie spirituelle est un énorme champ d’évolution, un immense royaume potentiellement plus vaste que les autres royaumes du dessous…(Letters on yoga, 24 :1668)

 Nous pouvons donc seulement donner quelques points de repère, heureux si chacun trouve l’indice qui éclairera son propre chemin.

Il faudrait toujours se souvenir que le vrai système de yoga consiste à attraper le fil de sa propre conscience, ce fil brillant dont parlaient les rishis ( Rig-Véda, X.53) et de s’y accrocher et d’aller jusqu’au bout.

La conscience cosmique et le Nirvana ne nous apportant pas la clé évolutive que nous cherchons nous reprenons notre enquête avec Sri Aurobindo au point où il l’avait laissée à Baroda avant ses deux grandes expériences.

L’ascension dans le Supraconscient est la première étape. A mesure que le chercheur établit le silence mental, qu’il pacifie son vital, qu’il se libère de son absorption dans le physique, la conscience se dégage des mille activités où elle était fondue, éparpillée. Elle acquiert alors une existence indépendante.

Plus elle grandit, moins elle se satisfait d’être enfermée dans un corps. Nous nous apercevons qu’elle rayonne, dans le sommeil d’abord puis dans nos méditations puis les yeux grands ouverts. Elle veut monter. Cette poussée ascendante n’est même pas nécessairement le fruit d’une discipline consciente, ce peut être un besoin naturel et spontané. Le chercheur sent que ça vit là-haut. Le silence n’est pas une fin c’est un moyen. Jour après jour il a des centaines de minuscules expériences, presque imperceptibles qui jaillissent de ce Silence au-dessus. Il ne pense à rien, soudain un déclic le traverse et il sait exactement ce qu’il doit faire, dans les moindres détails. Ou bien un petit choc : « va voir untel » il va et par hasard cette personne a besoin de lui.

Il peut sentir s’il parle ou écrit, comme une étendue au-dessus de lui, d’où il tire la pensée. Mais s’il mêle son mental tout s’évanouit ou plutôt se fausse. Les moindres actes peuvent être souverainement guidés par cette source silencieuse au-dessus. Une sorte de connaissance spontanée se fait jour en lui.

61.… mais le chemin est étroit, les portes difficiles à forcer et la peur, le doute, le scepticisme sont là, tentacules de la Nature qui nous interdisent de quitter les pâtures ordinaires.(Thoughts and Aphorisms, 17 :79)

Une fois que cette étendue là-haut sera devenue concrète, vivante, comme une plage de lumière au dessus, le chercheur sentira le besoin d’entrer en communication directe et de jaillir au large.

Parfois, dans le sommeil, comme un signe avant-coureur, nous serons peut-être pris dans une grande lumière éblouissante. Alors il faudra faire grandir cette Force dedans, cette Conscience-Force la pousser par notre besoin d’une vie plus vraie avec le monde et les autres.

Notre plus grand progrès est un besoin qui s’approfondit ; refuser toutes les constructions mentales qui à chaque instant essayent d’accaparer le fil lumineux. Se garder en état d’ouverture, être trop grand pour les idées.

Non seulement il faut briser le piège du mental et des sens mais fuir le piège du penseur, le piège du théologien et du fondateur d’Eglise, les filets de la Parole et l’esclavage de l’Idée. Tout cela est en nous prêt à emmurer l’Esprit dans les formes ; mais nous devons toujours aller au-delà, toujours renoncer au moindre pour le plus grand, au fini pour l’Infini ; nous devons être prêts à avancer d’illumination en illumination ; d’expérience en expérience, d’état d’âme en état d’âme… et n’être attachés à rien, pas même aux vérités auxquelles nous tenons le plus solidement, car elles sont des formes seulement et des expressions de l’Ineffable et l’Ineffable refuse de se limiter à aucune forme, aucune expression. Nous devons rester ouvert à la Parole d’en haut. (The Synthesis of yoga, 20 :315-16)

Puis un jour, à force de besoin, les portes s’ouvriront : La conscience s’élève dit la Mère, elle brise cette carapace dure, là, au sommet du crâne et on émerge dans la lumière.

Cette expérience est le point de départ du yoga de Sri Aurobindo. C’est l’émergence dans le Supraconscient.

62. La conscience n’est plus enfermée dans le corps ou limitée par lui. Elle est non seulement au-dessus du corps mais étendue dans l’espace…

Quand cette haute station est définitivement établie, on ne redescend plus vraiment, sauf avec une fraction de la conscience qui peut venir travailler dans le corps ou aux niveaux inférieurs tandis que l’être stationné en permanence au-dessus dirige toute l’expérience et tout le travail.(Letters on yoga, 24 :1136-37)

 

Extase ?

(p207-p210)

Une fois ce décollage opéré, il s’agit de procéder lentement et systématiquement. Le premier mouvement de la conscience, en effet, est de filer tout droit vers le haut et de stabiliser dans une sorte de nirvana lumineux.  La béatitude qui accompagne cette éclosion au « sommet » est si irrésistible  qu’il semblerait que ce serait déchoir que de redescendre à des niveaux intermédiaires. On a qu’une envie, c’est de rester aussi immobile que possible pour ne pas froisser cette paix toute unie. En fait, on ne s’est même pas aperçu qu’il peut exister des niveaux intermédiaires entre la sortie au sommet du crâne et la fusion « tout en haut ».  Ebloui, le chercheur perd prise, il tombe en transe en « extase » comme on dit en occident ou en samadhi comme on dit en Inde.

Vous entrez en samadhi, dit la Mère, quand vous sortez de votre être conscient et que vous entrez dans une partie de votre être qui est complètement inconsciente… Vous ne vous souvenez de rien parce que vous n’êtes conscient de rien.

Sri Aurobindo disait que l’extase est une forme supérieure d’inconscience.

63 Peut-être le progrès de l’évolution est-il précisément d’explorer des zones de conscience toujours plus avancées dans un inépuisable Transcendant qui ne se situe pas vraiment « en haut » ou ailleurs hors de ce monde mais partout ici bas, se dévoilant lentement à notre vision.

Ainsi, au lieu de s’évanouir au sommet, ou à ce qu’il prend pour le sommet et de croire que son extase  est un signe de progrès, le chercheur devra comprendre que c’est le signe d’une inconscience et travailler à découvrir l’existence vivante qui se cache sous son éblouissement.

Tâcher de développer votre individualité intérieure, disait la Mère et vous pourrez entrer dans ces mêmes régions en pleine conscience et avoir la joie de la communion avec les régions les plus hautes sans pour autant perdre conscience.

