Comment retrouver le goût de Dieu dans un monde qui l’a chassé – Rod Dreher

 

article rédigé d’après l’analyse de Jean-François Mayer

Dreher, senior editor du magazine The American Conservative a finalement synthétisé ses réflexions dans un livre oublié au début de cette année, intitulé The Benedict Option : A Strategy for Christians in a Post-Christian Nation (New York, Sentinel, 2017), livre qui a eu droit à des comptes rendus jusque dans les plus grands journaux américains. L’écho qu’il a rencontré et les débats qu’il suscite montrent que la publication de ce volume est révélatrice d’interrogations qui dépassent les réflexions d’un auteur individuel.

Il s’agit d’un livre à l’intersection de la religion et de la politique, ces deux dimensions étant indissociables quand l’enjeu est celui de la sauvegarde d’une civilisation marquée par le christianisme dans les pays occidentaux. L’ancrage chrétien de cette réflexion interdit aussi, par définition, le désespoir, si sombre que devienne la situation et quoi qu’il arrive, grâce à la foi dans le Christ ressuscité.

Il s’agit de l’appel à un christianisme pas simplement culturel, comme cela arrive parfois dans des milieux conservateurs, mais bien d’un christianisme confessant. C’est un livre qui ne se veut pas un programme politique, mais est étroitement lié à une analyse politique et propose une démarche aux conséquences politiques. Il invite à réfléchir non seulement ceux qui s’engagent en politique, mais aussi tous ceux qui se reconnaissent comme chrétiens.

Selon Dreher, si les chrétiens conservateurs occidentaux ne comprennent pas que le plus grand danger pour eux n’est pas l’islam radical ou la gauche politique, mais le sécularisme libéral, ils n’échapperont pas à une irrésistible spirale d’assimilation.

Le constat de départ posé par Dreher, à partir de son observation du champ américain, est celui d’un déclin culturel (p. 22) et d’un véritable déluge historique (p. 30). Le deuxième chapitre est consacré tout entier à esquisser une analyse des racines de la crise, sur sept siècles et en cinq étapes, schématiquement en partant de l’émergence philosophique du nominalisme au XIVe siècle (Le nominalisme est une doctrine d’après laquelle les idées générales, les catégories, les genres et les espèces, les concepts n’ont d’existence que dans les mots servant à les exprimer. Alors que le nominalisme incite à penser que les idées générales ne sont que des mots, le réalisme pense que les idées générales supposent quelque chose de réel), puis la Renaissance et la Réforme[2], le tournant crucial des Lumières, la révolution industrielle et l’essor du capitalisme, et enfin la révolution sexuelle, qui manifeste le passage de l’homme religieux né pour le salut à l’homme psychologique né pour la satisfaction (selon un modèle emprunté à Philippe Rieff).

L’homme moderne voit ses désirs individuels comme lieu central de l’autorité et de la définition de soi (p. 293). C’est un monde dans lequel nous ne sommes guidés ni par la foi ni par la raison (ni par un mélange des deux), mais, écrit Alasdair MacIntyre, par l’émotivisme, « soit l’idée que les choix moraux ne sont autre chose que l’expression de ce qu’un individu ressent comme juste lorsqu’il a à choisir »

« Par un long cheminement du Moyen Âge à nos jours, l’humanité est passée d’un monde souffrant mais dans lequel toute chose était signifiante et liée aux autres, à un confort jusque-là inimaginable, mais éclaté et vide de sens. L’Occident a perdu le fil d’or par lequel Dieu, la Création et les hommes se liaient les uns aux autres. À moins de le retrouver, il ne peut espérer mettre un terme à sa dissolution, et celle-ci le fera disparaître sous peu, il n’y a pas de doute. »

Dreher appelle à une approche politique qui prenne la politique dans son sens plénier et ne la limite pas aux jeux électoraux (pp. 136–137). Il ne suffit pas de voter et de s’engager en politique : le chaos de la société occidentale est issu d’un chaos de l’âme occidentale, ce qui impose de « travailler d’abord à la restauration de l’ordre intérieur »

Face à cette situation, Dreher constate que les Églises semblent démunies : elles pourraient être un rempart, mais plutôt que de former les âmes, elles semblent trop souvent se contenter de satisfaire les exigences du moi de chacun. Dreher porte un regard sévère sur ce qu’il qualifie de « pseudo-religion molle », empruntant à deux sociologues américains la désignation de « déisme éthico-thérapeutique », qui se présente sous des formes tant progressistes que conservatrices, et qui se résume essentiellement à dire qu’il faut être gentils, vivre heureux et que les bons iront au paradis après la mort.

