
Le Figaro, Jean-Marie Guénois 16 et 21 juin2024
En quinze ans le nombre d’églises évangéliques a bondi de 50 % en France. Le CNEF, leur structure nationale, vient d’adopter la charte de leur engagement dans la société.
Pour la fête de la musique, ce vendredi 21 juin, Thomas Poëtte, jeune pasteur de 33 ans à l’église évangélique baptiste de Lyon, a organisé avec sa communauté un concert de Gospel sur la voie publique : « c’est une façon de nous faire connaître mais nous récusons tout prosélytisme, assure-t-il. Les Baptistes ont été les premiers à promouvoir le droit de liberté religieuse dans le Rhode Island en 1663. Nous sommes donc ardemment attachés à la liberté. La foi ne peut pas être imposée, c’est un choix personnel sinon cela ne marche pas. Notre évangélisation est relationnelle : cela signifie que nous encourageons les chrétiens à parler de leur foi d’abord à ceux avec qui ils entretiennent une relation naturelle, dans leur famille, au travail dans leur milieu de vie. Il n’y a rien de forcé, la liberté prime. »
Le monde « évangélique » – à ne pas confondre avec les « évangélistes » les premiers apôtres du Christ – est de loin la branche la plus dynamique du protestantisme. En France, ils sont passés de 50 000 pratiquants réguliers en 1950 à 750 000 aujourd’hui. Ils pèsent plus de la moitié du protestantisme français et seraient même proches du million si l’on compte les pratiquants occasionnels. À l’échelle mondiale, le mouvement évangélique, toutes obédiences confondues, représente, pour l’heure, un quart des deux milliards de chrétiens.
En France, cette vitalité s’exprime également par la progression des lieux de culte référencés. Ils sont passés de 2000 à 3000 en moins de quinze ans, soit 50% d’augmentation. Par comparaison, 2600 mosquées ou salles de prière musulmanes sont comptabilisées par le ministère de l’Intérieur. Quant aux 9618 paroisses catholiques actives (pour 42 258 églises bâties) elles sont désormais fréquentées par moins de deux millions de fidèles chaque dimanche, avec une évolution démographique très défavorable.
L’objectif des évangéliques est d’atteindre 6200 lieux de culte à terme, selon le ratio « un lieu de culte pour 10 000 habitants ». Des sessions « d’implanteurs d’églises » sont organisées chaque année pour préparer des pasteurs à cette aventure, c’est-à-dire créer un lieu de culte à partir de rien. Un autre programme prévoit de former « 1000 pasteurs » dans les dix années qui viennent.
Ce qui ouvre un autre visage des évangéliques, est celui des « églises ethniques ». À Paris, Pascal Yau est le pasteur de l’église évangélique des Chinois. Elle regroupe chaque dimanche, en deux offices séparés, 200 sinophones et 180 francophones, chinois de naissance de deuxième ou troisième génération. Une quarantaine d’églises chinoises évangéliques sont également implantées en région parisienne. Située dans le nord de Paris, celle du pasteur Yau propose également des activités sociales pour les sans domiciles et pour les personnes âgées isolées. Ce type d’action n’est pas une option pour cet homme de foi, qui insiste : « il n’est pas question de faire du prosélytisme. Nous ne parlons de notre foi que si les gens nous le demandent. » Mais il observe : « la population subit une pression de plus en plus forte, beaucoup vivent des crises identitaires parce que la société ne leur trace plus d’horizon. Nous constatons un mal-être très profond. À nous de partager notre privilège : savoir que Dieu aime chacun tel qu’il est. »
À l’intérieur, c’est toujours l’unité du mouvement qui est en jeu. Car les évangéliques sont tout sauf « une » Église uniforme. Il s’agit d’une galaxie de petites communautés très hétérogènes avec des différences assumées, le contraire d’un mouvement unifié. D’où la création en 2010 du Conseil National des Évangéliques de France, le CNEF, qui regroupe aujourd’hui 70 % des 3000 églises évangéliques.
Un coup d’œil sur la liste des 33 unions d’églises qui composent le CNEF permet d’en saisir la diversité : s’y côtoient les 530 « Assemblées de Dieu », des communautés explicitement africaines, les 117 entités de la « Fédération des Églises évangéliques baptistes de France ». Un univers éclaté qui semble avoir trouvé son lieu d’unité avec le CNEF même si certains adhèrent en parallèle à la Fédération Protestante de France, structure représentative historique créée en 1905.
Erwan Cloarec, pasteur et président du CNEF, explique l’enjeu : « il s’agit de trouver une juste posture, à distance de la tentation de la conquête ou du pouvoir, et de la tentation du retrait. Ce texte nous encourage à ne pas avoir peur alors que le contexte contemporain pourrait nous y pousser. Il nous aide à oser nous engager sans surplomb, mépris ou jugement mais dans une posture aimante, servante, pour prendre notre place en faisant le bien ». Ainsi ont-ils récemment pris position dans le débat sur la fin de vie, contre l’euthanasie.