Sri Aurobindo insistait : C’est dans l’état de veille que la réalisation doit venir  et durer si l’on veut qu’elle soit une réalité de la vie… Les expériences et la transe yogique ont leur utilité pour ouvrir l’être et le préparer, mais c’est seulement quand la réalisation est constante, les yeux grands ouverts, qu’on la possède vraiment.(Letters on yoga 23 : 743)

L’état de maîtrise intégrale, tel est le but que nous poursuivons, non l’état de marmotte spirituelle. Quand nous nous extasions nous perdons le « quelqu’un » qui pourrait faire le pont entre les pouvoirs d’en haut et l’impuissance d’en bas.

 

Êtres et forces

(p210-p217)

Tous tant que nous sommes , nous recevons constamment et sans nous apercevoir des influences et inspirations des plans supérieurs supraconscients qui se traduisent par des idées, idéaux, aspirations, œuvres d’art de même que nous recevons des vibrations vitales ou des vibrations physiques.

L’homme bavarde intellectuellement et étourdiment, il discute les résultats de surface qu’il attribue tous à son « noble moi », ignorant que ce « noble moi » est caché loin, bien loin de sa vision, derrière le voile de son intellect pâlement miroitant et la brume épaisse de ses sentiments, ses émotions, ses impressions, ses sensations et impulsions.(correspondance with Sri Aurobindo I,460)

Notre seule liberté est de nous élever à des plans de plus en plus hauts.

Nous pourrions souligner que ces plans ne dépendent pas de nous et de ce que nous pensons. Ils existent indépendamment de l’homme. La psychologie moderne mélange tous les degrés dans un soi-disant « inconscient collectif ». Cela témoigne d’une insuffisance de vision. D’une part parce que les forces de ces plans ne sont pas inconscientes mais au contraire beaucoup plus conscientes que nous et d’autre part parce que ces forces ne sont pas « collectives ».

Les gradations de conscience sont des états universels qui ne dépendent pas de la façon de voir de la personnalité subjective. Au contraire, la façon de voir de la personnalité subjective est déterminée par le niveau de conscience auquel elle appartient et où elle se trouve organisée conformément au type de sa nature ou à son stade évolutif.(Letters on yoga, 22 :235)

Ce n’est pas une question de théorie mais d’expérience à laquelle chacun est convié : quand on sort de son corps et que l’on entre consciemment dans ces plans on voit bien qu’ils existent parfaitement en dehors de nous.

Le deuxième point important concerne les forces conscientes et les êtres qui peuplent ces plans. Il faut bien mettre en évidence ici la part de superstition et la part de ,vérité. Comme toujours les deux sont étroitement liées. C’est pourquoi le chercheur intégral devra être armé de cette claire austérité sur laquelle Aurobindo insistait tant.

64-65. Dans ces plans, soit dans le sommeil, soit en méditation soit en extériorisation volontaire, on peut voir deux sortes de choses : des courants de force impersonnels, plus ou moins lumineux ou des êtres personnels. Mais ce sont deux façons de voir la même chose.

Le mur entre ce que l’on appelle conscience et force, impersonnel et personnel, devient très mince quand on passe derrière le voile de la Matière. Si l’on regarde un processus du côté de la force impersonnelle, on voit une énergie ou une force en action qui fonctionne dans un but et produit un résultat ; si l’on regarde du côté de l’être, on voit un être qui possède une force consciente, qui la dirige et l’utilise… (Letters on yoga, 22 :235)

Certains chercheurs ne verront donc jamais d’êtres, que des forces lumineuses, d’autres ne verrons que des êtres et jamais de forces, tout dépendra de leur attitude intérieure. C’est ici que la subjectivité commence et avec elle les risques d’erreur ou de superstition.

Le critère de la vérité est dans la mutiplicité d’expériences qui prouve que nous nous approchons d’une vérité vivante. Telle sainte chrétienne qui a la vision de la Vierge et telle Indienne qui a la vision de Dourga  voient peut-être la même chose. Elles sont peut-être entrées en contact avec le même niveau de conscience et les mêmes forces. Mais il est bien évident que Dourga ne signifierait rien pour une chrétienne et que si par ailleurs cette force se manifestait sous forme de vibration lumineuse impersonnelle elle ne serait pas accessible, dans cet exemple, ni à la fidèle de la Vierge ni à celle de Dourga.  Si un poète, Rimbaud ou Shelley s’ouvraient à ces mêmes plans de conscience ils verraient encore autre chose, qui pourtant est toujours la même chose. Rappelons Rimbaud : « Ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir et je vécus étincelle d’or de la lumière nature ». Le mathématicien qui, dans un éclair le transportant de joie, voit une figuration nouvelle du monde a peut-être lui aussi touché à la même hauteur de conscience.

Ce serait une erreur de croire que les forces dites impersonnelles sont des forces mécaniques améliorées. Elles ont une intensité, une chaleur, une joie lumineuse qui a toute la présence d’une personne sans visage.

66. Avec cet or vient une Connaissance spontanée pleine d’allégresse. Pratiquement, la seule chose essentielle est de s’ouvrir à ces plans supérieurs. Quand on touche à la lumineuse Vérité on voit qu’Elle peut tout contenir et que tout le monde est son enfant.

Pourtant la « claire austérité » est une protection puissante car malheureusement tout le monde n’a pas la capacité à s’élever à de hautes régions où les forces sont pures. Il est beaucoup plus facile de s’ouvrir au niveau vital qui est le monde de la grande Force de Vie, du désir et des passions ( celui que connaissent bien les médiums et les occultistes)  et là, les forces inférieures ont tôt fait de prendre les apparences divines sous des couleurs éclatantes. Si le chercheur est pur, il verra bien la supercherie.

Nous pouvons essayer maintenant de donner un aperçu de ces gradations supraconscientes telles que Sri Aurobindo en a eu l’expérience. Ce qui se rapproche le plus de la vérité universelle ce ne sont pas des formes mais des vibrations lumineuses qui contiennent de façon inexprimable, la joie, la connaissance, la beauté et toutes les qualités qui revêtent à divers degrés les hautes manifestations de la conscience humaine.

 

     Les plans du mental

(p217-p238)

67.Avant d’atteindre le plan supramental qui est le commencement de l’hémisphère supérieur de l’existence, le chercheur traverse diverse couches mentales, ou mondes, que Sri Aurobindo a respectivement appelé, dans l’ordre ascendant, mental supérieur, mental illuminé, mental intuitif et surmental ( à ne pas confondre avec supramental). Naturellement nous pouvons utiliser d’autres termes s’il nous plaît. Ces quatre zones font théoriquement partie du Supraconcient. Nous disons, théoriquement ,car cette ligne varie selon les individus : pour certains par exemple, le mental supérieur ou même le mental illuminé font partie de la conscience normale alors que pour d’autres la simple raison raisonnante est un stade encore lointain  du développement intérieur.