La réflexion de Dreher pour répondre à la crise a été stimulée par la lecture de passages de textes d’un philosophe écossais né en 1929, Alasdair MacIntyre, en particulier son ouvrage Après la vertu, dont une traduction française est disponible aux Presses Universitaires de France ( cf là l’article de présentation de cet ouvrage). Spécialiste de philosophie morale et politique, critique du libéralisme, MacIntyre, après des années d’éloignement de la foi, s’est converti au catholicisme en 1983, en partie comme conséquence de sa lecture d’Aristote et de Thomas d’Aquin[6]. Dreher dit être redevable à MacIntyre de l’intuition d’un « retrait stratégique » qui deviendrait une nécessité pour les hommes de bien dans la société contemporaine[

Et c’est l’œuvre de MacIntyre qui a aussi attiré son attention sur l’exemple de saint Benoît et la création de communautés qui offraient, au VIe siècle, une réponse à l’effondrement de la civilisation romaine en Occident (même si ce n’était pas le but premier de cette démarche monastique).

Dreher affirme que le mode de vie chrétien prescrit par la Règle de saint Benoît « peut être adapté à l’existence des laïcs chrétiens modernes, quelle que soit leur confession » (p. 26). Bien entendu, il faut prendre cette référence à saint Benoît comme un fanal, une référence symbolique, et pas une reproduction de ce qu’entendait faire cette grande figure monastique il y a 1500 ans.

Mais dans la Règle, Dreher trouve de grands axes d’inspiration : une vie ordonnée, l’importance de la prière, un équilibre de vie (entre effort intellectuel et activités manuelles), un apprentissage de l’ascétisme, le principe de stabilité, la communauté…

La proposition de Dreher ne se veut pas destinée à une confession chrétienne en particulier, mais aux fidèles d’un christianisme orthodoxe au sens générique : son livre est parsemé d’exemples pris dans différentes confessions (sans oublier quelques références aux juifs orthodoxes). Dreher, d’origine méthodiste, s’est converti au catholicisme en 1993 et a été reçu dans l’Église orthodoxe en 2006 : on trouve dans le livre des accents qui témoignent de cette insertion orthodoxe, notamment l’invitation à l’ascèse chrétienne, pour apprendre à ne pas céder à tous ses désirs (p. 104), et peut-être aussi l’insistance sur le modèle monastique, même si les exemples sont empruntés à l’Occident catholique.

La société post-vertueuse contre laquelle se dresse Dreher ne signifie pas simplement un renoncement aux principes moraux, au respect pour le passé et à tout ce qui entrave les supposés libres choix de chacun, mais elle débouche aussi sur un assemblage d’individus étrangers les uns aux autres (p. 42), Dreher insiste sur la recréation de communautés pour résister dans un âge sombre : pas nécessairement des communautés au sens physique de gens qui vivraient en un même lieu.

Selon Dreher, si les chrétiens ne quittent pas Babylone, métaphoriquement ou physiquement, leur foi ne tiendra guère plus d’une génération ou deux dans une culture de mort (p. 44). Il appelle les chrétiens à un « exil sur place » pour former une contre-culture vivace (p. 45), s’opposant à l’anticulture contemporaine qui favorise le désir plutôt que les limites (pp. 76–77). Plutôt que de gaspiller les énergies dans des combats qu’il est impossible de gagner, il faudrait se concentrer sur la mise en place de communautés, d’institutions et de réseaux qui seront autant de foyers de résistance.

Plus généralement, dans le discours tenu par Dreher sur ce point, on perçoit une ambivalence et une réticence à voir des chrétiens conservateurs continuer de jouer un rôle de supplétifs du Parti républicain. On sent bien que l’accent doit être mis, à ses yeux, sur d’autres projets permettant à des chrétiens de vivre en vérité (p. 142) et de former une polis parallèle, concept qu’il emprunte à Julien Benda, car Dreher pense que les expériences de dissidents dans un environnement communiste peuvent stimuler notre réflexion.

Dreher illustre à chaque fois son propos par des exemples concrets d’activités déjà existantes, pour la plupart aux États-Unis : par exemple telle paroisse dont les membres se sont rassemblés dans un périmètre géographique restreint afin d’intensifier la vie paroissiale et l’entraide dans un véritable réseau social au quotidien ; telle association qui développe des outils pédagogiques pour une éducation chrétienne classique et aide à la mise sur pied d’écoles selon ces principes…

Le « pari bénédictin » est celui de voir naître toute une série d’initiatives, d’esprit semblable, qui permettront de maintenir le témoignage d’un christianisme solide et traditionnel face aux incertitudes de l’avenir, comme un recours et une inspiration pour des sociétés désorientées. Malgré de sombres constats initiaux, allant jusqu’à envisager de façon un peu excessive la disparition complète de la foi chrétienne dans les pays occidentaux (p. 31), le livre de Dreher n’est pas défaitiste, parce qu’il voit fleurir des petites initiatives à contre-courant et parce qu’il conclut que l’important est de se battre pour ce qui est bien, quels que soient les résultats (p. 346).

