
L’anthroposophie, fondée par Rudolf Steiner (1861-1925) après sa rupture avec la théosophie, se définit comme une « science de l’esprit ». L’article de l’historien Peter Staudenmaier que l’on peut lire ici met en lumière la face cachée de son évolution : loin d’être une simple philosophie alternative, le mouvement s’enracine dans un ésotérisme du XIXᵉ siècle teinté de théories raciales et d’un évolutionnisme cosmique. Staudenmaier démontre comment l’idéal de retour à la nature et la biodynamie de Steiner ont historiquement flirté avec l’« écofascisme » et le nationalisme allemand, une ambiguïté qui persiste aujourd’hui à travers le scepticisme antiscientifique (rejet des vaccins) et une gouvernance opaque au sein de ses institutions (écoles Waldorf, cosmétiques Weleda, banques éthiques).
Pour approfondir ce qu’est la pensée de Rudoph Steiner, il faut se rendre sur le site Soi-esprit.info qui fait, entre autres, un compte-rendu et une critique de l’analyse de Staudenmayer.
À partir de 1917-1919, il propose plusieurs applications pratiques de l’anthroposophie :
la « tripartition sociale » (1919) : La tripartition sociale décrit la structure d’une société dans laquelle trois sous-systèmes autogérés et autonomes les uns par rapport aux autres se tiennent mutuellement en équilibre. Ces trois sous-systèmes (ou partitions) de la société sont la vie spirituelle, la vie du droit et la vie économique.
la pédagogie Steiner-Waldorf (première école fondée à Stuttgart en 1919 avec l’industriel Emil Molt) :
Elle propose une organisation de l’enseignement en cycles de sept ans, accorde une place spécifique à l’expression artistique, à l’eurythmie (combinaison de lignes, de sons, de proportions), aux activités manuelles et à l’apprentissage des langues dès le plus jeune âge.
la médecine anthroposophique (à partir de 1920, avec Ita Wegman, à laquelle se rattache la firme pharmaceutique Weleda fondée en 1921) :
La médecine anthroposophique dit prendre en compte les bases scientifiques de la médecine conventionnelle et proposerait de les compléter par une étude des forces éthériques et « du plan suprasensible jouxtant le plan matériel ».
la Communauté des chrétiens (1922, avec Friedrich Rittelmeyer):
La Communauté des chrétiens voit dans la mort et la résurrection de Jésus Christ l’événement central et décisif de l’histoire de l’humanité.
Le baptême du Jourdain est considéré comme l’événement par lequel le Fils de Dieu s’est uni à Jésus de Nazareth (Adoptianisme).
Le Christ est considéré comme le fils de Dieu – au sein de la Trinité: Père, Fils et Saint-Esprit. L’Esprit-Saint a, selon le Credo – « préparé le fils de Marie à être la demeure du Christ »; Le Christ fut crucifié, puis il ressuscita, et il est « depuis ce temps, Seigneur des forces célestes sur Terre » et « il vit, accomplissant les actes du Père, en qui l’Univers se fonde. »
Le Credo dit du Christ qu’il est celui « en qui les hommes parviennent à revivifier l’existence terrestre qui se meurt ». « Dans la mort, il devint le soutien des âmes trépassées qui avaient perdu leur essence divine. […] Un jour Il s’unira, pour la progression de l’univers, à tous ceux qu’il peut, grâce à leur comportement, arracher à la mort de la matière. »
l’agriculture biodynamique (cours de Koberwitz, juin 1924, dont est issu en 1928 le label Demeter) :
Elle se fonde sur une vision du monde spiritualiste : l’anthroposophie. « Elle est généralement perçue comme une recherche d’équilibre entre le système de production et son environnement global pris comme la Terre au sens large ». En pratique, l’agriculture biodynamique se distingue de l’agriculture biologique par l’usage de « préparations » spécifiques pour le sol, les plantes et le compost, par la notion d’exploitation identifiée à un organisme vivant ayant une individualité, ainsi que par la prise en considération de l’influence supposée des rythmes lunaires et planétaires.
et la pédagogie curative anthroposophique (cours de Dornach, 1924), à l’origine du mouvement Camphill fondé en 1939.
Le but de la pédagogie curative et de la sociothérapie est de donner aux enfants, aux adolescents et aux adultes en difficultés (de la simple difficulté relationnelle jusqu’au handicap) la possibilité de s’épanouir, de développer leur potentiel et leurs capacités de jugement, de promouvoir leur intégration dans la communauté sociale et de les aider à vivre et à s’épanouir avec dignité.
Cette pédagogie s’appuie sur une conception de la quadruple organisation de l’être humain.
L’aspect physique d’un être humain (son corps physique) est une donnée immédiate, vérifiable par les sens. On peut voir le corps, le toucher. Il occupe une place dans l’espace et a un poids.
L’aspect physiologique se manifeste dans les processus vitaux que sont la respiration, la circulation sanguine, la digestion, la cicatrisation, la reproduction, l’élimination etc.
L’aspect psychique couvre les mouvements de sympathie ou d’antipathie éprouvés à l’égard du monde. C’est le domaine du ressenti, des émotions, et aussi de la perception et de la mémoire.
Enfin, l’aspect individuel (le « je ») permet la conscience de soi-même. Il est universel et signe la biographie. C’est le domaine de la pensée vivante, de la créativité et de l’esprit, celui des choix de vie, de l’individualité.
Bien que Steiner ait opéré un virage vers un « ésotérisme christique » à la fin de sa vie, inspirant la création de la Communauté des chrétiens, sa pensée demeure radicalement incompatible avec le christianisme traditionnel. Le Vatican, notamment dans son document d’analyse des nouvelles spiritualités (Jésus-Christ le porteur d’eau vive), classe ce type de pensée moniste et ésotérique aux antipodes de la foi catholique.
Trois divergences fondamentales séparent irrévocablement les chrétiens de l’anthroposophie :
La nature du Christ et le salut :
Pour Steiner, le Christ est une entité cosmique venue guider l’évolution humaine face à des forces démoniaques (Lucifer et Ahriman). Le Christ de l’anthroposophie n’est pas le Dieu unique fait homme venu racheter les péchés de l’humanité, mais un catalyseur spirituel destiné à éveiller la conscience humaine.
Réincarnation vs résurrection :
Steiner enseigne le karma et la réincarnation successive des âmes pour atteindre une « respiritualisation » progressive et une dématérialisation. Le christianisme, à l’inverse, rejette la réincarnation : l’être humain ne vit qu’une fois, et la foi repose sur la résurrection de la chair et la vie éternelle.
Auto-rédemption vs Grâce divine :
L’anthroposophie est une gnose (un salut par la connaissance ésotérique et l’initiation). L’homme s’y sauve lui-même par ses efforts spirituels et ses vies antérieures. Pour l’Église, le salut est un don gratuit (la Grâce) qui découle de l’amour de Dieu et exige une relation personnelle avec Lui, et non des techniques occultes d’élévation de l’âme.
En somme, là où le christianisme propose un dialogue d’amour avec un Dieu transcendant et distinct de sa création, l’anthroposophie de Steiner propose une fusion cosmique et panthéiste où l’homme cherche à devenir son propre dieu, une divergence que Rome qualifie d’illusion spirituelle.