68.Le mental ordinaire que nous connaissons tous voit les choses pas à pas , linéairement. Il ne peut pas faire de bonds sinon cela fait des trous dans sa logique. Il dit que c’est décousu, irrationnel, fumeux. Tout ce qui ne figure pas sur son petit écran momentané appartient au monde de l’erreur, du mensonge, de la nuit.  Le mental ordinaire découpe des petits morceaux de temps et d’espace. Plus on descend l’échelle plus le découpage s’accentue.

Il est une autre conscience supramentale qui peut élargir l’obturateur et voir simultanément le présent, le passé et le futur. Le blanc et le noir, la vérité et ce qu’il est convenu d’appeler l’erreur. Il n’y a pas de contraires , il n’y a que des complémentaires. Toute l’histoire de l’ascension de la conscience  est l’histoire d’une dé-obturation et le passage d’une conscience linéaire à une conscience globale.

Sri Aurobindo dit « global » car la conscience supérieure n’est pas amputée de sa moitié inférieure. Le haut n’annule pas le bas il l’accomplit. Le secret est de découvrir l’intemporel dans le temporel et l’infini dans le fini.

Une loi de fragmentation grandissante préside à la descente de la conscience, de l’Esprit à l’atome.

a)         Le mental ordinaire

 

69.C’est la qualité de la lumière ou la qualité des vibrations qui, essentiellement, permet de distinguer un plan de conscience d’un autre.

Pour l’œil qui voit, le mental ordinaire apparaît dans une sorte de grisaille avec une quantité de petits points foncés ou de petits nœuds vibratoires assez obscurs. Ce fond neutre comme dit Sri Aurobindo est si épais, si collant qu’il tire tout vers le bas. Nous ne sommes pas capables de supporter longtemps ni la joie ni la souffrance.

b)         Le mental supérieur

70. Ce nouveau degré apparaît fréquemment chez les philosophes et les penseurs. Il est déjà moins opaque, plus libre. Le fond n’est plus tout à fait gris et tire sur le bleu. La joie tend à durer davantage, l’amour à être plus large. Mais c’est encore une lumière froide, un peu dure. Il commence à comprendre quand il a expliqué.

 

c)         le mental illuminé

Il est d ‘une autre nature. A mesure que le mental accepte le silence, il accède à ce domaine. Ce qui arrivait goutte à goutte arrive à flots. La conscience s’emplit d’un flot de lumière, souvent dorée, où s’infuse des colorations variables suivant l’état intérieur ; c’est une invasion lumineuse. Et en même temps un état d’enthousiasme, un éveil subit comme si tout l’être était sur le qui-vive. On est dans un état de vérité indicible sans rien y comprendre- simplement c’est.

Pour chacun, ce flot lumineux se traduira d’une façon différente. Pour les uns se sera un épanouissement poétique soudain, d’autres verront des formes architecturales  nouvelles, d’autres seront sur la piste de nouvelles découvertes scientifiques. Il est curieux de voir la qualité de poètes de toutes langues, chinois, indiens, anglais, etc… parmi les disciples de Sri Aurobindo comme si la poésie et les arts étaient le premier résultat pratique de son yoga.

La poésie est le truchement le plus commode pour faire comprendre ce que sont ces plans de conscience supérieurs.

71.Sri Aurobindo, dans son énorme correspondance poétique et sa Poésie future a donné de nombreux exemples de la poésie issue du mental illuminé.  C’est Rimbaud qui nous donnerait la meilleure illustration, son Bateau ivre en particulier si on veut bien se détacher du sens et écouter ce qui vibre par derrière.

La poésie et toutes les formes d’art ne sont qu’un moyen d’attraper au piège une indicible note qui est le vrai de la vie :

86. Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants ; je sais le soir

L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir.

Une poésie est dite « illuminée » non pas à cause de son sens. Elle est illuminée parce qu’elle contient la note particulière de ce plan.

72.En même temps que sa beauté, nous découvrons les limites du mental illuminé. L’enthousiasme se change facilement en exaltation  et si le reste de l’être n’est pas suffisamment purifié, n’importe quelle partie inférieure peut se saisir de la lumière et de la force qui descend pour l’utiliser à ses fins, c’est un écueil fréquent. Elle entraîne des incohérences fréquentes , des vagues.

Plus on monte dans la conscience, plus il faut un équilibre de granit.

d)         Le mental intuitif

Le mental intuitif contraste avec le mental illuminé par sa claire transparence. Il est rapide. La connaissance est un éclair jailli du silence.

Avec l’intuition vient une joie particulière, différente semble-t-il de la joie illuminée. C’est une sorte de reconnaissance, comme si nous étions deux, toujours, un frère qui vit dans la lumière et un frère d’ombre, nous-même. Tout à coup il y a coïncidence, on est un. On est un dans un point de lumière.

Quand nous serons un sur tous les points, ce sera la vie divine.

Ce point de coïncidence est la connaissance. On sait parce que l’on reconnaît.

Qui n’a pas vu une fois, qui n’a pas ce souvenir ?

73.Le langage de l’intuition se ramasse dans une formule concise.

Mais ce mental a ses limites. L’espace dévoilé par l’éclair est saisissant, irréfutable mais ce n’est qu’un espace de Vérité.

En outre, le mental s’empare de l’intuition et il en tire à la fois trop et trop peu : quand on explique, les trois quarts du pouvoir transformateur se sont évaporés.

74. Si le chercheur prend soin de garder son silence, s’il est patient il verra les éclairs, peu à peu, se multiplier devenir plus serrés et une autre conscience se former.

e)         Le surmental

Le surmental est le sommet rarement atteint de la conscience humaine. C’est une conscience cosmique mais sans perte de l’individu. C’est le monde des dieux et la source inspirée des grands fondateurs de religion. Toutes les religions sont parties d’une expérience  surmentale sous l’une de ses mille facettes.

Ceux qui incarnent la révélation ne l’ont pas tirée de rien : le surmental est leur plan d’origine. C’est aussi le lieu d’origine des hautes créations artistiques. Mais soulignons-le c’est encore un plan du mental, bien que le sommet.