Le livre se termine par des pages assez réussies racontant le tremblement de terre qui a démoli le monastère de Nursie, que Rod Dreher a eu l’occasion de visiter et dont il parle assez longuement dans son livre – des moines y avaient en effet rétabli une communauté en l’an 2000. Ils ont été épargnés par le désastre parce qu’ils étaient allés trouver refuge sous des tentes aux environs après un premier tremblement de terre quelques semaines plus tôt. Dreher voit dans cet événement une parabole applicable à ce qui se passe en Occident et à son avenir :

« (…) la basilique de Saint-Benoît, qui avait tenu bon des siècles durant, s’est effondrée pour n’être plus qu’une façade (…). Les moines ont survécu parce qu’ils se sont installés dans les collines en août. Dieu les a préservés dans la sainte pauvreté de leur Bethléem de tissu, où ils ont continué à vivre selon la Règle. Aujourd’hui, ils peuvent commencer à reconstruire. Leur foi bénédictine leur enseigne à se relever, et à vivre cette catastrophe comme un appel à plus de sainteté. Avec l’aide de Dieu, la vie renaîtra parmi les gravats. » (p. 351)

La note sur le livre de Dreher est honnête ; l’approche de MacIntyre, reprise et développée par Dreher, « est une thèse qui rejoint celle de l’historien anglais Arnold Toynbee (1889–1975), reprise par Benoît XVI, sur le rôle décisif des ‘minorités créatives’ dans les grands renouveaux », observe Duchesne. Puis il met cette approche en contraste avec un autre ouvrage, publié dans la même période : celui du livre de l’archevêque de Philadelphie, Mgr Charles Joseph Chaput (né en 1944)[11], capucin d’orientation conservatrice, Strangers in a Strange Land : Living the Catholic Faith in a Post-Christian World (New York, Henry Holt, 2017) — dont la réflexion a aussi été influencée par Alasdair MacIntyre. Ainsi, deux livres retenant l’attention aux États-Unis durant la même période tentent d’esquisser des lignes d’approche pour une vie chrétienne dans un monde post-chrétien.

Dans le numéro de l’été 2017 de la revue Catholica, l’éditorial de Bernard Dumont fait aussi allusion aux thèses de Dreher, percevant une tentation de retrait du politique et critiquant les tentations de repli communautaire : il parle du « souci compréhensible mais illusoire [de Rod Dreher] de créer des enclaves de paix ‘bénédictine’ en attendant quelque très lointain changement global »

Un commentaire qui ne vient pas de ce camp politique estime que l’approche de Dreher revient à un rejet radical des liens entre le christianisme et les formes typiques d’exercice du pouvoir aux États-Unis, pour se replier sur des communautés qui deviendraient une sous-culture parmi d’autres dans l’environnement américain — finalement une adaptation à un environnement pluraliste[16]. Quand j’ai commencé à lire les thèses de Dreher, je me suis demandé aussi dans quelle mesure l’option typiquement américaine de créer des communautés à l’écart de la société dominante, telle qu’elle s’est manifestée dans de nombreux groupes, devait être prise en compte pour comprendre sa démarche. Mais Dreher ne cesse de répéter qu’il est mal compris si on entend ses propositions comme séparatistes : il s’agit de marquer des limites pour mieux garantir la transmission de l’héritage chrétien, mais pas de couper avec le monde. Sans doute faut-il s’attendre à plusieurs lectures du livre de Dreher, selon les préférences particulières de différents publics, mettant l’accent sur tel aspect de son discours ou sur tel autre.

Un commentateur russe du livre de Dreher, le politologue et auteur conservateur Boris Mezhuev, suggère de poser la question sous une forme radicale : devons-nous rester fidèles à l’État dont nous sommes les citoyens, même si nous voyons qu’il est sur la route de l’enfer ? Si nous continuons de nous en sentir citoyens, nous ne sommes pas mûrs pour l’option Benoît, nous appartenons encore à cette communauté politique spécifique et préférons préserver sa liberté même face à des étrangers qui seraient plus moraux. Mezhuev rappelle une phrase célèbre de Lénine, selon laquelle on ne peut pas à la fois vivre dans une société et être libres de celle-ci. Et d’affirmer que, pour de vrais chrétiens aujourd’hui, il n’y a que deux options : soit vraiment entrer au monastère (et pas s’inspirer simplement d’un modèle monastique), soit continuer de combattre pour sauver la société et préserver la tradition[17].