Quand la conscience s’élève à ce plan, elle ne voit plus « point par point » mais calmement par grandes masses.( Collected Poems, 5 :589). La conscience ne voit plus par éclairs isolés mais c’est, selon l’expression védique, un océan d’éclairs stables ».La grande différence avec les autres plans, tient à l’uniformité presque complète de la lumière.

La conscience surmentale complète est celle réalisée par les rishis védiques par exemple. Il en résulte une vision continue, universelle. On connaît la joie universelle, la beauté universelle, l’amour universel. Du moment où la lumière est partout, la joie, l’harmonie et la beauté sont partout.

On peut accéder à cette conscience surmentale par toutes sortes de voies, par une intensité religieuse, une intensité poétique, intellectuelle, artistique, héroïque, par tout ce qui aide l’homme à se dépasser lui-même. Malheureusement les artistes et les créateurs ont un ego considérable.

f)          Poésie mantrique

Les plans de conscience ne se distinguent pas seulement par des vibrations lumineuses d’intensité différente mais par des vibrations auditives différentes ou des rythmes que l’on peut entendre lorsqu’on a cette « oreille de l’oreille » dont parle le Véda.

75. Plus on descend l’échelle de la conscience, plus les vibrations auditives comme les lumières, les êtres ou les forces se fragmentent. Plus on s’élève plus les vibrations s’harmonisent telles certaines grandes notes des quatuors à cordes de Beethoven qui semblent nous tirer vertigineusement, à bout de souffle sur des hauteurs éblouissantes de lumière pure. La rapidité vibratoire fait virer l’arc-en-ciel dans un blanc pur.

Il existe en Inde une connaissance secrète fondée sur les sons et les différences de modalité vibratoire suivant les plans de conscience. Par exemple le son OM enveloppe les centres de la tête alors que le son RAM touche le centre ombilical.

On peut par la répétition  (japa) de certains sons se mettre en communication avec le plan de conscience correspondant.

Les sons de base  qui ont le pouvoir d’établir la communication sont appelés mantra.

La poésie et la musique qui sont un maniement inconscient des vibrations secrètes, sont de puissants moyens d’ouverture de la conscience.

Le mantra, ou la haute poésie, la haute musique, la parole sacrée,sont issus du surmental. C’est la source de toutes les activités créatrices ou spirituelles. Nous pourrions essayer de dire en quoi consiste la vibration ou le rythme particulier du surmental.

Il est tout à fait évident que passé un certain niveau de conscience , ce ne sont plus des idées que l’on voit. Il y a littéralement des vibrations ou des ondes, des rythmes qui s’emparent du chercheur qui l’envahissent puis se recouvrent de mots et d’idées. Et si le poète corrige et recorrige ce n’est pas pour améliorer la forme mais pour attraper cette chose qui vibre. Si la vibration n’est pas là, toute sa magie s’écroule.

A la frontière extrême du surmental il ne reste plus que des grandes ondes de lumière colorée dit la Mère.

 

76.Ainsi s’achève les degrés de l’ascension que Sri Aurobindo fit seul dans sa cage d’Alipore. Nous n’avons donné que quelques reflets humains et nous n’avons rien dit de l’essentiel, rien de ces mondes tels qu’ils existent dans leur gloire, indépendamment de nos pâles traductions.

 Le 6 mai 1909, après un an de prison Sri Aurobindo est acquitté. Son frère Barin à côté de lui dans la cage est condamné à la potence. (sa peine sera commuée en déportation à vie aux îles Andaman. Il sera libéré en 1919).
Mais Sri Aurobindo entendait toujours la voix :

Souviens –toi, n’aie jamais peur, n’hésite jamais. Souviens-toi, c’est Moi qui fais, pas toi ni personne d’autre. Quels que soient les nuages qui viendront, quels que soient les dangers et les souffrances, les difficultés, quelles que soient les impossibilités, il n’y a rien d’impossible, rien n’est difficile. C’est Moi qui fais.

  

13

Sous le signe des dieux

(p 239-p250)


77. Lorsqu’il sort de la prison d’Alipore, Sri Aurobindo retrouve une scène politique vidée par les exécutions et les déportations massives du gouvernement britannique.

Il se remet au travail et fonde un hebdomadaire bengali et un autre de langue anglaise, le karmayogin, qui porte la devise bien symbolique de la Gîtâ : « le yoga est l’habileté dans les œuvres. »

Il proclame à nouveau l’idéal d’indépendance et la « non coopération «  avec les anglais. Mais ce n’est plus seulement le destin de l’Inde qui le préoccupe mais celui de l’humanité tout entière. Il s’interroge sur l’avenir de l’homme. Que peut l’homme ?

Nous avons tous l’espoir qu’avec le développement de la conscience et de la science réunies , nous arriverons à humanité meilleure et à une vie plus harmonieuse. Mais on ne change pas la vie avec des miracles, on la change avec des instruments. Et nous n’avons qu’un instrument : le Mental. Or tout se passe , semble, t’il, comme si les plus belles idées, les plus hauts plans créateurs, les actes d’amour les plus purs étaient automatiquement défigurés, contrefaits, pollués dès qu’ils descendent dans la vie.

Il est clair remarque Sri Aurobindo que le Mental n’a pas été capable de changer indéfiniment les institutions humaines et pourtant l’imperfection finira toujours par briser toutes vos institutions… Il faut un autre pouvoir, qui non seulement pourra résister à cette gravitation descendante, mais la vaincre.       (Evening Talks, 99-100)

Le Mental ne sait faire que des systèmes et il veut tout enfermer dans son système.

 Aux prises avec la vie, le Mental devient empirique et doctrinaire.(The Human Cycle, 15 :102). Il attrape un bout de vérité, une goutte d’illumination divine et il en fait une loi pour tout le monde. Il confond unité et uniformité.

Chaque homme appartient non seulement à l’humanité commune, mais à l’infini qui est en lui, et, par conséquent, chaque homme est unique. Telle est la réalité de notre existence, et c’est pourquoi la raison intellectuelle et la volonté intelligente ne peuvent pas être les souverains de la vie, bien qu’ils puissent être actuellement nos instruments suprêmes et qu’elles aient pu être suprêmement importantes et utiles au cours de notre évolution. (The Human Cycle, 15 :100, 103-104)

78.Si l’évolution est comme l’assure Sri Aurobindo une évolution de la conscience, nous pouvons penser que l’humanité ne restera pas sempiternellement au stade mental actuel ; que son mental s’illuminera, deviendra de plus en plus intuitif et peut-être s’ouvrira au surmental.

Le surmental est une conscience de dieu, c’est la conscience même des plus grands prophètes que l’humanité ait connus- une masse de lumière stable.

Malheureusement deux faits viennent contredire cet espoir ; l’un qui tient à l’inégalité du développement des individus et l’autre à la nature même du surmental.  Le surmental peut sembler une puissance assez formidable à côté de notre mental mais c’est une supériorité en degrés de la même qualité. Il peut diviniser l’homme mais aussi le « colossaliser » dit Sri Aurobindo.( The Life Divine, 19 :722), car si l’homme attache cette nouvelle puissance à son ego au lieu de l’attacher à son âme, il fera un surhomme nietzschéen, non un dieu. Même si on suppose que l’homme accepte d’obéir à son âme, non à son ego, le surmental ne changera pas la vie pour les raisons mêmes qui ont empêché le Christ et tous les grands prophètes de la changer parce que le surmental n’est pas un principe  de conscience nouveau.

L’échec du surmental tient à plusieurs raisons. D’abord c’est un principe de division. Ce n’est pas un principe de division dans la division comme le mental mais c’est un principe de division dans l’unité : il voit tout, mais il voit tout de son propre point de vue.(Letters on yoga, 24 :1154)

79.Il suffit d’écouter les voix apparemment contradictoires de nos prophètes pour s’apercevoir que chacun voit l’unité mais que chacun la voit de son point de vue. Nous nous trouvons ainsi devant une série d’expériences ou de visions divines apparemment inconciliables. Ils proclament, soit la vérité du Dieu personnel, la vérité du Dieu impersonnel, la vérité du Nirvana, la vérité de l’Amour, la vérité de la Force, de la beauté, de l’intellect.

Toutes sont des vérités divines, toutes des expériences totalement vraies mais toutes sont un seul rayon de la lumière totale. Naturellement, ces hauts prophètes sont assez sages pour voir la vérité des autres expressions divines- ils sont plus sages que leurs Eglises, plus sages que leurs fidèles mais ils sont liés par une incapacité de la conscience qui ne peut s’empêcher de diviser.

C’est ainsi que les millions d’idées-forces se partagent le monde : communisme, individualisme ; non-violence, force guerrière, épicurisme, ascétisme… chacune est une facette de la Vérité divine. Faire une synthèse ne rétablira pas l’unité car ce sera encore une synthèse mentale, non l’unité.

Ce que nous semblons oublier et c’est l’éternelle faille, les hommes sont inégalement développés. Nos foyers de grâce sont comme des îles de lumière au sein d’une humanité moins évoluée qui, naturellement, tendrait constamment à ré-envahir, obscurcir ou niveler la lumière privilégiée. Nous savons tous le sort de la Grèce et de Rome au milieu du monde barbare.

80.L’histoire de tous les mouvements religieux, occultes, initiatiques, chevaleresques, ou autres, à travers le monde, nous montrent assez qu’après la mort du Maitre et des ses initiés directs tout s’éparpille, se déforme ou meurt.

Sri Aurobindo était en quête d’une vraie vie ici-bas : La vie, non quelque au-delà lointain, silencieux, extatique, la vie seule est le champ de notre yoga. (The Synthesis of yoga, 20 :82) et il se rendait à l’évidence que les sommets de la conscience ne suffisent pas à faire de la vie une vraie vie.

Quand on est tout là- haut dans la conscience, constate la Mère, on voit les choses, on sait, mais en fait, quand on redescend dans la Matière, c’est comme de l’eau qui entre dans le sable.

 

 Depuis des siècles nous avons fait le voyage d’ascension mais nous n’avons trouvé que la moitié du Secret. Faut-il peut-être trouver ici bas, dans la Matière, l’autre moitié du Secret. Il n’y a qu’une seule issue, ce n’est pas de s’évader mais de trouver au fond de la Mort et de l’Inconscience, au fond du Mal la clé de la vie divine.  C’est de transformer cette barbarie et notre nuit d’en bas, non de la bannir de notre île.

Car le Secret, ce que Sri Aurobindo a appelé le Supramental, n’est pas un degré de plus au –dessus du surmental, ce n’est pas un supramental ni une super-ascension, c’est un nouveau Signe qui n’est plus celui des dieux et des religions et dont dépend l’avenir même de notre évolution.

81.En février 1910, moins d’un an après sa sortie d’Alipore, un soir, dans les bureaux du Karmayogin, Sri Aurobindo est averti qu’on va l’arrêter de nouveau et le déporter aux îles Andaman. Il entend la Voix, soudain, qui prononce trois mots : Va à Chandernagor. Dix minutes après il avait pris la première barque pour traverser le Gange et il était parti. C’était la fin de sa vie politique, la fin du yoga intégral et le commencement du yoga supramental.

14

LE SECRET

_________

 

(p251-p275)

82.Nous pouvons tenter de dire ce Secret, mais en nous souvenant que l’expérience est en cours. Sri Aurobindo a travaillé pendant quarante ans à Chandernagor ; il y a laissé sa vie. La Mère continue.

Sri Aurobindo ne nous a jamais dit les circonstances de sa découverte.  Quand il parlait, rapporte avec une surprise naïve son hôte de Chandernagor, on sentait que c’était quelqu’un d’autre qui parlait en lui. Je mettais de la nourriture devant lui et il restait à la contempler, puis il mangeait un peu, mécaniquement. Il semblait absorbé, même en mangeant, et il méditait les yeux grands ouverts !

Ce n’est que plus tard , à travers ses œuvres ou des fragments de conversation que nous retrouvons le fil de son expérience.

Le premier indice nous vient d’une remarque fortuite qu’il fit à un disciple et qui montre que, dès Alipore, il était sur la piste : Pendant deux semaines, confia-t-il j’eus la vision de toutes sortes de tortures et de souffrances, or, dans ces mondes, visions est synonyme d’expérience si l’on comprend ce que cela veut dire. Au moment même où Sri Aurobindo faisait son ascension vers le surmental, sa conscience descendait donc, simultanément, dans ce qu’il est convenu d’appeler les enfers.

Ce n’est pas un yoga pour les faibles dit la mère et c’est vrai.