Quelles que soient les réflexions qu’inspire à chacun la lecture du livre de Dreher, les lecteurs chrétiens seront nombreux à en retenir l’invitation à un christianisme sérieux, conscient, structuré, confessant. C’est le rappel que, si l’on ne veut pas bâtir sur du sable, l’action de chrétiens — en politique aussi — doit intégrer une dimension verticale, transcendante, reconnaissant la finitude de l’homme devant Dieu, ce qui est le meilleur moyen de se garder de dérives politiques idolâtres.

Une réflexion sur « Comment retrouver le goût de Dieu dans un monde qui l’a chassé – Rod Dreher »

  1. A propos de l’auteur russe Boris G. Mezhuev :

    Biographie de base

    • Né en 1970 à Moscou. archipelag.ru+1
    • Études : il est diplômé de la faculté de philosophie de l’Université d’État de Moscou (MGU). Wikipédia+2philos.msu.ru+2
    • En 1997, il défend une thèse de candidat en sciences philosophiques (« кандидат философских наук »), spécialiste de l’histoire de la philosophie russe. Le sujet : « Origines nationales de la philosophie de Vladimir S. Soloviev » (dans le contexte socio-culturel des années 70-90 du XIXᵉ siècle). philos.msu.ru+2Wikipédia+2
    • Il est enseignant à MGU, au département d’histoire de la philosophie russe. philos.msu.ru+1

    Carrière intellectuelle et éditoriale

    • Il a écrit pour plusieurs revues et médias russes. Il fut chef de rubrique, puis rédacteur en chef pour différentes publications comme Русский журнал (Russian Journal), Агентство политических новостей (Agence de nouvelles politiques), Русский архипелаг etc. Lenta.RU+2archipelag.ru+2
    • En 2013, il est nommé vice-rédacteur en chef du journal Izvestia (Известия). Lenta.RU+2colta.ru+2
    • Il est aussi associé à des think tanks ou fondations comme Стратегия-2020 (Stratégie-2020) ; il a joué un rôle de directeur scientifique. colta.ru+1

    Positions intellectuelles et idéologiques

    Voici quelques-traits de sa pensée, selon les analyses disponibles :

    1. Conservatisme philosophique / civilisationalisme
    2. Mezhuev se situe dans le champ du conservatisme russe contemporain, mais il ne se limite pas à une posture nationaliste pure. Il réfléchit à la Russie comme à une civilisation, avec des racines, des traditions, des obligations historiques, souvent en dialogue – ou en tension – avec l’Occident libéral. Le Grand Continent+3Simone Weil Center+3Brill+3
    3. Critique du libéralisme
    4. Il critique certaines modalités du libéralisme (occidental), en particulier ce qu’il considère comme ses excès : l’individualisme, le désengagement des obligations communautaires ou nationales, la perte des repères religieux ou traditionnels. Il s’intéresse à des alternatives ou des correctifs, parfois en s’appuyant sur la pensée russe classique ou philosophes conservateurs. Simone Weil Center+1
    5. “Réalité civilisationnelle” et “réalisme géopolitique”
    6. Mezhuev défend l’idée que la Russie doit tenir compte de sa position parmi “centres de gravité civilisationnels” (civilizational centers), et agir selon ce cadre plutôt que selon des modèles purement géopolitiques ou idéologiques importés. Il parle aussi d’“isolationnisme” parfois, ou du moins de savoir préserver une certaine autonomie (culturelle, idéologique) par rapport à l’Occident. ResearchGate+3Brill+3Simone Weil Center+3
    7. Dialogue avec l’Occident “conservateur”
    8. Mezhuev ne voit pas l’Occident comme monolithe. Il distingue ce qu’il appelle une partie libérale et une partie conservatrice de l’Occident. Il défend la possibilité, selon lui, d’un dialogue (voire d’alliances) avec la partie conservatrice de l’Occident. Le Grand Continent+1

    Ambiguïtés, controverses et limites

    • Bien que conservateur, Mezhuev n’est pas un idéologue d’État dans le style “droit et orthodoxie” pur. Il est quelqu’un de plus nuancé, plus philosophique, avec une certaine autonomie intellectuelle. Le Grand Continent+1
    • Il fait partie des intellectuels qui sont proches du régime ou de certaines institutions russes, mais souvent “critique loyaliste” plutôt que franchement dissident. Ses positions peuvent se trouver à la fois en accord avec certaines politiques russes (par exemple dans la défense des traditions, de la souveraineté) et en critique de certaines orientations (vis-à-vis de l’Occident, ou dans les excès du libéralisme). Le Grand Continent+1
    • On lui reproche, par certains, un relativisme ou un flou quant à la manière concrète dont ses idées pourraient se traduire en politiques (par exemple : jusqu’où l’État doit imposer, ou stimuler, la tradition ? quelle place pour les libertés individuelles dans sa vision ?).

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