 

 

Les degrés subconscients

(p252-p254)

83. Le subconscient dont parle la psychologie moderne n’est que la frange extérieure d’un monde presque aussi vaste que le supraconscient, avec ses degrés, ses forces, ses êtres (ou ses êtres-forces si l’on préfère). C’est notre passé évolutif, immédiat et lointain avec toutes les empreintes de notre vie présente et toutes celles de nos vies passées, de même que le Supraconscient est notre avenir évolutif. Tous les résidus et toutes les forces qui ont présidé à notre ascension de la Matière à l’animal et de l’animal à l’homme sont non seulement gravées là, mais continuent de vivre et de nous influencer. Ce double mystère renferme la clé du Secret total. Nul ne peut atteindre le ciel s’il n’est passé par l’enfer.(Savitri,28 :227)

Il est vrai que l’on peut parvenir aux béatitudes spirituelles sans connaître ces mauvais lieux, sauf par accident ; mais il y a ciel et ciel de même qu’il y a enfer et enfer. ( chaque degré d notre être a son « ciel « et son « enfer »)

Généralement, les hommes religieux sortent de l’individu et du même coup il sortent du subconscient mais c’est seulement un passage. De même, le ciel qu’ils contemplent consiste à sortir de l’existence extérieure et à plonger dans l’extase.

Le but de ce yoga, nous l’avons dit n’est pas de perdre conscience, pas plus en bas qu’en haut. Et surtout de ne pas fermer les yeux en bas. Partout où il va, le chercheur intégral doit voir, c’est le premier stade de la maîtrise. Car il ne s’agit pas de « passer » à une existence meilleure mais de transformer l’existence présente.

84.De même qu’il y a plusieurs degrés supraconscients, il y a plusieurs couches ou mondes subconscients, plusieurs « enclos obscurs » comme dit le Rig-Veda. Et il y  a un subconscient derrière chacun des degrés de notre être.

On conçoit donc qu’il ne peut y avoir de vraie vie sur la terre tant que ces mondes seront les maîtres. Or nous sommes le lieu où la bataille se joue – en nous, tous les mondes se rencontrent, du plus haut au plus bas -.

Limites de la psychanalyse

(p254-p259)

 La psychologie contemporaine s’est avisée aussi de l’importance du subconscient et de la nécessité du nettoyage. Seulement ils n’ont vu qu’une moitié du tableau, le subconscient sans le Supraconscient et ils ont cru qu’avec leur petite lueur mentale ils pourraient éclairer cette caverne. `

Il est une loi psychologique fondamentale, à laquelle personne n’échappe, à savoir que la descente est proportionnelle à l’ascension : on ne peut pas descendre plus bas que l’on est monté.

A moins que nos psychologues ne soient particulièrement lumineux, ils ne peuvent pas vraiment descendre dans le subconscient et, partant , ils ne peuvent pas vraiment guérir. On ne peut guérir que si l’on guérit tout au fond, et on ne peut aller tout au fond que si l’on va tout en haut. Plus on va descendre, plus il faut une lumière puissante, sinon on se fait manger.

Malheureusement la psychanalyse est devenu un nouvel évangile, elle a puissamment contribué à fausser les esprits en les fixant de façon malsaine sur leurs possibilités fangeuses plutôt que sur leurs possibilités divines.

Il faudrait toujours commencer par une expérience positive, non par une expérience négative, et faire descendre d’abord, autant qu’on le peut, la nature divine, le calme, la lumière, l’équanimité, la pureté, dans les parties conscientes de notre être et qui doivent être changées ; c’est seulement quand on y est parvenu suffisamment et que l’on a établi une base positive solide, que l’on peut alors, sans danger, soulever les adversaires cachés dans le subconscient afin de les détruire ou de les éliminer par la force du calme divin, de la lumière, de l’intensité et de la connaissance divines.(Letters on Yoga, 24 : 1606-08)

 

85.Mais il est un autre défaut de la psychanalyse, plus grave encore. Les psychologues, du haut de leur mental, ne peuvent pas voir suffisamment loin dans l’avenir pour comprendre le bien que ce mal prépare et la Force dynamique sous le jeu des contraires ; il faut un autre pouvoir et, surtout , une autre vision.

Il faut connaître le tout avant de connaître la partie, et ce qui est tout en haut avant de comprendre vraiment ce qui est tout en bas. Tel est le domaine de la psychologie future. Quand son heure sera venue tous ces pauvres tâtonnements s’évanouiront, réduits à rien.(Letters on Yoga, 24 :1608-09)

« L’arbre éternel a ses racines en haut et plonge vers le bas ses branches «  dit la Katha Upanishad (II.III ;1).

L’avenir ne va pas seulement de bas en haut, sinon il n’y aurait pas d’espoir pour la terre. Il va de haut en bas ; il descend de plus en plus dans notre brouillard mental, nos confusions vitales jusqu’à ce qu’il ait tout éclairé, tout révélé, tout guéri et finalement tout accompli. Plus il descend, plus la résistance augmente. Au point suprême où cet Avenir touchera le fond du passé, où cette Lumière crèvera le fond de la Nuit, si Dieu veut, nous trouverons le secret de la Mort et de la Vie immortelle.

 

 

La moitié obscure de la vérité

(p259-268)

86.C’est par une expérience positive que le chercheur a commencé. Il s’est mis en route parce qu’il avait besoin d’autre chose. Il a fait des essais de silence mental et il s’est aperçu que le seul fait de son effort provoquait une Réponse. Il a senti une vibration nouvelle en lui qui faisait la vie plus claire, plus vivante.

Puis, soudain, après ce départ en flèche tout s’est voilé : quelque chose est entrain de se venger, en lui par une levée de scepticisme, de dégoût, de révolte. Et ce sera le deuxième signe, peut-être le vrai signe qu’il est en train de progresser. Le progrès, en définitive, ne consiste pas tant à s’élever qu’à décanter tout ce qui encombre-quand on est clair tout est là.

Et le chercheur découvre ses multiples encombrements. On a souvent l’impression, sur la voie du yoga intégral, de s’être mis en route pour le meilleur et de découvrir le pire, d’avoir cherché la paix et la lumière et de découvrir la guerre. En fait, c’est une bataille, il ne faut pas se le cacher.

87.Quand le chercheur aura eu une première ouverture décisive sur le haut, qu’il aura vu la Lumière, il sentira simultanément comme un coup de boutoir en bas. Il aura appris sa première leçon : on ne peut pas faire un pas en haut sans faire un pas en bas.

Ce double mouvement d’ascension et de descente constitue le processus fondamental du yoga intégral.

Tant que nos états psychologiques seront simplement l’envers d’un autre et notre bien l’envers du mal il n’y a pas d’espoir que la vie se transforme. En même temps que ses illuminations Rimbaud avait accès à d’étranges domaines qui lui faisaient « dresser des épouvantes ».

La progression du yoga intégral ne décrit pas une ligne droite qui va se perdre de plus en plus haut mais une spirale, dit Sri Aurobindo, qui lentement, méthodiquement, annexe tous les niveaux de notre être dans une ouverture de plus en plus vaste sur une base de plus en plus profonde. Plus on progresse, plus les cycles deviennent vastes, plus ils se relient à un mouvement cosmique. Alors nous verrons que nous sommes infailliblement conduit vers un But, que tout a un sens, même les choses les plus minuscules – pas un détail ne bouge sans que tout bouge –

Bientôt une deuxième contradiction nous frappera : non seulement il y a une loi de montée et de descente mais, semble-t-il, une contradiction centrale.  Nous avons tous un but à atteindre, en cette vie et à travers nos vies, quelque chose d’unique à exprimer, parce que chaque homme est unique. C’est notre vérité centrale, notre tension évolutive spéciale. Un sens de plus en plus précis et aigu à mesure que nous avançons. Nous découvrons une difficulté particulière qui est comme l’envers ou la contradiction de notre but, comme si nous avions l’ombre de notre lumière.

Plus le but devient clair, plus l’ombre devient forte. Alors nous avons connaissance de l’Adversaire :

L’Adversaire caché dans la poitrine humaine

L’homme doit le vaincre ou perdre son haut destin

C’est la guerre intérieure sans merci.

88.La Mère souligne dans ses Entretiens le même phénomène déjà constaté par Aurobindo : … Toujours vous trouverez qu’au-dedans de vous l’ombre et la lumière vont de pair : vous avez une capacité, vous avez aussi la négation de cette capacité. Mais si vous découvrez une ombre très épaisse et très profonde, soyez sûr, quelque part en vous, d’une grande lumière. A vous de savoir utiliser l’une pour réaliser l’autre.

Si nous voulons atteindre le But, il faut donc en finir avec notre manichéisme et arriver à une compréhension réaliste de ce que Sri Aurobindo appelait « la moitié obscure de la Vérité ».

Le commencement pratique du Secret est de s’apercevoir, d’abord, puis de voir que chaque chose en ce monde , même l’erreur la plus grotesque et la plus égarée contient une étincelle de vérité sous le voile, parce que tout est Dieu ici-bas qui s’avance à sa propre rencontre. Même dans l’erreur la plus grotesque, le mal le plus sordide, le chercheur verra peu à peu tout s’éclaircir sous ses yeux et il découvrira non seulement des sommets, mais des abîmes de vérité. (The Human Cycle, 15 :159)

Il verra que son Adversaire était le collaborateur le plus diligent et le plus attentif à la solidité parfaite de sa réalisation.

Et il verra que chaque chose a sa place inévitable, non seulement que rien ne peut être retranché mais que peut-être rien n’est plus important ou moins important , comme si la totalité du problème était dans le plus petit incident, le moindre geste quotidien, autant que dans les bouleversements cosmiques et que peut-être aussi, la totalité de la Lumière et de la joie était dans le moindre atome, autant que dans les infinitudes supraconscientes.

Il n’y a pas de péchés, il n’y a pas d’erreurs, il n’y a que des misères infinies qui nous obligent à nous pencher sur toute l’étendue de notre royaume et à tout embrasser pour tout guérir et tout accomplir.

Il fit de l’erreur une porte par où la Vérité pût entrer (Savitri, 29 :625)

Il y a une vérité d’Amour derrière le mal. Plus on descend vers les cercles infernaux, plus on découvre l’immense besoin au fond du Mal, et que l’on ne peut rien guérir sans une intensité semblable : une flamme s’allume dedans, de plus en plus puissante et chaude- il n’y a plus qu’elle, plus qu’Elle, c’est tout.

89. A mesure que l’on avance, la ligne supraconsciente recule vers le haut, la ligne subconsciente recule parallèlement vers le bas ; tout s’illumine mais tout se referme aussi, tout s’accuse autour d’un seul point, de plus en plus aigu, serré , se débattant sous la Lumière. Tout le mal du monde en un point.

L’heure du Secret est proche. La loi de descente n’est pas une loi de chute pas plus qu’une loi de repentir mais une Loi d’or en vérité, une insondable Préméditation qui nous tire en bas en même temps qu’en haut. Plus on approche du Sommet plus on touche au fond.

 

Le grand passage

(p268-p275)

Les derniers degrés de la descente se situent au fond de notre passé évolutif, par-delà le Subconscient, qui était la conscience d’autrefois dans notre préhistoire, c’est à dire à la frontière de l’Inconscient matériel et de la conscience physique, dans notre corps, témoin et résidu de cette première naissance au monde.

Les organes, les cellules du corps ont une conscience propre, très éveillée, qui sait choisir, recevoir, rejeter et que l’on peut manipuler dès que l’on est parvenu à un développement yogique suffisant.

S’il s’agissait seulement d’améliorer les conditions de vie actuelle, la conscience yogique ordinaire y suffirait ; prolongation de la vie, immunité aux maladies et même jeunesse sont parmi les acquisitions fréquentes de la discipline.

Or, sous cette conscience physique, il y a une subconscience physique qui est le produit de l’évolution de la vie dans la Matière avec ses réflexes, ses habitudes dont la plus mauvaise est de mourir. Tout au fond de cette subconscience physique on touche à une roche de fond qui est la Mort fondamentale à laquelle la vie s’est arrachée. C’est très vaste et très dur et c’est ce que les rishis védiques appelaient « le roc infini ». C’est l’Inconscient. C’est quelque chose qui dit Non à la vie :

Ce refus obstiné dans les profondeurs de la Vie

Ce NON ignorant à l’origine des choses. ( Savitri,28 :91)

90. Ce fin fond n’est pas un Néant d’inexistance mais ce fin fond est quelque chose.

Tout les négatifs sont nécessairement la moitié d’un positif. Tous nos fonds sont la surface de quelque chose d’autre. Le sens même du yoga de Sri Aurobindo est de trouver le positif de tous les négatifs.

A Chandernagor, Sri Aurobindo était parvenu aux derniers degrés du subconscient physique, il était devant un mur. Plus on descend plus il faut une haute conscience, plus il faut une lumière puissante. Il y a de grosses difficultés, même des dangers, sur lesquels nous reviendrons quand nous parlerons de Transformation.

Quand on descend il faut faire face aux mensonges du corps dit la Mère c’est à dire aux maladies et à la Mort. C’est pourquoi Sri Aurobindo et la Mère insistaient tant sur une base physique à toute épreuve.

Travaillez des deux bouts, ne lâchez pas l’un pour l’autre.

En même temps qu’ils atteignaient l’extrême frange surmentale où les « grandes ondes colorées » se perdent à une frontière blanche, Sri Aurobindo touchait parallèlement la roche noire d’en bas.

 

J’ai creusé longtemps, profond

Dans la fange et la boue(…)

« Va où nul n’est allé cria la voix,

Creuse plus profond, plus encore

Jusqu’à la pierre inexorable au fond

Et frappe à la porte sans clef ».

 

91.C’est alors qu’un étrange phénomène se produisit, un jour de 1910 à Chandernagor…Mais avant d’aller plus loin et de reconstituer l’expérience qui change la face et le cours de notre évolution, arrêtons-nous un bref instant pour faire le point et tracer les coordonnées de cette condition humaine.

C’est bien simple, nous sommes enfermés dans la matière, là dans l’œuf noir qui nous serre de tous côtés.  Il n’y a que deux façons d’en sortir : c’est de dormir (c’est à dire rêver, s’extasier, méditer, mais tous sont des degrés de sommeil) ou de mourir.

L’expérience de Sri Aurobindo apporte la troisième clé qui permet d’en sortir sans s’extasier, sans mourir, en somme sans en sortir et qui renverse le cours de l’expérience spirituelle de l’homme puisque l’issue n’est plus seulement en haut et en dehors mais en plein dedans.

Ce jour de 1910, à Chandernagor, Sri Aurobindo était arrivé au fond du trou, il avait traversé toutes les couches immondes sur lesquelles la Vie a poussé, inexplicable fleur. Il n’y avait plus que cette lumière en haut qui brillait, plus intense à mesure qu’il descendait.

92.Tout d’un coup, sans transition, au fond de cette matière « inconsciente » et dans les cellules obscures de ce corps, sans extase, sans perte de l’individu, sans dissolution cosmique et les yeux grands ouverts Sri Aurobindo s’est trouvé précipité dans la Lumière suprême.

Il déboucha dans un autre espace, un autre temps (Savitri,28 :91)

 

 

La Nuit, le Mal, la Mort sont un masque. La suprême Opposition éveille la suprême Intensité et le semblable se change en Lui-même-il n’y a plus qu’un.

Le degré au-dessus du surmental  n’est pas « au-dessus », il est ici-bas et en toute chose – la porte d’en bas ouvre la porte d’en haut et de partout :

Un étonnement de lumière scellé au fond…(Collected Poems,5 :150)

Un grand renversement de la Nuit et du Jour

Toutes les valeurs du monde changées…(Savitri,28 :42)

Le haut rencontre le bas, tout est un plan unique.(Savitri, 29 :541)

 

L’extrême limite du Passé touche le fond de l’Avenir qui le conçut, Dieu-Esprit rencontre Dieu-Matière et c’est la vie divine dans un corps.

Sat-Chit-Ânanda tout en haut et Sat-Chit-Ânanda tout en bas. Existence-Conscience-Pouvoir-Joie. Tout s’achève dans le cercle parfait. La joie tout en haut et la joie tout en bas.

Un cœur de béatitude au fond d’un monde de peine.(Savitri, 28 :169)

 Une illumination puissante dans nos veines, au lieu d’une béatitude stérile sur les sommets de nos têtes :

Des pouvoirs tout-puissants dans les cellules de la Nature (Savitri, 29 :370)

Car le Supramental n’est pas une conscience plus éthérée mais une conscience plus dense, c’est la Vibration même qui compose et recompose sans fin la Matière et les mondes, c’est elle qui peut changer la terre.

Tout au fond de l’Inconscience la plus dure,

La plus rigide, la plus étroite, la plus suffocante,

Dit la Mère, j’ai touché un ressort tout-puissant

Qui m’a projetée d’un seul coup dans une immensité

Sans forme et sans limite,

Où vibrent les semences d’un monde nouveau.

 

Et c’est la clé de la transformation, la clé de la victoire sur les lois de la Matière par la conscience dans la Matière –la Conscience tout en haut et la Conscience tout en bas ; c’est la porte du monde futur et de la terre nouvelle que l’Ecriture annonçait il y a deux mille ans :

Une terre nouvelle où la Vérité habitera «  (IIPierre III.13)

Car en vérité la terre est notre salut, la terre est le lieu de la Victoire et du parfait accomplissement, point n’est besoin de s’enfuir au ciel, tout est là totalement là dans notre corps – la joie, la Conscience, les Pouvoirs suprêmes, si nous avons le courage d’ouvrir les yeux et descendre et de faire du rêve vivant au lieu d’un rêve qui dort.

Il faut entrer dans l’ultime fini pour trouver l’ultime infini.(Letters on Yoga, 22 :388)

Et du même coup Sri Aurobindo trouvait le Secret perdu, celui des Vedas et de toutes les traditions plus ou moins déformées qui se sont transmises de l’Iran à l’Amérique centrale et au bord du Rhin, d’Eleusis aux Cathares et de la Table Ronde aux Alchimistes, le Secret de tous les chercheurs de perfection.

C’est Apollon et le Python, Indra et le serpent Vritra, Thor et les géants Sigurd et Fafner. Le mythe solaire des mayas, la Descente d’Orphée, la Transmutation. C’est le serpent qui se mord la queue.

93. Et c’est surtout le secret des rishis védiques qui furent les premiers, sans doute, à découvrir ce qu’ils appelaient « le grand passage » mahas pathah( II ;24.6) le monde de la « lumière non-brisée », Swar, au fond du roc de l’Inconscient.

«  Nos pères, par leur mantra, brisèrent les places fortes et réfractaires ; par leur cri, les voyants Angiras ( les premiers rishis) mirent en pièces le roc de la montagne ; ils firent en nous un passage vers le Grand Ciel, ils découvrirent le jour et le monde solaire  » (Rig-Véda I.71.2) Ils découvrirent « le soleil qui demeure dans l’obscurité »(III.39.5)

l’Ombe et la Lumière, le Bien et le Mal préparaient une naissance divine dans la matière . Au bout du « pélérinage » d’ascension et de descente, le chercheur est « le fils des deux Mères » (III.55.7) il est le fils d’Aditri, la Mère blanche de l’infini supraconscient et le fils de Diti, la mère terrestre de « l’infini ténébreux » et il possède « les deux naissances » humaine et divine.

La prière du rishi est accomplie : « Que la terre et le ciel soient égaux et un Seul » (On Himself, 26 :425)

Et c’est la joie – Ânanda. Elle est au commencement des choses et à la fin et partout si nous creusons assez ; elle est  » le puits de miel couvert par le roc  » (Rig-Veda II.24.4)

>Sri Aurobindo ou l’aventure de la conscience – 3ième partie